L'En Dehors


Quotidien anarchiste individualiste





Crée le 18 mai 2002

Pour nous contacter : endehors(a)no-log.org



Comment publier un article sur le site ?


Comment publier un commentaire à un article ?


Charte du site


D'où venons-nous ?


Nos références
( archives par thèmes )


Vous pouvez nous soutenir en commandant nos brochures :

Les éditions de L'En Dehors



Index des rubriques

Les collaborateurs et collaboratrices de l'En Dehors

Liens

A noter

Recherche

Archive : tous les articles

Session
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?

Vie et mort de G.Butaud (1869-1926)

I Les adieux à la vie : Butaud quittait bientôt sa cloche de verre à Vence. Le 31 décembre 1924, il était de retour à Ermont. Notre bon camarade Kamienieci remplaça Butaud au Foyer de Nice. Butaud semblait très fatigué, bien qu'il ne plaignait de rien. Victor Lorenc lui dit : "Tu sembles être à la veille d'une maladie". A Ermont, où il passa l'hiver et l'été, sa santé s'était améliorée. Son régime fut strictement végétalien, avec prédominance du cru. Mais en juillet, il a voulu vivre en crudivégétalien absolu, absorba des doses massives de feuilles et de racines, mit trop d'huile dans sa ration qui manquait d'amidon. Je voyais le danger et le suppliai de manger un peu de pain, de riz cuit, des pommes de terre cuites, des verdures cuites. Il me répondit que son estomac digérait moins bien le cuit. Lorsque j'insistais, il s'irritait. Un beau jour, il tomba malade. Alors, il consentit à atténuer le régime trop sévère. Sa santé s'améliora. L'expérience strictement crudivégétalienne avait duré six semaines.

En septembre, il partit voir sa maison à Vence. Là, il eut l'imprudence de se laver le corps, au saut du lit, avec de l'eau glacée de la source.

En octobre 1925, il revint à Ermont gravement malade.

"Je me suis dépêché de revenir" m'a-t-il dit, "parce que je me sentais perdu. La mort me sera plus douce parmi vous. Et nul ne me soignera mieux que toi Sophie."

Un jour, il pleura, disant : "Pardonnez-moi si j'ai mauvais caractère, c'est parce que j'ai une maladie de foie !"

Depuis ce jour, jusqu'au dernier souffle, il fut d'une douceur et d'une patience exemplaires. Butaud n'est pas né parfait, mais toute sa vie durant, il a mis un soin extrême à réparer ses erreurs. Même atteint d'une maladie mortelle, il eut le courage de faire un effort sur lui-même pour s'améliorer.

Le 20 novembre, Butaud fait son dernier voyage à Paris, rend visite à notre ami Dr Chauvois, le soir prend la parole au Foyer Végétalien. Cependant, ses forces diminuent. En décembre, il est obligé de s'aliter. Un jourde soleil, il sortit du lit, ouvrit la porte, regarda, souriant, le jardin, me dit : "C'est peut-être la dernière fois que je le vois."Il ne se leva plus.

C'est curieux, tandis que le corps s'usait de jour en jour, le cerveau restait jeune. Sous l'influence de Dr Carton qui dirigeait le traitement, il crut la guérison possible. J'en suis certaine, car il faisait des projets, bien qu'il parlait de la mort.

La mort, il ne la craignait pas, ne la désirait pas non plus. La mort est un grand malheur pour ceux qui meurent, pour ceux qui restent. Il est d'autant plus douloureux de voir périr un être optimiste, heureux, aimant la vie. Car Butaud fut heureux, comme le sont tous ceux qui sont actifs et bons. La veille de sa mort, il me dictait le texte d'un tableau pour les Foyers, recommandant, surtout de ne pas abuser de l'huile, ennemi du foie. Quinze jours auparavant, il me demandait du papier pour rédiger un tract. Il avait l'intention, s'il se rétablissait, d'aller en Ariège pour essayer de réaliser le projet du "Don de soi" qu'il n'a pu mener à bien à Paris. Mais les forces diminuaient; il ne put écrire que ces mots : "Le don de soi" "Ecole de fraternité et de santé, Universalité des idéalistes végétaliens"

C'était le titre. Ce seront les dernières paroles écrites par Georges Butaud.

