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Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (1) par Anne-Léo Zévaès
--> I PRECURSEURS ET ORIGINES
DE PROUDHON ET DE STIRNER A ELISÉE RECLUS ET KROPOTKINE. LA FÉDÉRATION JURASSIENNE. LE PROGRAMME MINIMUM. ANARCHISTES CONTRE GUESDISTES. PREMIERS JOURNAUX ANARCHISTES Le Révolté, La Révolution sociale.

Une société n'admettant ni Etat, ni Parlement, ni hiérarchie, ni administration, ni armée, ni gendarmerie, mais basée sur le libre arbitre, sur la solidarité consentie et voulue de tous ses membres et demandant à l'action continue de tous le maintien, le développement, l'épanouissement des coutumes de sociabilité sans lesquelles ne pourrait subsister aucun groupement humain ou animal.
Une société qui supprimerait la propriété individuelle et privée des forces productives et lui substituerait la propriété commune de groupes de travailleurs fédérés et coordonnés

Une société qui réaliserait la vieille maxime des socialistes français du commencement du XIXe siècle « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins »

Une société enfin qui, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, vivrait et se développerait, non plus dans la violence et les antagonismes des classes, mais dans l'harmonie des intérêts et l'harmonie des consciences

Telle est la conception anarchiste.

Pour la réaliser, l'éducation des masses, la diffusion des idées s'imposent.

Autrement dit, la propagande.

La propagande sous toutes ses formes.

Propagande écrite journaux, revues, brochures, livres.

Propagande orale : réunions, conférences, causeries, meetings.
Propagande agie : manifestations sur la voie publique, grèves.

Et aussi, à certaines heures, cette forme d'action que Paul Brousse appela jadis la propagande par le fait, c'est-à-dire l'accomplissement de certains gestes individuels, revêtant même, en certaines circonstances le caractère d'attentats tragiques et destinés soit à faire trembler les privilégiés, soit à illuminer d'espérance le cœur des déshérités et des parias, soit à servir à tous d'avertissement.

Cette propagande a été inaugurée et s'est surtout poursuivie depuis un demi-siècle.

Mais la conception anarchiste est plus ancienne.

Elle pourrait légitimement chercher ses ancêtres chez Rabelais, chez La Boétie, plus tard chez Diderot. Ne remontons pas si haut. Le père de l'anarchisme contemporain est J.-P. Proudhon.
C'est lui qui, le premier, non seulement se prononce contre la propriété individuelle, mais contre le principe de l'Etat qui, le premier, substitue l'idée de contrat à la hiérarchie des classes qui, le premier, prononce, avec sa signification moderne, le mot « an-archie ».

Max Stirner formule en 1845, avec son livre l'Unique et sa propriété, le code le plus complet et le plus vigoureux de l'individualisme libertaire, Stirner, écrit son traducteur, met en lumière l'étouffement des forces vives de l'individu par la végétation parasite et stérile des facteurs régulateurs moraux. II dénonce dans la justice, la moralité et tout l'appareil des sentiments chrétiens, une nouvelle police, une police morale, ayant même origine et même but que la police de l'Etat : prohiber, réfréner et immobiliser. Les veto de la conscience s'ajoutent aux veto de la loi grâce à elle, la force d'autrui est sanctifiée et s'appelle le droit, la crainte devient respect et vénération et le chien apprend à lécher le fouet de son maître. Stirner répond seule l'individuelle volonté est créatrice (1).

Bakounine vient ensuite. Né en 1814 dans le gouvernement de Twer d'une famille noble qui le destinait à la carrière des armes, Michel-Alexandrovitch Bakounine débute dans la vie comme officier, mais renonce vite à servir l'armée du tzar, voyage à travers l'Europe et arrive à Paris en 1845, tombant ainsi au milieu de cette effervescence démocratique et révolutionnaire d'où devait sortir bientôt l'explosion de Quarante-huit. Il se lie avec Michelet, George Sand, Pierre Leroux, Proudhon, pour lequel il professe immédiatement une très vive sympathie et à qui il emprunte nombre de ses idées. II se rend ensuite à Berlin. Réclamé par le tzar comme sujet russe, il est expédié en Sibérie. Il réussit à s'évader, gagne l'Amérique, rejoint Herzen à Londres, se fixe en Suisse en 1865 et adhère à l'Association internationale des Travailleurs, autrement dit à la première Internationale qui vient de se fonder à Londres.

