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Femmes de mauvaise vie ou femmes perdues ? ( 2 )
--> De la « traite des blanches » au "trafic de femmes »
La ré-émergence de la « traite des blanches », maintenant appelé « trafic de femmes » en tant que problème politique pour les organisations féministes, des droits de l'homme, les groupes religieux ou autres, et sa réapparition sur les agendas des politiques nationales et internationales remontent au début des années 80. Bien qu'à l'origine l'attention se portait sur le « trafic » depuis l'Amérique latine et l'Asie vers l'Europe, de plus en plus, c'est au tour des femmes de Russie et d'Europe de l'est d'être d'être mise sur le marché » en Europe de l'ouest, aux états unis et en Asie (GSN 1997, Weijers et Lap-chew, 1997). L'attention se porte aussi de plus en plus sur les trafics inter-régionaux, tel qu'entre le Népal et l'inde (HRW 1995), et entre la Birmanie et Taïwan (HRW 1995), et sur les trafic en provenance des campagnes vers les villes dans les pays asiatiques (Weijers and Lap-Chew 1997).

Les compte-rendus modernes du « trafic de femmes » le disputent au récit de la « traite des blanches », concernant l'usage des descriptions sensationnelles et du langage de l'émotion, bien que les « victimes » ne soient plus ni blanches, ni occidentales ou américaines, mais des femmes non-ocidentales/ du tiers-monde.
Le documentaire "Trafficking Cinderella met en jeu des témoignages poignants de rêves brisés, d'illusions perdues, de viol et d'humiliation de six filles de l'est vendues comme prostituées partout dans le monde. Ce film a été réalisé au nom de ces filles perdues ; désorientées par le délitement de la réalité post-communiste, elles deviennent des proies faciles pour les maquereaux, proxénètes et trafiquants.
Pensez-y : vous êtes une jeune fille de Birmanie. Vous avez été kidnappée ou achetée. Vous êtes terrifiée...si encore vous n'avez pas été violée sur le chemin (ou quelquefois même si c'est le cas), vous êtes immédiatement conduite à la « chambre de l'inauguration de la vierge". Là vous êtes violée de façon intensive, jusqu'à ce que vous en puissiez plus du tout passer pour une vierge. Ensuite vous êtes mise au travail
(Mirkenson 1994: 1).
Dans ces histoires, on voit de nouveau au travail les mêmes motifs identifiés dans le chapitre 1 : innocence, jeunesse et virginité, déception et violence. Si la « traite des blanches » est devenu un mythe culturel avec des conséquences répressives sur les femmes, spécialement les prostituées, quelles sont les implications dans la campagne actuelle contre le « trafic des femmes »? Dans ce chapitre, j'examinerai comment le mythe de la « traite des blanches » a été reconstruit sous une forme moderne.

Les preuves du « trafic des femmes »