Lorsque Butaud me dictait ses conseils, sa parole était à peine intelligible. Mais pendant sa longue maladie, il observait les effets des aliments, discutait, et nous avions, moi et Victor Lorenc, pieusement recueilli ses observations. Sur sa demande, nous les avons classées et rédigées afin que les autres pionniers en profitent.


II Activité :


Butaud mourut avec sérénité. Il pouvait le faire. Sa vie fut bien remplie. Il fonda quatre colonies, dépensa une grande activité en projets et recherches. Ces projets, s'ils n'ont pas toujours abouti à une réalisation, néanmoins, furent une occasion d'étude, d'agitation. A Genève, à Vienne, à Paris, en Corse, à Nice, à Vence les camarades discutèrent de la pratique du communisme. Et même lorsque nous n'avions pas de colonie, de nombreux amis vécurent auprès de nous. Nous nous rendions réciproquement des services, nous frisons le communisme.

Butaud dirigea en 1900 un journal bi-mensuel : "le Flambeau", tribune libre, à Vienne ( Isère ) qui eut 13 numéros et lui valut deux petites condamnations. Plus tard, il désavoua ce journal de combat, de polémique, car la lutte ne crée rien, elle nous fait perdre notre temps. En 1912-1913-1914 il dirige et imprime lui-même "La Vie Anarchiste" et fonde en 1924 "Le Végétalien" qui continuera à paraître par les soins de V. Lorenc et les miens.

Butaud exposa ses idées dans différents journaux anarchistes : "La Mêlée", "Le Néo-Naturien", "Le Semeur" et dans les brochures : "Ce que j'entends par l'individualisme anarchique", "Qu'est-ce que la beauté ?", "Sur le travail", "Etude du besoin", "Le Crudivégétalisme", "Les lois naturelles, base de doctrine universelle", "Tu seras végétalien". Il a écrit, en outre, un livre : "L'exposé du végétalisme", ce livre sera édité, suivi de "L'enquête sur le Végétalisme".

Butaud a causé plus qu'il n'a écrit. Comme orateur, il fut très écouté. Il avait une intelligence claire, une conscience droite, une diction parfaite, une voix forte, prenante.

Il a travaillé manuellement pour vivre. En salarié d'abord, en Robinson sur son lopin de terre depuis qu'il est végétalien. Le végétalisme nous avait vite affranchi économiquement.

Le genre de propagande que nous faisions est épuisant, car il comporte beaucoup de responsabilité, de tracas, ce qui crée un surmenage très grand. Dans les Foyers, les colonies, il y a un travail manuel effectif à accomplir et une propagande orale et écrite à faire. Mais nous étions pauvres, nous ne pouvions pas toujours entreprendre une colonie. Cela nous permettait de nous reposer. Cette intermittence dans la propagande nous permettait d'étudier, de méditer et de soigner notre santé.

Butaud à l'âge de 50 ans, hérite de ses parents d'une petite fortune, 30 ou 40 milles francs, je ne me souviens pas exactement. Imaginez cette nature ardente, suractive, immensément bonne, construisant, pendant de longues années, des plans de colonies, irréalisables à cause de la pauvreté, tout d'un coup, devenant relativement riche. L'actualité de Butaud ne s'arrête plus. Dès qu'il peut toucher son argent, il se met en devoir de le dépenser.

Mais il continue à porter ses vieux vêtements, et pas un meuble nouveau ne vient orner son intérieur de pauvre. La seule dépense personnelle qu'il croit pouvoir se permettre, est de se faire un ratelier. Mais M. Germain le lui fait en ami. C'est autant d'argent de plus employé à la propagande !

