L'En Dehors


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RADICALE SLUT : ENTRETIEN AVEC OVIDIE
Lu sur infos.samizdat.net : "Ovidie est une jeune femme sérieuse. Elle n'est ni une gamine, ni une femme fatale.Je l'ai rencontrée : Ovidie est tout simplement une militante. Mieux, une activiste, puisqu'elle s'est placée délibérément dans un espace qui n'existait pas, où en tout cas peu l'on précédée dans ce pays, et parce que cette position est « intenable », au sens où elle serait impossible, inaudible, irrecevable selon le sens commun. Et pourtant Ovidie parle, et on l'écoute, ou en tout cas on fait semblant, et en masse. Ovidie est partout, interviewée, montrée, montée, re-montée, et souvent trahie selon elle. Elle a réussi à faire de son statut de porn star un atout pour avoir accès aux mass media, elle y balance quelques énoncés politiques brutaux et inouïs ou presque : « je suis une travailleuse du sexe » ; « une scène porno est une scène de comédie, on joue l'acte sexuel » ; « il existe un féminisme pro-sexe »... Mais au delà de la provocation, du scandale de l'activiste, il manquait les éléments de la politique d'Ovidie, les explications de ses déclarations, que la télévision ne voudra jamais montrer « faute de temps ». Ovidie a donc écrit un livre pour s'expliquer [1]. J'ai choisi de le chroniquer plus tard, et d'inaugurer cette rubrique avec un entretien réalisé à l'époque où ce livre n'était déjà plus un projet, et pas encore un jeu d'épreuves. Nous y parlons de politique, de protection sociale, de droits d'auteur, de cinéma et de sodomie, entre autres... toutes questions connectées à d'autres réalités qui font samizdat.net. Et pourtant en publiant cet entretien nous sommes à peu près sûrs de susciter des réactions, peut-être bien violentes, sans doute venues des plus proches. Statut de la femme, marchandisation des corps, publisexisme... Ovidie se revendique d'une certaine radicalité, en a gardé certains traits et aussi quelques défauts, mais sur chacun de ces sujets elle est inacceptable pour pas mal de « radicaux » et « radicales ». Je ne pense pas que le débat soit nécessaire autour des positions d'Ovidie. Avec cet entretien, sur samizdat.net, il devient au moins possible.

Germinal - As-tu toujours des contacts avec des groupes politiques ou des activistes ?

Ovidie - Je suis toujours active. Plus que jamais, et plus radicale qu'avant. Militante dans des groupes je l'ai été de 94 à 98. Mon autonomie a commencé en 98. Et je pense être devenue beaucoup plus radicale que je ne l'étais à l'époque.

Germinal - Plus radicale que quand tu étais dans des groupes organisés ?

Ovidie - Oui, parce qu'il y avait, même dans les groupes anarchistes, un politiquement correct.

Germinal - Qui portait sur quoi ?

Ovidie - Sur tous les niveaux. Il y avait une pensée militante anarchiste dogmatique. Enfin ce n'était même pas une pensée anarchiste, étant donné que pour moi pas mal d'anarchistes ont viré sociaux-démocrates. Je parle de la France, pas de l'Allemagne où il y a toujours des gens très radicaux. En France un bon militant c'est avant tout quelqu'un qui a des devoirs, plus que quelqu'un qui réfléchit.

Germinal - Une série de règles qu'il faut respecter en public, dans les groupes ?

Ovidie - Il y a un truc imposé y compris sur sa propre vie, un truc d'autorépression, Et je pense qu'à partir du moment où on est dans un mouvement de libération, on ne peut pas avoir d'autorépression sur sa propre vie. C'est un truc qui n'est vraiment pas cohérent. Dans ces groupes-là, la pensée individuelle était complètement soumise à la pensée du groupe. Et évidemment il y a plein de points où ça butte, comme la pornographie, ou en France l'antispécisme. Je ne sais pas ce que c'est devenu depuis 98, mais je me souviens que quand j'étais anarchiste entre 94 et 98, les végétariens, les végétaliens et les antispécistes s'en prenaient plein la gueule.

image 213 x 311 - 11.5 koGerminal - Pour autant que je sache, c'est toujours considéré par pas mal de militants comme très anglo-saxon, très petit-bourgeois. Tu parlais de devoirs, de règles. Ils imposaient la condamnation de la pornographie en même temps qu'ils interdisaient à tel ou telle membre du groupe d'être antispéciste ou végétalien ?

Ovidie - Oui. Des règles très limitées. Je trouve extrêmement choquant que dans des campings militants - j'en ai fait - il y en ait toujours un qui prenne un malin plaisir à raconter comment il tue ses oies devant cinq végétariens.

Germinal - Bon, s'il est dans une tendance agriculture bio, « je fais mon foie gras moi-même »...

Ovidie - C'est comme cette histoire de poulet congelé qu'on aurait trouvé dans les poubelles de membres des Cahiers antispécistes lyonnais qui a fait bien rire dans les milieux anarchistes français, j'ai trouvé ça super-choquant. Canular ou pas, ça a servi de prétexte pour se moquer de tous les antispécistes en les traitant de petits-bourgeois, et en faisant croire que leur lutte n'était que du sentiment et de la niaiserie.