J'insiste sur le fait que ce n'est pas mon intention de laisser entendre que tous ceux , y compris ceux mentionnés dans cet article, qui font référence au « trafic de femmes » en tant que mythe se trompent. Les femmes qui voyagent en vue de travailler sur le marché du sexe sont souvent trompées sur les conditions dans lesquelles elles vont travailler, et dans nombre de cas, sont soumises à de la violence et/ou se retrouvent à travailler dans des conditions proches de l'esclavage. Certaines femmes sont aussi trompées sur le type de travail qu'elles vont faire.(GSN 1997, Weijers and Lap-Chew 1997). Quoiqu'il en soit, la répétition des bases du discours de la « traite des blanches », mène à la question de l'extension du domaine de la campagne contre le « trafic de femmes », celui de la traite des blanches, autour d'un très petit nombre de cas qui se conforment au stéréotype de la jeune fille innocente trompée ou enlevée par l'industrie du sexe. Une enquête systématique doit être menée , de la même façon que celles prises en charge par les chroniqueurs de la traite des blanches, à l'aide de rapports et de statistiques sur le 'trafic de femmes ». Quoiqu'il en soit, il y a de quoi questionner la validité des preuves du « trafic des femmes ».
Tout d'abord, les preuves de ce trafic sont toujours basées sur des sources invérifiables ou inconnues. L'alliance globale contre le trafic des femmes (GATW), qui a mené une enquête internationale sur le trafic des femmes pendant un an et demi, à la demande du rapporteur des nations unies sur les violences faites aux femmes, a statué que trouver des statistiques fiables sur l'étendue du trafic de femmes était virtuellement impossible, à cause du manque de recherches systématiques, et d'une définition précise, consistante et sans ambiguïté du phénomène ( du trafic de femmes) et de la nature illégale ou criminelle de la prostitution ou du trafic Weijers and Lap-Chew 1997: 15). Quoiqu'il en soit, cela n'empêche pas les « experts » et les journalistes de citer d'énormes chiffres. Par exemple, un document de travail écrit pour le groupe de travail sur les formes modernes d'esclavage des nations unies citait un nombre estimé de 1 ou 2 millions de femmes et d'enfants trafiqués chaque année, mais le chiffre n'est pas étayé, et aucune recherche n'est citée (IMADR 1998:1).
Deuxio, comme écrit dans le rapport de la GAATW, quand les statistiques sont disponibles, elles se réfèrent généralement au nombre de travailleurs du sexe migrants ou domestiques, bien plus qu'aux cas de trafic (Weijers and Lap-Chew 1997: 15). Les statistiques de « traite des blanches » à Buenos Aires étaient basées sur le nombre et la nationalité des prostituées enregistrées (Guy 1991: 7). Dans un parallèle troublant, un rapport du GSN (1997) utilise l'augmentation du nombre de femmes originaires de Russie, et d'Europe de l'est dans l'industrie du sexe de l'Europe et des États unis comme une preuve de trafic. Mais même ces chiffres sont douteux : Kempadoo note les variations extrêmement importantes dans le nombre estimé des prostituées en Asie ( l'estimation pour la seule ville de Bombay atteint 100 000 à 600 000 (1998a: 15). Tel qu'elle le remarque :
Pour n'importe quel sociologue, de telles contradictions questionneraient gravement la confiance à mettre dans ces recherches : quand il s'agit de travail du sexe et de prostitution, on fait généralement peu de cas des détails.(1998a: 15).

Troisièmement, mais le plus important, des indices de plus en plus nombreux tendent à indiquer que ce sont des travailleurs du sexe, bien plus que des « innocents contraints« , qui forment la majorité de ce « trafic ». GAATW, dont le rapport est majoritairement basé sur les réponses d'organisations travaillant directement avec des « victimes du trafic », révèle que dans la majorité des « trafics », les femmes impliquées savaient qu'elles allaient travailler dans l'industrie du sexe, mais ignoraient dans quelles conditions, et notamment pour quelle rémunération. (Weijers and Lap-Chew 1997: 99). Ils concluent aussi que l'enlèvement à fins de « trafic » est très rare dans l'industrie du sexe (p.99). GSN (1997) relate aussi les témoignages de nombreux travailleurs du sexe issus du « trafic » dans leur rapport.
Les recherches de la fondation pour les femmes en Thaïlande indiquent que pour la majorité, ces femmes originaires de la Thaïlande du nord et immigrées au Japon, étaient au courant qu'elles allaient travailler dans l'industrie du sexe. (Skrobanek 1997). Cette conclusion est confirmée par Watenabe 1998) qui travaillait elle-même en tant que barmaid pendant ses recherches sur les femmes thaï migrantes dans l'industrie du sexe au japon. D'autres recherches, telles que celles de Brockette et Murray (1994) en Australie, Anarfi (1998) au Ghana, Kempadoo(1998b) dans les Caraïbes, COIN (1998) en république dominicaine et la fondation Salomon Alapitvany en Hongrie (1998) [10], indique que les femmes cherchant à émigrer ne sont pas si facilement « dupées » ou « déçues », et sont au courant que la plupart des emplois possibles concernent l'industrie du sexe.