Butaud ne prend plus de repos, il voyage cherchant un endroit propice pour vivre en Robinson végétalien. Dans la région parisienne il fait trop froid, il faut un grand effort pour se chauffer. Et puis les terrains sont chers. Il se dirige vers le midi, achète des terrains et des maisons pour lui et pour d'autres; sous son impulsion, des hameaux végétaliens surgissent dans les Alpes Maritimes, dans le Var.

Sa propriété de Vence est beaucoup trop vaste pour lui, mais il cherche à la mettre en valeur en prévision des amis qui pourraient venir auprès de lui. Il a bientôt un associé, un excellent camarade, François Dubois.

Travaillant sans arrêt, Butaud maigrit, mais il croit bien se porter. En général, il ne reconnait la maladie que quand elle est grave."Santé excellente", m'écrit-il à Bascon. Une semaine après, son voisin m'appelle auprès de Butaud malade, mourant en septembre 1924. C'était un empoisonnement par des haricots avariés cuits.

J'ai pu le sauver, guidée par les conseils de Dr Carton. Grâce à lui, mon grand ami a vécu trois années de plus, ce qui lui a permis de mourir avec la satisfaction d'avoir vu sa propagande récompensée par un succès.

Sa grande activité a pu abréger sa vie, mais elle lui a donné la joie. Jusqu'ici les colonies étaient des échecs bien qu'elles ont eu leur utilité. Mais les deux Foyers Végétaliens, celui de Paris, 40 rue Mathis et celui de Nice, 3 rue Fodéré, sont de véritables succès.


III Evolution des idées


G. Butaud n'était pas un esprit frondeur. Bon écolier, bon soldat, ( il s'était acquitté avec beaucoup de conscience de sa tâche de caporal d'ordinaire au Tonkin et avait surveillé que les épluchures de pommes de terre fussent minces ), républicain et libre penseur, comme ses parents, à 25 ans devient socialiste, puis anarchiste, par bonté.

Enfant, G. Butaud fut bon élève à l'école primaire. Mais dans l'enseignement secondaire, il n'eut pas la chance de rencontrer parmi ses professeurs un véritable pédagogue, soucieux davantage de comprendre la nature de l'enfant plutôt que d'appliquer un programme rigide. Le jeune Georges aurait eu volontiers appris les mathématiques, les sciences exactes, il avait l'esprit curieux, mais il fut bientôt découragé par les leçons d'anglais et de solfège, n'ayant ni mémoire, ni oreille musicale. Il fit l'école buissonnière, signa lui-même des certificats de maladie, fit tant et si bien qu'on le chassa de l'école. C'est ce qu'il souhaitait. Il voulait gagner sa vie !

Il fut mis en apprentissage chez un tailleur.

Ses parents avaient à Meudon un magasin de nouveautés. Son père, fatigué de voyager, entreprit à Paris la fabrication des poêles et confia à son fils Georges son métier de voyageur de commerce. Celui-ci fut enchanté. Enfin il pourra gagner sa vie ! Il pourra disposer de l'argent ! Mais ce métier était funeste à la santé du jeune homme ardent, curieux et inistruit du danger de l'alcool, du tabac et de l'abus de la femme.

La mère de Butaud était une femme intelligente, aussi le régime alimentaire chez ses parents était relativement raisonnable : peu de viande, beaucoup de légumes, salade crue à chaque repas. A table, on buvait "modérément" du vin, de la bière, du thé, du café. Malheureusement, on n'avait pas appris à G. B l'abstinence. Il se lia d'amitié avec des alcooliques et but lui-même. Pendant quelques années à Meudon, il vécut dans une demi-ivresse. En 1925, dans une causerie faite chez les Bons-Templiers, il fit le récit de cette triste expérience de sa jeunesse et engagea les amis à l'abstinence, car l'exemple de la modération ne préserve pas la jeunesse de l'abus.