Dans l'Internationale, il se dresse bientôt contre Karl Marx. Il appartient à la Fédération jurassienne et celle-ci est l'âme de la résistance des tendances libertaires au communisme « autoritaire du théoricien allemand. En 1872, Marx et ses amis excluent Bakounine de l'Association. II n'en continue pas moins, jusqu'à sa mort, survenue en 1876, sa propagande ardente.

Bakounine a exposé ses conceptions anarchistes dans quelques volumes Fédéralisme. Socialisme, Antithéologisme Lettres aux Internationaux du Jura sur le Patriotisme – Dieu et l'Etat; Lettres à un Français sur la crise actuelle, etc.

Plus près de nous, les deux théoriciens de l'idée anarchiste sont Elisée Reclus et Pierre Kropotkine.

Né à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), le 15 mars 1830, Elisée Reclus jouit, dans le monde entier, de la plus haute et de la plus légitime autorité pour son œuvre géographique. Mais il n'a jamais cessé d'affirmer ses idées révolutionnaires. Dès le lendemain du Coup d'Etat de décembre 1851, il est obligé de quitter la France.
Il voyage et visite successivement les Iles Britanniques, les Etats-Unis, l'Amérique du Sud, particulièrement la Nouvelle-Grenade où il passe plusieurs années. De retour en France en 1857, il rapporte de ses laborieuses pérégrinations un grand nombre de notes et d'indications précieuses qu'il ne tarde pas à utiliser.
Devenu le collaborateur de la Revue des Deux-Mondes, du Tour du Monde et d'autres recueils, il y publie des articles qui sont extrêmement remarqués. Les études qu'il fait paraître dans le premier de ces recueils sur la guerre de Sécession d'Amérique ont notamment un grand retentissement et contribuent à éclairer l'opinion publique, alors mal renseignée et encore indécise, sur la justice de la cause que défendait Lincoln. Le ministre des Etats- Unis à Paris fait offrir à Reclus, en manière de remerciement, une importante somme d'argent mais le jeune savant, qui écrit pour le triomphe du droit et de la liberté et non point en vue d'une récompense pécuniaire, refuse noblement cette offre généreuse, bien qu'il se trouve alors dans une situation voisine de la misère.
En 1869, il adhère à l'Association internationale des Travailleurs. En 1871, il prend le fusil pour la Commune. Arrêté les armes à la main sur le plateau de Châtillon, il est traîné tour à tour dans les prisons suivantes prison de Versailles, fort de Quélern, îlot de Tréberon, pontons de Brest, prison de Brest, prison de Versailles. Le 15 novembre 1871 le Conseil de Guerre de la 1re division militaire siégeant à Saint-Germain-en-Laye le condamne à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée.
Et le voilà à nouveau incarcéré au Mont-Valérien, puis à la Maison de correction de Versailles.

Cependant, toute l'Europe intellectuelle s'émeut à l'idée que la haute valeur d'un Reclus sera désormais perdue pour la science. Darwin, le professeur Williamson, lord Amberley, adressent notamment d'Angleterre au chef du pouvoir exécutif une pétition qui s'exprime en ces termes «Nous osons penser que la vie d'un homme tel que M. Elisée Reclus, dont les services rendus à la cause de la littérature et de la science, services reconnus par un nombreux public, ne nous semblent qu'une promesse, pour ainsi dire, d'autres services plus grands encore, que la maturité rigoureuse de son esprit rendra dans l'avenir à cette même cause; nous osons penser que cette vie appartient non seulement au pays qui le vit naître, mais au monde entier, et qu'en réduisant ainsi au silence un tel homme ou en l'envoyant languir loin des centres de la civilisation, la France' ne ferait que se mutiler et qu'amoindrir son influence légitime sur le monde ».