Féminisme, néo-abolitionnisme et « trafic de femmes »

La campagne des féministes contemporaines contre le trafic est divisée sur les points de vues idéologiques quant à la prostitution. Un côté est représenté par les néo-abolitionnistes, dont la référence la plus importante est le texte de Kathleen Barry « l'esclavage sexuel des femmes », daté de 1979. L'organisation fondée par Barry, la « coalition contre le trafic des femmes « (CATW) est l'une des organisations anti-trafic les plus grandes et influentes. La conception néo-abolitionniste de la prostitution, comme le suggère leur nom, provient de ce changement de cap Butleriste (voir section1). La prostitution est considérée comme une violence faite aux femmes et définie comme « une exploitation sexuelle » : « la prostitution victimise toutes les femmes, justifie la vente de toutes les femmes et réduit toutes les femmes au côté sexuel. » (CATW, 1998 : 2). Si l'on en croit cette définition, il ne peut y avoir aucune possibilité de prostitution librement choisie, puisque toute prostitution est une violation des droits de l'homme, et le « trafic des femmes » est utilisé pour justifier toutes les migrations vers la prostitution.(CATW 1998).

Le deuxième point de vue e cette campagne féministe contre le trafic est celui qui fit la distinction entre le « trafic des femmes » et « la prostitution forcée » d'un côté, et la « prostitution volontaire » de l'autre. GAATW est le principal interprète de cette position.
Si l'on en croit GAATW, le trafic des personnes et la prostitution forcée sont des manifestations des violences faites aux femmes, et le refus de ces pratiques, qui est une violation du droit à l'auto-détermination, doit intégrer le respect du droit de la personne adulte à s'engager volontairement dans la prostitution. (GAATW 1994 : par.111.1).

Cette vision de la prostitution en tant que profession a été fortement influencée, chez GAATW et d'autres organisations féministes, par les mouvements pour les droits des travailleuses du sexe, dont les organisations contemporaines ont émergées dans les années 70.[11] Les travailleurs du sexe eux-mêmes sont une nouvelle entrée dans le débat sur leur mode de vie : aucune prostituée n'a pris part au débat sur « l'esclavage blanc ». Les militants des droits des travailleurs du sexe sont de plus en plus prudents quant à la scission entre « victimes du trafic/prostitution forcée et « prostitution volontaire ». Trop souvent, la distinction est interprétée dans le sens d'un déni des droits des travailleurs du sexe, suivant en cela le raisonnement des règlementaristes : les « innocentes jeunes filles » ont besoin d'être protégées, les « femmes de mauvaise vie » qui choisissent la prostitution méritent ce qui leur arrive.(Doezema 1995, 1998; Murray 1998, Weijers 1998).

Dans la partie suivante, je commencerai à identifier et analyser quelques uns des motifs des mythes de la traite des blanches, tels qu'ils réapparaissent dans les discours sur « le trafic de femmes ». Il ne s'agit pas bien sur d'une liste exhaustive.

La reconstruction de « l'innocence »

Le premier élément, reconnaissable au premier coup d'œil, des narrations de la traite des blanches est celui de « l'innocente victime ». Comme dans la traite des blanches, l'innocence est définie de multiples manières : soit en pointant le manque de connaissances des « victimes » ou leur manque de désir de maîtriser leur destin ; leur jeunesse (reliée à leur manque d'expériences sexuelles et leur pureté) et / ou leur pauvreté.

Enlevées, piégées ou déçues

Dans les discours typiques du « trafic », la jeune fille, issue de la campagne ou d'un pays du tiers-monde ou non-occidental est enlevée ou à la ville/à l'ouest par la promesse d'un mariage ou d'un travail bien rémunéré :
A la recherche de sécurité financière, beaucoup de jeunes femme sont piégées par les faux discours des trafiquants promettant une vie meilleure et de lucratifs emplois au-delà des frontières (Wellstone and Feinstein 1998).

Les bijoux (sic), l'argent, les beaux vêtements et les films indiens sont autant de pièges qui entrainent les filles vers la froide ville de néons, loin de la chaleur des fraiches montagnes (Kathmandu Post, 27-10-1997).

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes filles de la campagne chinoise sont trompées ou enlevées de leur maison par des réseaux criminels qui leur promettent travail et voyages. Coalition Report 4:1 1997 p. 1).