Il est probable que ces quelques années, où G. Butaud avait abusé des boissons alcooliques, contribuèrent à abréger sa vie, en occasionnant les premières lésions du foie.

Selon certains médecins, le mal occasionné par l'usage de l'alcool ( Dr Legrain, Dr Linassier ), par l'usage de l'alcool et du tabac ( Dr Legrain ), est définitif, il continue à progresser, même malgré des années d'abstinence de l'individu atteint.

Que la pensée de tant de victimes des poisons de l'intelligence nous stimule dans notre propagande d'abstinence !

Après son retour du Tonkin, où il fit, pendant deux ans son service militaire, Butaud rompit ses relations amicales avec les noceurs, bien que cette rupture sentimentalement lui coûta beaucoup. Mais c'était le sauvetage. Il cessa de boire à l'excès. Il ne devint totalement abstinent des boissons fermentées qu'en 1902 et abstinent de tabac qu'en 1912; il avait été fumeur pendant 27 ans !

Pendant quelques temps, Butaud travailla comme polisseur dans l'usine de son père. Son père était un "bon" patron, les ouvriers l'appelaient "le père Butaud". Mais Georges était socialiste et pour lui c'était quand même un exploiteur. Des discussions éclataient entre le père et le fils. Un beau jour, Georges quitta la maison paternelle.

Alors commença pour le jeune Georges la vie économique très dure. Ouvrier médiocre, il restait souvent sans travail, d'autant plus qu'étant socialiste, il n'acceptait pas les humiliations et les injustices, inévitables dans le salariat. Il ne mangeait pas tous les jours à sa faim, causait souvent dans plusieurs réunions dans la même soirée, se couchait tard, avec ce régime il fut atteint d'anémie, crachait du sang.

C'est à cette époque, que je fis sa connaissance, dans un meeting à la Salle des Tableaux, rue d'Avron.

Paris et même le monde entier était divisé en 1898, en deux catégories de gens : dreyfusards et antidreyfusards. Celui qui se permettait de rester neutre était mal toléré. Un capitaine millionnaire était victime d'une injustice, et cette injustice faisait oublier les autres victimes, qui restaient sans secours. En ce moment, le procès de G. Etiévant avait passé presque inaperçu. Aujourd'hui le capitaine millionnaire est libre, mais G. Etiévant est mort au bagne.

G. Butaud eut le courage, en pleine effervescence de "L'affaire", de parler de la question sociale. Il admirait Zola, Paul Brulat, des journalistes, des écrivains honnêtes, mais bourgeois, d'avoir défendu courageusement un des leurs, un bourgeois. C'était leur rôle. Mais les anarchistes, les socialistes n'avaient pas à se distraire d'une besogne plus vaste, qui consiste à combattre toutes les injustices.

J'arrivais, très anxieuse, de Genève ( où j'avais fait mes études en sciences physiques et naturelles ). Je désirais orienter ma vie de façon à ne pas parasiter sur les travailleurs manuels. J'avais des scrupules de continuer à vivre en intellectuelle au moyen de l'argent hérité, non gagné par le travail de mes mains.

Le premier livre de Han Ryner "les prostitués", paraissait justement à cette époque. J'en avais lu à Genève un extrait publié dans le revue "Le Libre", dirigé par Manuel Devaldès. Je fus ravie qu'un écrivain développe avec talent les idées que je trouvais si justes, car si elles étaient appliquées par une forte majorité d'hommes, les inégalités sociales disparaîtraient. Le malaise social n'est-il pas la conséquence du mépris du travail manuel ?

Mais la vie sociale est aujourd'hui telle que si l'on ne veut pas rester dominateur, l'on devient terriblement dominé. Aussi, j'écoutais avec enthousiasme G. Butaud développer son projet d'une colonie anarchiste, au meeting de la salle des Tableaux.

Ce premier projet de colonie n'a pas été réalisé, malgré l'aide de G. Clémenceau, qui consacra à ce projet de Butaud un article en première page dans "L'Aurore" et fut lui-même le premier souscripteur.