Thiers s'obstine. Il ne veut point consentir à une mesure gracieuse. Cependant, il doit finalement céder et, le 15 février 1872, commue la peine de la déportation en celle de dix ans de bannissement. En voiture cellulaire, menottes aux mains, Elisée Reclus est conduit de Versailles à Paris, puis de Paris à la frontière suisse.

Tour à tour, fixé, en Suisse puis en Italie, il continue sa grande œuvre géographique. Mais en même temps il collabore assidûment au Révolté et à La Révolte et écrit de nombreuses brochures de propagande (2).


C'est exactement la même doctrine, la même conception communiste-anarchiste, que représente Kropotkine. Ce prince, élevé dans la richesse, qui, pour être heureux, n'avait qu'à suivre sa vie toute tracée et à se contenter de jouir de sa fortune, a préféré renoncer aux honneurs, à l'existence aimable et facile, pour aller au peuple et embrasser la carrière dangereuse et tourmentée d'agitateur. Né à Moscou, dans le vieux quartier des Ecuyers, en 1842, il assiste, tout jeune aux fêtes de la Cour et doit, par la volonté des siens, entrer à Pétersbourg à l'école des Cadets ; il passe ses soirées à lire en cachette Herzen, Dostoïewski, Bakounine. En 1862, sommé d'entrer dans un régiment, il demande à partir pour la Sibérie il y séjourne plusieurs années, s'y lie avec des révoltés polonais, revient à Pétersbourg en 1867 et quitte l'armée pour se consacrer à des travaux géographiques. Puis il effectue un voyage à l'étranger, s'arrête à Zurich où il étudie l'Association internationale séduit par les idées et le but de l'organisation, il y adhère, s'affilie à la Fédération jurassienne, fait un voyage en Belgique et, de plus en plus conquis par les vues anarchistes, se rallie pleinement à Bakounine. «Je revins de ce voyage, a-t-il écrit, avec des idées sociologiques arrêtées que j'ai gardées jusqu'à ce jour et j'ai fait ce que j'ai pu pour leur donner une forme de plus en plus claire et concrète ».

De nombreux voyages à l'étranger. En 1878, il se fixe en Suisse et, en 1879, fonde Le Révolté. De nombreuses brochures et de nombreux volumes La Conquête du Pain, Paroles d'un Révolté, L'Entraider, L'Ethique, etc. exposent ses généreuses théories.

Bakounine, pour se distinguer des marxistes, avait adopté le mot de « Collectivisme ». Mais à partir de 1878-79 le terme de collectivisme ayant été adopté et, en quelque sorte, accaparé par Jules Guesde et son école, prête à confusion. Aussi, le Congrès de la Fédération jurassienne, réuni à La Chaux-de-Fonds en octobre 1880, décide-t-il, sur la proposition de Kropotkine, d'Elisée Reclus et de Caffiero, le rejet du vocable Collectivisme et l'adoption de celui-ci « Communisme-Anarchiste ».

Depuis, c'est sous les appellations de Communisme-anarchiste ou de Communisme-libertaire que s'est développée et vulgarisée la doctrine anarchiste.

Ce développement a surtout son origine dans la Fédération jurassienne, dont les animateurs sont Bakounine et James Guillaume, dont l'action s'exerce particulièrement de 1872 à 1878 et qui, non seulement en Suisse, mais dans toute l'Europe occidentale, à un rayonnement considérable.

Durant les six années de son existence elle organise des conférences, tient des congrès régionaux, prend part aux congrès internationaux, publie un organe Le Bulletin de la Fédération jurassienne qui est extrêmement précieux à consulter aujourd'hui, sur la propagande révolutionnaire pendant cette période. Jules Guesde, réfugié en Suisse depuis juin 1871, adhère à l'une de ses sections et remplit même à son congrès régional de Sonvillier (12 novembre 1871) les fonctions de secrétaire. Paul Brousse, alors très nettement anarchiste, compte parmi ses militants.
Benoît Malon est aussi, pendant quelque temps, plus ou moins mêlé à son action. Enfin la Fédération jurassienne est en relations avec des correspondants de France, d'Italie, d'Espagne, du Portugal. De là, le rôle qu'elle a joué dans la propagation des idées anarchistes travers ces différents pays.