Comme expliqué ci-dessus, il est maintenant évident que la majorité des cas de « trafic » concernent des femmes qui savent qu'elles vont travailler dans les réseaux de l'industrie du sexe, mais ignorent dans quelles conditions. Comment faire coïncider le travailleur du sexe déçu avec le mythe de l'innocence en péril? Cela semble tout d'abord contredire la construction de « l'innocente victime ». Quoiqu'il en soit, une lecture plus fine indique que cette potentielle perception de la faillite du mythe est recouverte d'une fine couche de victimisation afin de la rendre plus acceptable. La travailleuse du sexe qui est une « victime du trafic » est rendu innocente par l'invocation rituelle de sa pauvreté et de son désespoir.

Susie est le visage de la pauvreté contemporaine. Le fait que son travail de travailleuse du sexe endettée soit le meilleur choix économique pour elle est une métaphore généralisable à toutes les femmes, dont l'appauvrissement s'accélère dans les pays du tiers-monde (Matheson 1994:1).

Qui pourrait blâmer une mère de se tourner vers la prostitution pour nourrir ses enfants?

Je ne voudrais pas dire que la pauvreté et le manque d'opportunités économiques n'influencent pas la décision d'une femme de devenir travailleuse du sexe. (Bien sur, cela pose la question de savoir pourquoi toutes les femmes pauvres ne choisissent pas le travail du sexe). Je m'intéresse ici à l'usage rhétorique de la « pauvreté » pour faire coïncider la situation des travailleuses du sexe à l'image mythique de l'innocence déçue.

Jeunesse et virginité

Comme dans les récits de l'esclavage blanc, l'innocence des victimes est établie a posteriori en pointant leur jeunesse et leur virginité.
L'usage sensationnel de l'image hautement émotionnelle et sexuellement chargée de la « virginité volée » joue sur la fascination lascive et même temps que cela déclenche l'indignation publique.
Les Nations se battent pour aborder le problème [du trafic] – quoique la pratique continue - et en fait augmente, avec des filles de plus en plus jeunes recherchées pour ce lucratif business(Captive Daughters 1998: 1).
En fait, les appeler des femmes est un peu abusif, puisque la plupart ne sont que de très jeunes filles, agées de 10 à 15 ans. Quelques unes n'ont même pas atteint la puberté, la plupart n'ont aucune idée de ce qu'est le sexe.(Mirkenson 1994: 1).
La distinction entre les enfants et les adultes est volontairement troublée pour développer une vision des victimes correspondant à l'image de personnes jeunes et sans défenses. Un rapport de l'UNICEF indique que la majorité des filles victimes du « trafic » entre Burma et la Thaïlande ont entre 12 et 25 ans (UNICEF 1995: 38). Aucune indication n'est donnée quant au pourcentage de filles mineures. Une tentative particulièrement grossière pour lier la question de ces « enfants» et de la « prostitution » s'incarne dans la série de photos qui illustre le rapport de GSN (1997). La légende indique :
« Sveta », une moscovite de 15 ans, travaille comme prostituée. Nous la voyons ici racoler un policier russe. En dessous, chez elle, elle coiffe ses cheveux de poupée (GSN 1997:9).

violence et mort

La victimisation des « femmes victimes du trafic » est renforcée par la répétition d'histoires horriblement violentes. Si l'on en croit un parlementaire ukrainien :
beaucoup de femmes ukrainiennes, cherchant du travail à l'étranger sont violées, battues et droguées afin d'être forcées à devenir prostituées (extrait de Radio Free Europe/Radio Liberty, 14-04-98).
Le terme « brisé », familier des discours sur l'esclavage blanc, fait aussi sa ré-apparition :
La plupart des femmes et jeunes filles commencent dans ces motels bon marché où elles sont « brisées », par un processus de viols et violences (HRW 1995: 232).
Comme dans le discours sur «la traite des blanches », l'exagération de la violence sert à souligner la victimisation complète de la femme : plus il y a de violence, plus la victime est réelle et sans défense (Grittner 1990: 68). Le fait de présenter un fantasme sexuel populaire d'une manière culturellement acceptable est aussi génant. De gros titres tels que : « 1millions de dollars sur le marché des esclaves du sexe », (The Australian, 23-02-98), « la vente des innocents »"(Kathmandu Post 10-27-97); « esclaves du sexe : matière première pour usines à chair fraiche" (Toronto Sun 05-10-98) flatte les instincts les plus bas.
Tout comme les « esclaves blanches » qui pour prix de la perte de leur vertu ne pouvaient prétendre qu'à la misère , la maladie et la mort , les victimes actuelles du « trafic » partagent le même destin incontournable :
De la mère désespérée à la maîtresse du sexe, elles ne connaissent que l'humiliation, les maladies et la mort (Seraphini 1998:2).
Une femme essaie de se lever, fait quelques pas (sic), et retombe... Elle ne dit rien... ne peut rien dire...les mots ne viennent pas. Elle est enceinte, elle est malade, elle est prostituée (Kathmandu Post, 27-10-97).
C'est particulièrement évident à la lumière de l'épidémie de SIDA : les « esclaves blanches » étaient condamnées à la syphilis, leurs contemporaines au SIDA

