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Répression et prostitution

Lu sur Le Passant ordinaire : "La répression envers les personnes prostituées ne date évidemment pas d’hier. Les prostituées ont toujours eu affaire à la police et la justice. Selon l’encadrement juridique des pays à propos de la prostitution ou selon l’époque, plus ou moins morale ou sécuritaire, elles ont été enfermées (dans des bordels ou des prisons), marquées du seau de l’infamie et socialement construites et (dé)considérées comme un groupe de parias.

En France, les ordonnances de 60, promulguées afin de lutter contre certains fléaux sociaux, définissent les prostituées comme des inadaptées sociales et des victimes à réinsérer. Jusqu’à la loi de sécurité intérieure, la prostitution n’était donc pas interdite, car considérée comme une affaire privée. Toutefois, des mesures visaient bien déjà à en gêner l’exercice, comme celles concernant les atteintes à la moralité ou à l’ordre public. Mais si elle était perçue unanimement comme indigne et mettant en danger à la fois le bien-être de la personne, ainsi que celui de la famille et de la société (cf. la convention de 49), le fait d’être ravalé au rang de victime n’était néanmoins pas une entrave à l’exercice de cette activité. Certes, le prix en était toutefois très élevé.
En effet, travailler dans la prostitution a toujours demandé, outre les compétences propres à ce travail, de supporter la stigmatisation omniprésente. La répression était donc déjà de mise par les diverses contraintes découlant de l’abolitionnisme : impossibilité de trouver un logement sans passer par des magouilles (sous peine de se voir reprocher son absence de statut social reconnu), impossibilité de porter plainte en cas d’agression (sous peine de se voir lancer à la figure une fin de non recevoir appelée « risques du métier »), restriction de leur vie privée (sous peine de voir l’amant-e inculpé-e de proxénétisme), impossibilité de parler de son travail (sous peine de perdre tous ses proches ainsi que certains droits), impossibilité de s’associer entre prostituées (sous peine de passer pour des proxénètes autogérés)…
On peut aussi rajouter à cela les abus constants de la police, initiés avec le fichage systématique des personnes, fichage pourtant interdit, mais dont la pratique constante en dit long sur la volonté d’humilier, de soumettre et de discipliner. Entre le rejet incessant d’autrui et les difficultés pour accéder aux droits communs, il reste peu de place pour le bien-être. L’escroquerie de l’abolitionnisme, comptant à juste titre sur la bonne morale présente en chacun-e, est de faire croire que les effets induits par toutes ces violences sur les personnes concernées sont dûs à l’activité en elle-même et non au stigmate et à la répression tout azimut de la prostitution.
Mais le pire se trouve être dans la confiscation de la parole des prostituées, parole confisquée parce qu’inentendable, parce que jugée fausse, qu’elle soit perçue comme dictée par le vice, un proxénète ou par la misère la plus sordide. Qu’importe le prétexte, pourvu qu’on ne les entende pas. Pourvu surtout qu’elles ne fassent penser à aucune femme que ce travail peut être un meilleur choix et qu’il suffirait d’en améliorer les conditions pour qu’il devienne égal à un autre.