Or, à ce moment-là, le mouvement socialiste est à peu près nul en France. La répression de mai 1871 l'a décapité et les persécutions gouvernementales de l'Ordre moral rendent impossible la constitution de tout syndicat, de toute organisation ouvrière.
C'est à partir de 1878 que le socialisme français revient à la vie. Mais ce n'est plus le vieux socialisme utopique et sentimental définitivement mort avec l'écrasement de la Commune.
C'est un socialisme nouveau qui surgit, à base scientifique, s'inspirant de l'évolution économique, poursuivant comme but le collectivisme préconisant la lutte des classes et l'action révolutionnaire. Jules Guesde, qui a rompu avec ses velléités anarchisantes de l'exil comme avec le radicalisme de ses premières années, est le représentant du socialisme ainsi compris. Il le prêche, par la plume; par la parole, avec une foi d'apôtre, avec une éloquence vibrante et passionnée. Il fonde le journal socialiste L'Egalité. A sa voix des légions se lèvent, des groupes s'organisent, des conférences se tiennent et l'idée socialiste, sous la forme nouvelle du collectivisme révolutionnaire, se propage dans les milieux ouvriers réveillés et attentifs à cet Evangile nouveau.

Le Congrès ouvrier qui se tient à Marseille en octobre 1879 est un triomphe éclatant pour la cause du socialisme collectiviste et révolutionnaire.

Le Congrès est nombreux. De tous les points de la France des délégués y sont venus. Ils sont fervents. Ils sont enthousiastes. Ils réprouvent sans ménagements les vieilles conceptions d'un corporatisme étroit et borné auxquelles, jusqu'alors, se limitait l'horizon du prolétariat français. Ils acclament sans hésitation la lutte des classes et la socialisation de la propriété. Ils se prononcent pour l'action révolutionnaire. Et tout cela adopté, décidé, résolu à une énorme majorité A ce point de vue là, le Congrès ouvrier de 1879 mérite bien le qualificatif qu'à maintes reprises lui a donné Jules Guesde « l'immortel Congrès de Marseille ».
Or, parmi les délégués qui ont contribué à faire triompher aux assises marseillaises les solutions révolutionnaires, il en est quelques-uns – comme Jean Grave, de Paris, comme Bernard, de Grenoble – qui ont été plus ou moins en relations avec Malatesta, avec Caffiero, avec Andréa Costa et Anna Koulichoff, militants ardents du Panarchisme international et qui lisent Le Révolté, l'organe bi-mensuel que, depuis quelques mois, Pierre Kropotkine fait paraître à Genève. Ceux-là ont bien fait cause commune avec les amis de Jules Guesde, contre les coopérateurs et les modérés mais ils commencent à être imbus de tendances différentes et à envisager le collectivisme, le communisme, sous une forme plus libertaire. Ils ne sont peut-être pas encore pleinement anarchistes mais ils sont sur la route qui, prochainement, va les conduire à la conception anarchiste. Et ils y aboutissent d'autant plus aisément que les heurte davantage la tactique guesdiste de l'action politique électorale.

En effet, au printemps de 1880, Jules Guesde se rend à Londres pour rédiger, avec Karl Marx, ce qu'on appellera bientôt « le Programme minimum du Parti ouvrier ». La conception de Guesde est qu'à côté et en deçà des résolutions théoriques du Congrès de Marseille, il faut un programme qui condensera en un certain nombre d'articles les réformes politiques, économiques et sociales qui ne sont pas incompatibles avec le régime actuel et qui, réalisées, apporteraient au monde du travail soit un peu de bien-être matériel, soit un peu plus de libertés politiques.
Une fois élaboré à Londres dans des conférences auxquelles prennent part Jules Guesde, Paul Lafargue, Marx et Engels, le programme dit minimum est communiqué aux divers journaux socialistes alors existants pour le publier et le soumettre à la discussion des groupes et des militants. En général, les socialistes l'approuvent et ne sollicitent que quelques modifications de détail.
Mais il était inévitable que du côté des éléments à tendances libertaires, du côté de ceux qui se montrent plus soucieux d'action révolutionnaire que d'action électorale, l'idée même de ce programme minimum qui n'était au fond qu'un programme électoral soulevât les plus fermes objections. C'est ce qui se produit aussitôt. Et Le Révolté, qui avait applaudi chaleureusement aux résolutions du Congrès de Marseille (3), s'élève avec véhémence contre le programme minimum