victimes innocentes contre coupables putains

L'utilisation de ces thèmes de la déception, de l'enlèvement,de la jeunesse/virginité et de la violence a pour effet de rendre les victimes formellement innocentes. Désespérément pauvres, déçues ou trompées, droguées ou complaisamment battues , avec un passé sexuel sans tâche, elle ne peut pas avoir choisit de devenir prostituée.

Maya Tanang...était une victime de l'ignorance,, de la pauvreté et de la cupidité d'une relation peu scrupuleuse qui l'a vendue à un mothel de Bombay...Son histoire n'est pas si différente de milliers d'autres horribles récits qui entourent de jeunes filles népalaises autrefois belles et innocentes (Peoples Review, 25-01-96: 7).
Cela arrive chaque jour...partout dans le monde, où la vente de jeunes filles naïves et désespérées à l'esclavage sexuel est devenu l'une des industries les plus florissantes de l'économie globalisée (New York Times 11-01-98).
« Innocentes », « naïves », et « désespérées » sont dans ce contexte un code pour « non-prostituée ». La construction d'une « victime » qui toucherait le public et les législateurs nécessite qu'elle soit sexuellement sans reproche. C'est illustré par la réaction d'un journaliste au reportage sur un réseau « d'esclaves sexuelles « de Toronto.
Le jour où elles furent arrêtées, à la fin de l'automne, elles étaient les chouchous des médias et d'un imaginaire porno répandu, le tout enveloppé d'une vertueuse histoire de sauvetage : 22 victimes du « trafic du sexe » libérées de leur dégradation dans les faubourgs de Toronto par une opération de police méticuleusement planifiée. Elles étaient partout décrites comme des « esclaves sexuelles », conjurant une image de beautés exotiques mais sans défense. Un jour ou deux plus tard, la police révélait que les 22 femmes, pour la plupart thailandaises ou malaysienes, avaient consciemment rejoint le Canada pour exercer leur métier ; les écoutes témoignant de leurs fanfaronnades , à longue distance, quant à la somme d'argent qu'elles étaient en train de gagner. L'opinion publique fit brusquement volte-face. Dorénavant, les femmes étaient devenues des délinquantes endurcies, immigrantes illégales, tapageuses, vendant leurs corps de leur propres volontés. Pouah! Pas besoin de les plaindre (Toronto Star 19-04-98)

Comme quand le public s'insurgeait contre « la traite des blanches», les préoccupations principales du public et du législateur n'étaient pas de protéger les femmes travaillant dans l'industrie du sexe, mais d'empêcher les 'innocentes' jeunes femmes de devenir prostituées.(Doezema 1998, Weijers 1998).
Une prostituée coupable ne peut pas être une « victime du trafic » : comme l'exprimait un délégué lors d'une récente conférence sur le trafic :[12] »Comment puis-je distinguer la victime innocente de la travailleuse du sexe? »(Weijers 1998: 11).C'est ainsi que les femmes qui immigrent dans le but de travailler dans l'industrie du sexe, bien qu'elles soient exposées à l'exploitation et aux abus, ne sont pas légitimes à demander la même sorte de protection des droits de l'homme que les « victimes du trafic » (Doezema 1998, Weijers 1998).