Depuis notre rencontre à la salle des Tableaux, je devins amie et collaboratrice de G. Butaud et cette collaboration dura pendant 28 ans, jusqu'à la mort de mon ami. Grâce à la dissemblance de nos caractères, nous nous complétions. La tendance fondamentale du caractère de G. Butaud était l'activité, l'esprit d'entreprise tandis que moi je suis une slave émotive, ce qui me permettrait souvent de mieux choisir les collaborateurs que ne l'aurait fait Butaud seul, dans sa hâte de réaliser.

Notre premier projet de colonie n'ayant pu être réalisé, nous travaillions comme ouvriers salariés, plus tard, nous avions vécu dans des colonies éphémères ( à Vaux, à St Maur ), où nous avions un peu souffert, mais en revanche immensément appris. Les échecs des colonies pourraient être comparés aux premiers pas d'un enfant qui apprend à marcher, tout en trébuchant.

L'expérience des colonies anarchistes a montré que l'anarchisme Kropotkinien n'est pas viable. Il faut aux hommes une théorie qui ait une base scientifique. Seul le contrôle de chacun de nos gestes et à tous points de vue, permettra aux hommes de fraterniser. C'est ainsi que petit à petit, en examinant nos besoins, nous sommes devenus végétaliens. Le végétalisme nous avait permis de quitter le travail salarié et de vivre sur un lopin de terre, à Bascon, en Robinsons.

Voici comment m'apparaît Butaud, dont chaque geste et même chaque pensée me sont connus.

Une immense bonté, un grand besoin d'action, favorisant de multiples expériences vitales, une intelligence vive, une grande sincérité permirent à Butaud de s'améliorer constamment.

il était jaloux de sa nature. Tout petit, il mordit sa mère au bras, parce qu'elle donnait le sein à son frère. Cependant, dans toutes ses entreprises idéalistes, il s'effaçait volontiers, toujours heureux de reconnaître le mérite de ses camarades, aidant les jeunes, les camarades moins connus à se montrer utiles, ce qui est très exceptionnel chez les propagandistes, souvent ambitieux.

Très actif, sentant peut-être que sa vie sera courte, il avait hâte de réaliser le plus de bien possible. Il ne se ménageait pas et ne ménageait pas ses amis les plus proches : V. Lorenc et moi.

Nous connaissions V. Lorenc depuis 1913. Une grande conscience de la responsabilité de nos gestes individuels et de leur répercussion sociale, créa entre nous un lien d'affection durable. Nous avons su réaliser "l'amour plural", ce qui nous a permis à tous les trois d'être heureux, de nous améliorer et de faire un peu de bien.

Butaud lisait beaucoup. Il regrettait d'avoir quitté l'école trop jeune. Pressé de "réaliser", il ne pouvait songer plus tard à étudier méthodiquement les sciences exactes, si nécessaires dans notre propagande végétalienne. Il raisonnait sociologiquement juste. Il était aussi très franc. Si une nouvelle expérience venait changer sa théorie, il n'hésitait pas à se contredire et quelquefois plus tard, revenir à à la première idée. Il fut souvent critiqué à cause de cela. Et en effet, c'était terrible pour les suiveurs, heureusement parmi ses amis, il n'y en avait guère.

On avait maintes fois reproché à Butaud d'être "instable".Le fait est qu'il avait fondé plusieurs colonies et n'avait pas assisté à la lente dislocation d'aucune d'elles.

Pour Butaud, une colonie était une expérience sociologique. A un moment donné, l'expérience donnait un résultat négatif. Pour pouvoir utilement continuer à vivre dans une telle colonie, il aurait fallu pouvoir modifier les conditions de l'expérience sociologique, or, dans une colonieButaud n'était pas seul, et les autres camarades ne voyaient pas les choses comme lui. Alors qu'aurait-il pu faire ? Fallait-il rester dans la colonie de Vaux depuis 1902 jusqu'à sa mort, en fumant la feuille de noyer et en soupirant après le tabac ? Que dirait-on d'un chimiste qui s'obstinerait, pendant des années, à vouloir obtenir d'une éprouvette du chlore, alors qu'on y aurait mis que du souffre ?