Il était facile de prévoir que le programme électoral en question serait nécessairement un méli-mélo de fragments des programmes intransigeants assaisonnés de projets de réformes concernant le travail (afin d'enrégimenter les ouvriers) et de certaines velléités socialistes (afin de ne pas écarter du premier coup les socialistes).

Fait avec le désir de plaire à tout le monde, ce programme est bon peut-être pour prendre au filet quelques voix indécises mais il est indigne du peuple français, indigne du mouvement socialiste qui s'annonce en France.

Ce n'est pas un programme révolutionnaire. Ce n'est certainement pas un programme socialiste. Ce n'est pas même un programme tant soit peu logique.

C'est tout bonnement un programme mort-né.

C'est ce langage ou à peu près que tiennent en juillet 1880, à Paris, au Congrès régional de la Fédération du Centre, quelques délégués, parmi lesquels Lemalle et surtout Jean Grave (4).
« Accepte-t-on le Parlement ? Accepte-t-on la représentation ouvrière ? Accepte-t-on la représentation municipale ? demande Lemalle. Et il répond Non. Il ajoute « Abstenons-nous, mais usons de la période électorale pour faire de l'agitation. »

« Vous comptez, dit de son côté Jean Grave, sur la propagande qui résultera de la lecture de vos discours au Journal officiel ? N'y comptez pas ni le paysan, ni l'ouvrier ne lit l'Officiel La seule propagande, estime Grave, c'est celle qui consiste à aller parmi le peuple, à lui enseigner « qu'en cas de révolution, loin d'aller bêtement à l'Hôtel de Ville acclamer un gouvernement, il faut s'y rendre pour fusiller celui qui tenterait de s'y installer ».
Mais Emile Massard, rédacteur à L'Egalité, journal de Guesde, réplique, non sans humeur, qu'il «faut en finir avec les divagations anarchistes » et déclare « Nous ne sommes d'accord avec vous ni sur les principes, ni sur les moyens ». Le Congrès dans sa très grosse majorité donne raison à Massard contre les libertaires.

Néanmoins, rendant compte de cette discussion, Le Révolté (numéro du 7 avril 1880) constate avec une satisfaction évidente et légitime que « c'est la première fois que les idées anarchistes ont été exposées en public dans un congrès français ». Il ajoute que « si elles ont paru trop avancées à certains délégués, d'autres, au contraire, ont très bien compris qu'elles s'approchent plus de la vérité que les tendances confuses du collectivisme autoritaire ».
C'est le désaccord qui se manifeste dès maintenant, c'est-à-dire dès le milieu de l'année 1880, entre la tendance anarchiste et la tendance guesdiste c'est la période des propos aigres-doux.
Ce n'est pas toutefois encore la rupture définitive et irrémédiable.
Et au Congrès national suivant, que le Parti ouvrier français naissant tient en novembre 1880 au Havre et qui est la suite de celui de Marseille, il y a encore, parmi les délégués, quelques délégués de tendances libertaires, tels qu'Antide Boyer ( de Marseille), qui devait un peu plus tard rejoindre Guesde et le Parti ouvrier, mais qui était alors anarchiste tels aussi que Mollin (de Bourges) et Bordat (de Lyon).