« le regard colonial »

Le racisme déclaré des campagnes contre « la traite des blanches» est généralement absent des campagnes anti-trafic. Ce qui n'empêche pas la présence d'un racisme implicite. Celui ci trouve son expression généralement dans la construction d'une « victime du trafic » non-occidentale, alors que dans « la traite des blanches», c'était plus évident dans le regard sur les « esclavagistes blancs » étrangers. Comme décrit plus loin, les considérations modernes ont toutefois une interprétation raciste des causes du « trafic » contemporain. C'est un mélange complexe, puisque les pays occidentaux, et leurs hommes ont leur part dans le blâme, tant le trafic est lié au développement des politiques de l'ouest, aux clients occidentaux et aux touristes sexuels.(Weijers and Lap-Chew 1997).

Des femmes non-émancipées

Décrites comme pauvres, naïves et « sans pouvoir », ces femmes du tiers-monde ou de l'orient, sont perçues comme incapables d'agir en tant qu'agents de leurs propres vies ou de prendre librement la décision de travailler dans l'industrie du sexe.(Doezema 1995, Murray 1998).
Les activistes de los angeles veulent donner un autre éclairage à l'attrait exercé par les grandes villes américaines sur de jeunes filles issues de la banlieue ou des pays défavorisés.(The Christian Science Monitor, 12-03-98).
Beaucoup, dans leur grande naïveté pensaient que rien ne pourrait leur arriver dans des pays riches et confortables comme la Suisse, l'Allemagne et les Etats-Unis(GSN 1997:1).
Présenter les femmes non-occidentales comme des créatures sans défense et telles des enfants est à la fois la cause et la conséquence de ce que Chandra Mohanty a identifié comme le « regard colonial» des féministes occidentales :
Les femmes du tiers-monde, en tant que groupe ou catégorie, sont automatiquement et nécessairement définies comme : croyantes (lire «réactionnaires»), donnant une place importante à la famille (lire « traditionalistes »), mineures légales (lire : « elles ne sont pas encore conscientes de leurs droits »), illettrées (lire : « ignorantes »), [et]femmes d'intérieur lire « retardées ») (1998: 22).
Cette tendance est particulièrement prononcée dans le travail des féministes néo-abolitionnistes comme Kathleen Barry. Kamala Kempadoo analyse ce racisme inhérent dans le livre de Barry intitulé « la prostitution de la sexualité : l'exploitation globale des femmes » (1995) :
Elle (Barry) construit une hiérarchie de stades du développement économique et du patriarcat , situant le trafic au premier stade, qui « prévaut dans les sociétés pré-industrielles et féodales qui était précédemment agricoles et où les femmes sont exclues de la sphère publique » et où les femmes, indique-t-elle, sont la propriété exclusive des hommes... A l'autre bout de l'échelle, elle place les « sociétés développées, post-industrielles » où les femmes peuvent acquérir le potentiel pour l'indépendance économique »(Kempadoo 1998a: 11).
Cette perception renforce la croyance selon laquelle « les peuples du tiers-monde n'ont  pas évolué autant que ceux de l'ouest » (Mohanty 1988: 22).

les trafiquants

Les politiques de développement et les touristes sexuels occidentaux sont accusés d'être au moins partiellement responsables du « trafic de femmes »(Mirkenson 1994, IMADR 1998, Weijers and Lap-Chew 1997). Quoiqu'il en soit, tout comme dans les affaires d'esclavage blanc », aux yeux des occidentaux, les trafiquants sont eux-mêmes vus comme des étrangers. Si l'on en croit Cheryl Harrison, de GAATW/Canada, les reportages des médias sur le trafic de 14 femmes thaïlandaises dans un mothel de Toronto dépeignait les asiatiques comme des criminels(GAATW Bulletin, March 1998: 5). Les « trafiquants » sont habituellement décrits comme des « gangs criminels étrangers » de type mafieux, travaillant souvent en collaboration avec des gouvernements post-communistes ou du tiers-monde « corrompus » (lire qu'ils ne peuvent s'occuper eux-mêmes de leurs propres affaires)(HRW 1995: 196-273; GSN 1997: 33-46).
Les autres « vilains » vers qui se pointent les doigts de façon répétitive qui sont accusés de "traite des blanches» ce sont les villageois du tiers-monde dont on rapporte qu'ils vendent leurs filles aux « trafiquants ».
Les gens vendent leurs filles parce qu'ils sont pauvres et matérialistes...pour une télévision, de bons vêtements (Worker for the French organisation Action for Women in Danger (AFESIP) quoted in Reuters 25-02- 98)
Human Rights Watch considère la vente des filles par les villageois, liée à une préférence pour les garçons, comme une des causes principales du trafic(1995: 196).