D'ailleurs Butaud ne restait pas inactif, il ne s'enlisait pas non plus dans le pessimisme. Ayant quitté sa colonie, il continuait ses expériences avec des individus nouveaux ou rénovés et chaque colonie nouvelle a permis de faire un pas vers l'amélioration de la vie humaine. Je m'explique ainsi la psychologie de cet "instable" qui est mort en préparant encore une fois une colonie en progrès qu'il appelait : "Don de Soi".

Dr Carton ( il est incontestablement le père du végétalisme ) parle du "renoncement alimentaire" de Butaud... Ce dernier, au contraire, était gourmand et il mangeait sa Basconnaise avec autant de plaisir que jadis la viande et même la viande crue. Le goût se transforme. Butaud en avait fait l'expérience sur lui-même, il avait essayé un jour de goûter à un morceau de viande crue, mais après des années d'alimentation végétalienne, la viande crue lui parut abominable, il n'avait pu avaler la première bouchée. Il aimait à faire des expériences quelques fois risquées, ainsi, il goûta un jour , à Vence, à un champignon vénéneux cru et fut très malade pendant quelques jours.

Butaud était un grand admirateur de la science, du progrès industriel, estimant que le travail facilité par le machinisme, joint au besoin raisonné, conforme aux Lois Naturelles, permettant un emploi intelligent de cette science, contribuerait à supprimer l'autorité de la vie sociale.

Quand à ses idées sur la femme, il désirait la voir indépendante, instruite, saine et éduquant elle-même ses enfants. Il était adversaire de l'élevage "en troupeau".

L'ascétisme, selon Wilfredo Pareto, consiste à se faire du mal, sans qu'il en découle un bien pour autrui. Butaud n'était pas un ascète. Il aimait la vie. Pourtant, il commettait des imprudences et se surmenait.

Certainement, la grande activité de Butaud, ses entreprises idéalistes qui se succédaient sans arrêt, venaient de sa nature bonne et active, mais aussi peut-être qu'une maladie de foie évoluant avec l'âge, surexcitait ses tendances fondamentales de bonté et d'activité ? Tous ceux qui ont le foie déficient ne sont-ils pas généralement angoissés, mécontents ? En tout cas, la suractivité de Butaud, cérébrale et musculaire, a pu contribuer à abréger sa vie. Il avait, en mourant, 57 ans, s'il avait eu une vie plus calme, il aurait pu vivre, même avec un foie déficient, plus longtemps.

La doctrine de Butaud se rapproche de la religion des primitifs. Cette religion, basée sur l'observation de l'Univers, était l'ébauche de la Science.

L'individualisme de Butaud consiste surtout dans la recherche de conformer sa vie aux Lois Naturelles; comme chez les Primitifs, sa vie est une adaptation à la nature. Il cherche sa loi dans l'observation des choses plutôt que par voie de l'introspection seule.

Toute expérience de vie serait intéressante à conter. Mais il me faudrait le format d'un livre et non d'une brochure pour retracer tous les souvenirs douloureux ou agréables. Nous avions vécu intimement avec un grand nombre de camarades, ceux-ci nous remplaçaient la famille. Les camarades n'étaient pas tous comme Alfred Bidet. Souvent nous fûmes victimes dans nos rapports avec les hommes. Mais nous avions toujours vite oublié les injustices et avons su garder un optimisme confiant dans l'avenir.


Sophie Zaikowska


Le Végétalien avril à novembre 1926 N°3-4-5

Ecrit par libertad, à 11:22 dans la rubrique "Pour comprendre".



Modèle de mise en page par Milouse - Version  XML   atom