C'est évidemment sous leur influence que le Congrès du Havre, après avoir voté une résolution en faveur du collectivisme, ajoute que la période du collectivisme doit « être considérée comme une phase transitoire vers le communisme libertaire ». C'est ainsi encore que le Congrès, tout en adoptant le programme minimum élaboré par Karl Marx et Jules Guesde, y ajoute que la participation aux élections municipales et aux élections législatives de 1881 doit être « une dernière expérience et que si elle n'aboutit pas, il faudra désormais s'en tenir « purement et simplement à l'action révolutionnaire ».

Au lendemain du Congrès du Havre, Le Révolté (27 novembre 1880) espère que « les idées du communisme-anarchiste trouveront en France plus d'adhérents qu'on ne le pense généralement»
Six mois plus tard, le 22 mai 1881, se tient à Paris un congrès de la Fédération du Centre, adhérente au Parti ouvrier. Les délégués des groupes des 5e, 6° et 13e arrondissements tentent de s'y livrer à un exposé des conceptions communistes-anarchistes. Mais devant l'hostilité évidente de l'immense majorité du Congrès, ils prennent le parti de s'en retirer.

Les forces socialistes et l'organisation ouvrière n'étaient pas telles que le socialisme pût sortir triomphant des scrutins de 1881.
Aux élections législatives Clovis. Hugues, récemment sorti de prison, est bien élu député de Marseille. Aux élections municipales, l'Hôtel de Ville de Commentry est bien enlevé par les mineurs et les métallurgistes socialistes de cette ville il y a bien aussi, çà et là, quelques élus isolés du Parti ouvrier. Mais dans l'ensemble le socialisme ne réunit pas plus de soixante mille voix.
Quoi s'écrie Jules Guesde avec son habituel enthousiasme, il s'est trouvé soixante mille prolétaires pour répondre présent à ce premier coup de clairon. Mais c'est un commencement significatif c'est un point de départ considérable c'est le gage des victoires prochaines, et il ne s'agit plus que d'intensifier notre propagande, que de continuer notre organisation dans tout le pays.

Mais non, c'est du temps perdu il est inutile vraiment de gaspiller tant d'efforts pour n'obtenir qu'un résultat si piètre, qui reculerait à des centaines d'années l'émancipation ouvrière, objectent de leur côté les anarchistes. Et puis, ajoutent-ils, même si l'action électorale aboutissait à quelques résultats, même si dans quelques rares circonscriptions le Parti ouvrier réussissait à obtenir le succès, quelles seraient la valeur et la portée de ces victoires ? La vanité en apparaîtrait bientôt car l'impuissance de ces élus ouvriers serait inévitable et ils ne pourraient que se corrompre, que perdre leur vitalité, leur énergie révolutionnaire dans un Parlement lui-même corrompu, au contact de collègues férocement attachés au régime gouvernemental et capitaliste actuel.

Ainsi, plus Jules Guesde et les collectivistes du Parti ouvrier s'obstinent dans les luttes politiques et électorales, plus les anarchistes s'en détournent, préconisent l'abstention à l'égard scrutins et placent toute leur espérance, toute leur foi dans la propagande de l'idée, dans l'éducation des individus et des masses, dans l'agitation continue.
C'est plus qu'une rupture qui se produit maintenant entre les deux tendances et les deux méthodes.
C'est entre les deux groupements un fossé qui se creuse.
Chacun suivra sa doctrine et son destin. Et entre les deux les heurts seront fréquents. La lutte s'engage.
Le Parti ouvrier possède déjà d'assez nombreux groupes, ceux qui ont été représentés aux Congrès de Marseille et du Havre et qui se nomment soit cercles collectivistes, soit groupes d'études sociales. Dans diverses régions ces groupes sont même assez nombreux pour s'unir en fédérations il y a ainsi la Fédération du Nord, forte des groupements de Lille, de Roubaix, d'Armentières, d'Anzin, etc.; il y a, rayonnant sur Seine et Seine-et-Oise, la Fédération du Centre il y a une Fédération du Sud-Est dont le siège est à Lyon.