La ré-écriture du mythe

Des contes sur l'»innocence déçue » aux reportages sur les pauvres vendant leurs filles, les discours contemporains du « trafic de femmes » utilisent beaucoup des fondamentaux du discours du mythe de «la traite des blanches». De même, les conséquences des campagnes anti-trafic se révèlent être désastreuses pour les femmes, spécialement les travailleuses du sexe. De plus en plus, les pays restreignent les possibilités migratoires des femmes, légifèrent et déportent les travailleuses du sexe. Ces conséquences, hypothèses, peurs et anxiétés soulignent les structures du mythe de la « traite des blanches »/trafic de femmes » qui sont examinées dans le chapitre suivant.

Jo Doezema
Institute of Development Studies
University of Sussex, Brighton, UK

International Studies Convention
Washington, DC, February 16 - 20, 1999

Gender Issues, Vol. 18, no. 1, Winter 2000, pp. 23-50.


Traduction par Gast d'un texte en anglais publié sur cette page :

http://www.walnet.org/csis/papers/doezema-loose.html

Première partie : Femmes de mauvaise vie ou femmes perdues ? ( 1 )
Troisième partie : Femmes de mauvaise vie ou femmes perdues ? ( 3 )
Ecrit par libertad, à 15:57 dans la rubrique "Le privé est politique".

Commentaires :

  satya
24-05-09
à 16:57

j'aurais une p'tite question siouplait: quand il est écrit "femmes perdues" elles seraient "perdues" pour qui????

Répondre à ce commentaire

  Meloodie
30-05-09
à 03:44

Re:

Bonjour Satya

L'expression lost women (ou femmes perdues) fait généralement référence à des femmes en difficulté et dont la condition est désespérée.  "Femmes perdues" pourrait aussi signifier "femmes qui ont perdu le droit chemin", "femmes sans espoir", "femmes victimes".  Elles sont perdues pour elles-même mais aussi pour la société.  Doezema l'utilise pour illustrer la binarité : la mauvaise pute versus la pauvre victime.

J'ai vécu un bon moment aux États-Unis et les expressions "lost woman" (femme perdue) "lost sister" (soeur perdue) "lost brother (frère perdu), etc, sont largement utilisées par les personnes qui ont des convictions et des croyances religieuses.  Hommes, femmes ou enfants perdues sont en quelque sorte des brebis égarées du droit chemin tracé par Dieu.  Où quelque chose du genre. 

Mélo
Répondre à ce commentaire

  satya
30-05-09
à 10:55

Re:

bonjour mélo :)

oui, je sais, je voulais justement attirer l'attention sur le puritanisme de cette terminologie, remarque j'aurais pu tout autant faire la même chose avec "mauvaise vie", c'est quoi une mauvaise vie et selon quels critères; quelles valeurs.. ?
et qui dit que ces valeurs soient meilleurs que les autres?
est-ce qu'une vie différente et hors des normes sociétales est automatiquement mauvaise? alors j'aime ce qui est "mauvais" :P

bref, ce titre pue et merci d'être venue rajouter ta pierre, qui dit que les femmes ne savent pas utiliser les frondes et lancer des cailloux ?? :D

ps: j'avais cru comprendre que selon ce genre de valeurs, la mauvaise  pute est une pauvre victime non??

il y a un roman qui s'appelle the journey, j'ai oublié le nom de l'auteur, mais je l'adore ce bouquin, il raconte l'histoire de jeunes femmes sur le territoire américain et il montre bien les rôles qui leur sont "autorisés" par la société: soit des femmes mariées pondeuses, soit des putes, soit des religieuses, y'avait  pas trop de choix mais ces femmes ont vécu autre chose malgré tout et ce n'était pas cassidy jane non plus  ;)
Répondre à ce commentaire

  ThierryLode
31-05-09
à 12:49

Mrerci pour cette traduction. les trois parties sont très informatives...
Répondre à ce commentaire

  Meloodie
01-06-09
à 04:55

Re:

Re-Bonjour Satya ;-)

J'abonde dans le même sens que toi.  Il n'y a pas de valeurs plus légitimes que d'autres.  J'ai largement vécu à contre courant des normes et bien que cela pose certains désavantages,  c'est pour moi très émancipateur car ça me permet d'être réellement moi-même. 