Depuis mai 2002, la répression s’est toutefois terriblement accrue. Dès le lendemain de sa nomination, le nouveau ministre de l’intérieur s’est empressé de partir en guerre contre la prostitution. Dès lors, les médias s’en sont donnés à cœur joie, ce qui a eu de grandes incidences sur la vie des personnes. En rajouter encore et toujours dans la stigmatisation reste le meilleur moyen pour rendre les conditions de travail désastreuses.
La loi de sécurité intérieure prohibe la prostitution en la qualifiant d’acte délictueux et en menaçant les contrevenantes de 2 mois de prison et 3750 euros d’amende. La prostitution, traitée jusqu’alors en termes psychosociaux, le sera demain aussi en termes punitifs. Ainsi, la violence et l’exclusion qu’elles subissent depuis toujours se conjuguent désormais à une inconditionnelle vindicte populaire et à une future privation de travail et/ou de liberté.
Le prétexte de cette loi est bien entendu sécuritaire, à l’instar de nombreuses autres atteintes actuelles à la liberté individuelle. En y regardant d’un peu plus près, on se rend vite compte que cette loi est un rappel à l’ordre et à la norme qui touche particulièrement les femmes. Figures emblématiques de la transgression et de désordre, les prostituées sont devenues ces derniers mois les nouveaux boucs-émissaires d’une politique sécuritaire.
A Lyon, comme dans plusieurs villes françaises, la loi de sécurité intérieure avait quelque peu été anticipé par un arrêté municipal anti-prostitution, pris début août, qui interdisait de travailler sur la plus grande partie du territoire prostitutionnel lyonnais.
La police les a donc tout d’abord chassées du centre-ville vers des lieux péri-urbains sordides, sombres et déserts. Refouler les personnes dans de telles zones facilite les agressions et leur impunité. Isolées, elles sont encore bien plus fortement exposées aux violences, que celles-ci viennent des clients, des passants ou de la police.
Ainsi, depuis le mois d’août 2002, nous avons constaté plus d’agressions sur les personnes qu’en deux ans (voir le journal des répressions tenu par Cabiria sur le site cabiria.asso.fr). Ces agressions vont des insultes aux vols, en passant par des violences physiques et des viols. Mais ce sont aussi les violences et le harcèlement policier. Contrôles à répétition, insultes, menaces et abus de pouvoir ont été le lot commun. Vols de leur argent, verbalisations, confiscations de papiers et gardes à vues ont fait leur retour.
D’autre part, la répression conduit les personnes à négocier le plus rapidement possible avec les clients. Ne plus prendre le temps de jauger le client afin de le refuser s’il est pressenti comme dangereux a des répercussions directes en termes de violences morales et physiques, mais aussi de santé. Un client sur trois demande des passes sans préservatifs et il arrive qu’il soit prêt à user de violence pour parvenir à ses fins. Les prostituées ont toujours été les meilleurs agents de prévention qui soient, mais la répression accroît les demandes de rapports non protégés ainsi que les prises de risque. La négociation du préservatif, dans une ambiance d’insécurité et de peur de se faire prendre par la police, devient ardue. Il faut, en un minimum de temps et en se cachant, à la fois évaluer le client, négocier ses prix, ses services, et le préservatif.
En outre la police, relayée par les médias, n’a cessé de chercher à diviser la communauté et d’inciter à la haine raciale. Si certaines prostituées ne les ont pas attendus pour tenir des discours racistes envers les femmes migrantes, cela a fortement contribué à exacerber les tensions internes de la communauté, en transformant des rivalités de territoire en mépris et en chasse des étrangères. Stratégie d’ailleurs reprise par les politiques, qui, pour faire taire les contestations, ne se sont pas gênés pour déclarer que la nouvelle loi sur le racolage passif ne concernerait que les femmes étrangères.
Aucun pays prohibitionniste n’a vu disparaître la prostitution. Aucune loi répressive n’a jamais aidé les prostituées, même lorsqu’elle dit s’attaquer aux clients, comme en Suède. La plupart du temps, la prostitution devient donc clandestine. L’insécurité pour les personnes est alors à son comble et tout peut arriver dans la plus grande impunité. La clandestinité accroît dramatiquement tous les dangers auxquels les prostituées sont confrontées et rend les conditions de travail extrêmement précaires et difficiles.
Historiquement, une des grandes conséquences de la répression policière envers les prostituées se trouve être l’organisation illégale de la prostitution et avec elle le retour des proxénètes afin de se protéger de la police. On peut donc légitimement penser que la répression actuelle va transformer une activité contrôlée par les femmes en une de plus contrôlée par les hommes.
Mais les effets de la loi de sécurité intérieure sont bien pires encore pour les femmes étrangères, puisque leur permis de séjour pourra leur être retiré et qu’elles seront expulsées. Ceci peut sembler paradoxal, tant on nous a martelé leur statut de victimes suprêmes. Mais ceci nous permet de mieux comprendre encore l’énorme hiatus entre les intentions affichées de la loi et la réalité. Présenter ces femmes (en censurant toute autre parole à leur propos) comme étant toutes des enfants incapables de décider quoi que ce soit les concernant, comme étant toutes vendues, battues, violées et forcées de se prostituer par de dangereux mafieux a permis de fournir le plus grand prétexte à cette loi, c’est-à-dire la lutte contre les réseaux mafieux. Cependant, afficher un tel souci pour la violence contre les femmes alors que partout ailleurs elle est niée semble pour le moins douteux. Mais si l’on veut soit-disant lutter contre les réseaux, comment expliquer que ce sont les femmes, pourtant considérées comme victimes, que l’on va arrêter et/ou expulser.
D’autre part, la délation fait son entrée officielle dans le droit français, par le biais de la régularisation provisoire offerte à celles qui dénonceraient leurs proxénètes. Et toutes celles qui n’en ont pas, pourront-elles dénoncer les conditions sexistes et économiques de leur pays d’origine qu’elles cherchent à fuir, la fermeture des frontières des pays européens qui les obligent à venir clandestinement, à payer des passeurs, à demander de l’aide à des hommes qui profitent de la situation ?
Ceci n’est pas propre à la situation française, les lois internationales concernant la prostitution et le trafic des femmes dénient toujours le statut d’adulte, le droit de migrer et le droit à l’autodétermination économique et sexuelle pour les femmes.
La pénalisation des personnes prostituées est passée tranquillement, nous avons été très peu à les soutenir. Si l’on a entendu quelques indignations, elles étaient souvent de circonstance ; nombre de personnes n’ont pu, à cause de leur abolitionnisme combattant ou rampant, se situer aux côtés de ces personnes. Même dans un cas aussi extrême que celui de couper une partie de la population (des plus stigmatisée et exclue) de ses revenus et de la possibilité de vivre décemment, rares sont celles et ceux qui ont réellement ressenti un sentiment de révolte face à l’injustice d’une telle loi.

Corinne Monnet

Chargée de recherche à Cabiria, association de santé communautaire avec les personnes prostituées.

© Passant N° 44 (avril 2003 - mai 2003)

Ecrit par libertad, à 21:15 dans la rubrique "Le privé est politique".



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