Les anarchistes n'ont que peu de groupes. Jean Grave, ouvrier cordonnier, et Jeallot, ouvrier papetier, ont constitué un petit groupement qui tient ses assises rue Mouffetard et compte quelques compagnons des Ve et XIIIe arrondissements. Emile Gautier, Baillet, Urich, ont formé le « Cercle du Panthéon ». L'anarchisme a déjà recruté quelques adhérents à Lyon, à Bordeaux, au Havre, à Perpignan, à Cette, au Creusot, à Fontaine (Isère), à Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), à Vaux (Yonne), si nous en croyons des correspondances publiées par Le Révolté (5), mais tout cela ne constitue pas une armée et, raillant cet embryon d'organisation, Jules Guesde jette à la face des compagnons « Vous n'êtes qu'un demi-quarteron »

Dans les réunions publiques, on dispute, on chicane même on en vient aux mains. Les socialistes ont, en Jules Guesde, un orateur de tout premier ordre ils ont encore d'autres conférenciers estimables, Eugène Fournière, Labusquière, Prudent-Dervillers. Les anarchistes, eux, n'en ont qu'un à leur opposer mais il est doué d'éminentes qualités oratoires il a du savoir, de l'éducation, une culture générale il est docteur en droit il se nomme Emile Gautier. C'est lui qui donne la réplique à Guesde que les anarchistes dénoncent déjà comme « le Pape du Collectivisme ». Un duel a même lieu, non plus seulement à la tribune, mais sur le terrain entre les deux hommes qui échangent bour.geoisement et sans résultat, deux balles de pistolet. (6)
Discussions, disputes, bagarres, envol de chaises dans les réunions publiques controverses, querelles, polémiques dans les journaux. Les socialistes ont, depuis plusieurs années, L'Egalité,
organe doctrinaire du collectivisme qu'avec Jules Guesde rédigent Gabriel Deville, Paul Lafargue et Emile Massard ils ont, de plus, quelques petits hebdomadaires en province, comme Le Forçat de Roubaix. Les anarchistes, eux, possèdent Le Révolté, bi-mensuel qui a été fondé par Pierre Kropotkine et qui parait d'abord à Genève (15, rue du Nord, puis, 24, rue des Grottes) (7). Le premier numéro date du 22 février 1879. Le Révolté a une haute tenue et ses polémiques ont toujours un caractère théorique,
Aussi en raison de son allure doctrinaire ne peut-il agir que sur des esprits déjà informés et avertis. Les anarchistes songent donc à lancer d'autres feuilles qui compléteront l'œuvre du Révolté, qui s'adresseront plus directement aux masses encore inéduquées, qui auront un caractère plus populaire et plus vivant. C'est ainsi que quelques-uns font paraître La Révolution sociale qui s'honore de la collaboration de Louise Michel et qui, de 1880 à 1881, aura une cinquantaine de numéros, tandis que les compagnons lyonnais font paraître Le Droit social.

La publication de La Révolution sociale permet de prendre sur le vif les procédés de la police de la troisième république qui ne diffèrent guère, hélas de ceux de la police de Louis-Philippe ou de la police impériale. Sous la monarchie de juillet la préfecture introduisait les de La Hodde, les Chenu, les Lamieussens, dans les sociétés secrètes qui abritaient les républicains, les socialistes et les révolutionnaires de l'époque. Napoléon III avait ses « blouses blanches ». En 1880, la police républicaine fait pénétrer les siens dans les groupes guesdistes, dans les sections blanquistes, dans les milieux libertaires.


Le Préfet de police de l'époque, M. Andrieux, a même tiré vanité de ses provocations, et dans ses Souvenirs d'un Préfet de police, il fait le récit suivant :