Ce qui me dépasse le plus lorsque que je pense à tout ce discours de "femmes de mauvaises vie, victimes d'exploitation sexuelle" est l'idée qu'il soit exploité et alimenté par des organisations féministes.   Ce que je comprend du féminisme est qu'il s'agit d'un mouvement issu de la philosophie d'empowerment, soit de redonner aux femmes le pouvoir d'agir sur leur conditions d'existence et le droit de choisir.   Pourtant, il semble que ces institutions féministes "savent ce qui est bon pour les Autres femmes".  Elles savent ce qui est bon pour les prostituées tout comme elles savent ce qui est bon pour les femmes musulmanes qui portent le hijab.  Elles organisent politiquement le sauvetage des femmes prostituées malgré le fait que la quasi totalité des groupes de travailleuses du sexe gérés par des travailleuses du sexe à travers la planète s'y opposent vivement.  Tout cet esprit de sauvetage forcé, qu'il soit sous le couvert d'un trafic des femmes ou non, est à mon avis carrément anti-féministe.  En tant que femme, c'est extrêmement déconcertant de se faire nier le droit de pouvoir de décider des ses conditions de vie et d'existence et le droit de choisir par des organisations féministes. 

Je vais lire le lire dont du parle lorsque j'aurai une minute à moi, il semble intéressant.  Il est certain que mon expérience aux États-Unis est un peu particulière étant donné que j'étais sans statut (immigrante "illégale") mais j'ai trouvé les normes sociales dans ce pays assez oppressives,  particulièrement dans le sud.  Les enjeux liés à l'immigration, l'avortement et au travail du sexe sont très complexes là-bas.  À certains endroits,  être migrante et/ou vivre à contre-courant peut être même dangereux.  Il faut être prudente, alors vaut mieux se passer le mot. 

Il y a quelques années j'ai rencontré une militante étasunienne nommé Carol Leigh et elle m'a expliqué que mettre sur pied une association de défense des prostituées composées de prostituées était en soit illégal dans l'État où elle vivait.  Elle m'a dit que c'est pour cette raison que la mobilisation des travailleuses du sexe passe par la culture.  Elles organisent des activités de toutes sortes, magazines, festival de films, spectacles et performances et autres activités culturelles demeurant ainsi protégées par le droit à la liberté d'expression.  Elles résistent avec les outils qu'elles ont.  Elles sont vaillantes.

à +

Mélo
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  satya
04-06-09
à 00:07

Re:

salut mélo :)
tu sais, moi aussi j'ai vécu comme je l'entendais et en fait parmi les personnes qui ont été les plus dures et intolérantes il y a eu pas mal de femmes.
je pense que le féminisme est à la dérive depuis belle lurette et n'est qu'un autre moyen de faire plier aux normes celles qui sont insoumises et autonomes....
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  Meloodie
05-06-09
à 04:40

Re:

Salut Satya

Je suis pas surprise de t'entendre dire que "parmi les personnes qui ont été les plus dures et intolérantes il y a eu pas mal de femmes".  L'intolérance et la méchancité n'a pas de sexe, ni de genre.  C'est tout de même déplorable toute cette "humainerie". 

En ce qui concerne la dérive du féminisme, je suis d'accord avec toi.  Pour le moment, je ne suis pas trop optimiste à croire que les choses vont s'améliorer dans un futur rapproché.  Toutefois, je refuse de laisser le monopole du féminisme aux organisations de défense et promotion des droits des femmes.  À mon avis, il y a des féminismes.  Quelqu'un a dit un jour "sans espoir et avec détermination".   Ces organisations doivent de plus en plus composer avec moi et d'autres êtres humains féministes qui ne partagent pas certaines de leurs visions ou leurs actions politiques. 
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