Les compagnons voulaient avoir un organe pour propager leurs doctrines. Si j'ai combattu leurs projets par le fait (on verra plus loin comment) j'ai du moins favorisé la divulgation de leurs doctrines par la voie de la presse et je n'ai pas de raison pour me soustraire plus longtemps à leur reconnaissance.
Les compagnons cherchaient un bailleur de fonds mais l'infâme capital ne mettait aucun empressement à répondre à leur appel.
Je poussai par les épaules l'infâme capital et je parvins à lui persuader qu'il était de son intérêt de favoriser la publication d'un journal anarchiste.
Ne croyez pas, d'ailleurs, que j'offris brutalement aux anarchistes les encouragements du préfet de police.
J'envoyai un bourgeois bien vêtu trouver un des plus actifs et des plus intelligents d'entre eux. Il expliqua qu'ayant acquis quelque fortune dans le commerce de la droguerie, il désirait consacrer une partie de ses réserves à favoriser là propagande socialiste.
Ce bourgeois qui voulait être mangé n'inspira aucune suspicion aux compagnons. Par ses mains je déposai un cautionnement dans l
es caisses de l'Etat et le journal la Révolution Sociale fit son apparition.
C'était un journal hebdomadaire, ma générosité de droguiste n'allant p
as jusqu'à faire les frais d'un journal quotidien (8).
Nous avons tenu à reproduire les propos de M. Louis Andrieux car ils établissent directement sa responsabilité.
Et, d'autre part, on le verra plus loin, les pratiques de M. Andrieux trouveront des imitateurs au cours de l'agitation anarchiste de la cité lyonnaise et du mouvement qui se déroulera prochainement au pays noir de Montceau-les-Mines.

Anne-Léo Zévaès. 

Suite : II DANS LA REGION LYONNAISE

(1) MAX Stirner, L'Unique et sa Propriété, traduction de Robert L. Reclaire (Tresse et Stock, édit., Paris, 1914) Préface du traducteur, p. 19


(2) Son frère Elie, qui a les mêmes opinions et qui a lui aussi, pris part à l'insurrection parisienne de 1871, est condamné à la déportation. Il se réfugie en Suisse avec sa femme et son fils. Puis il se fixe à Bruxelles. Auteur d'un livre admirable sur Les Primitifs et de La Commune au jour le jour. Père de Paul Reclus, dont il sera question plus loin.


(3) « Le prolétariat français écrivait Le Révolté (numéro du 15 novembre 1879) se déclare pour le vrai socialisme. L'importance de ces résolutions n'a échappé à personne. Tous ont compris qu'elles donnaient l'éveil au socialisme, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. »


(4) Jean Grave, qui s'avère ainsi l'un des tout premiers représentants de l'anarchisme en France, est né à Saint-Germain-Lembrun (Puy-de-Dôme), en 1854. Son père était cordonnier et lui apprit le métier. Il vint à Paris tout jeune, connut la misère, et c'est sans doute au contact de cette misère, dont il se rendit bien compte qu'elle ne lui était pas particulière, qu'il prit l'habitude de méditer sur la condition des déshérités et sur les injustices de l'ordre social.


(5) 26 novembre 1881.

 

(6) La mode du duel sévissait alors même dans les milieux révolution. C'est ainsi que déjà, le 17 avril 1880, un échange de témoins qui n'aboutit pas à une rencontre, eut lieu entre Malatesta qui avait pour témoins Pedro Eritzet José Vallverda et Jules Guesde que représentaient John Labusquière et Victor Marouck


(7) Le Révolté quittera Genève en avril 1885, pour s'installer 140 rue Mouffetard, à Paris. Il deviendra La Révolte en septembre 1887 et paraîtra sous ce nom jusqu'en 1894, époque où sa publication sera interrompue par la folie de répression et de « lois scélérates » qui sévissait alors.
Le 4 mai 1895, paraîtront Les Temps nouveaux qui prendront la suite du Révolté et de La Révolte et dureront jusqu'à la guerre.


(8) M. Andrieux raconte ensuite dans ses Souvenirs que c'est lui qui organisa le prétendu attentat contre la statue de Thiers à Saint-Germain-en-Laye, de manière à faire tomber quelques militants dans son guêpier et à pouvoir procéder à leur arrestation. Souvenirs d'un Préfet de police, tome Ier, p. 337 et suiv.)

Publié dans La Nouvelle revue du 1er juin 1932

Ecrit par libertad, à 00:28 dans la rubrique "Histoire de l'anarchisme".



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