Germinal - Le sexe, la bouffe, ce sont des trucs très individuels. Tu as l'impression que tout un milieu politique passe à côté d'enjeux politiques qui sont de l'ordre de l'individuel ?

Ovidie - Je pense qu'il y a un gros problème aujourd'hui dans les groupes anarchistes en France. Je suis en contact avec des gens qui sont toujours dans des groupes, qui n'en sont pas « sauvés ». Il y a beaucoup de beaux discours, et très peu d'application dans le quotidien, ce qui n'est pas une préoccupation individualiste ou petite-bourgeoise. C'est essentiel. Ça ne sert à rien de blablater sur la Révolution sans être foutu de se comporter de manière correcte dans sa propre vie. Et c'est vrai qu'à part quelques expériences de squats réussies, on fout trois anarchistes ensemble dans le même appartement, ils ne sont pas foutus de vivre ensemble. Sur le sexisme, c'est un féminisme de l'age de pierre, un discours MLF vaguement adouci par rapport aux hommes, pas du tout en évolution, et pas du tout libérateur. Les gens des milieux où j'ai été ont une attitude totalement répressive vis-à-vis de leur propre sexualité. Il y en a qui aimeraient bien voir des films de cul, ou en faire, regarder des photos pornos, oser se masturber devant des photos pornos, oser dire qu'ils aiment, pourtant ils n'iront même louer une seule cassette sous prétexte que c'est mal, c'est le diable. Ils n'ont jamais vu un film porno de leur vie, ou un ou deux, ils sont persuadés de tout savoir sur la pornographie et sous prétexte que c'est mal ils ne peuvent pas en prendre chez eux. Plein de filles avec qui j'ai discuté sont dans des plans « la levrette c'est la soumission, se faire enculer c'est la soumission, sucer c'est la soumission... » Elle est où la liberté dans ta vie ? Tu t'imposes des trucs dans ta vie sous prétexte que c'est politiquement correct, tu te frustres, c'est n'importe quoi.

Germinal - Par ailleurs, c'est le discours qui était tenu dans les années 70 par des femmes qui pour beaucoup aujourd'hui sont devenues des bourgeoises sociales-démocrates qui racontent des sornettes sur le voile...

Ovidie - En plus ! Mais c'est parfaitement logique : pour moi le féminisme MLF des années 70, ça n'a pas du tout été une libération des femmes, mais une libération de la consommatrice et de la travailleuse. Et certainement pas de la femme en tant que telle. Donc c'est tout à fait normal qu'aujourd'hui les bourgeoises du PS tiennent ce genre de discours-là. Il y a eu des choses importantes comme le droit d'avoir son propre compte en banque. Après, l'arrivée de la pilule qui pour moi a été la plus grosse catastrophe au niveau de la santé féminine. Le féminisme MLF n'a jamais été qu'une nécessité économique : il fallait que les femmes travaillent, pour qu'elles travaillent il ne faut qu'elles passent leur vie à faire des mômes, ont leur donc trouvé des solutions pour ne plus être des poules pondeuses, on leur a filé des pilules comme des smarties. Elles ont fait moins de mômes, ça leur a laissé du temps pour l'industrie des loisirs, ça a développé l'industrie de l'électroménager...

Germinal - C'était peut-être le résultat négatif d'une forme de libération tout simplement égalitaire : pilule, travail, c'est juste avoir les mêmes droits que l'homme ?

Ovidie - Ouais. devenir aussi con que l'homme : travailler comme un âne, gagner ses sous et aller consommer. Faire les mêmes erreurs. La femme a réclamé le droit à faire les mêmes erreurs. Faire de la politique, entrer dans l'armée...

Germinal - « Faire de la politique » : tu veux dire être élue, entrer dans les partis de gouvernement...

Ovidie - Oui. Thatcher ne me plaît pas plus parce que c'est une femme. On a eu droit à faire exactement les même erreurs que les hommes. L'égalité, en tant qu'homme, travailleur, consommateur. Pas en tant qu'homme libre. Les femmes ne sont pas libérées en tant que femmes.

Germinal - Ce que tu dis n'est pas très différent de ce que peut dire la commision anti-patriarcat du SCALP-Paris par exemple. Comment ça a clashé avec ces milieux ? Ça portait sur la distance entre ces discours et la vie réelle ?

Ovidie - Il y a ça. Le fait que dans la vie réelle l'application qui en était faite par pas mal de nanas militantes féministes était vraiment une catastrophe. Même physiquement par rapport aux critères de beauté, j'ai vu des tas de nanas qui sous prétexte de politiquement correct essayaient d'adopter une esthétique qui est en fait très masculine, pas du tout alternative, qui cache, sous prétexte que se montrer c'est être une femme-objet. On se cache, et on se frustre. J'ai vu des filles qui, pour « ne pas être une femme objet » se laissaient complètement aller physiquement, grossissaient, se couvraient le corps de treillis et de sweats à capuches. Elles n'assumaient pas du tout en disant « j'en ai rien à foutre », elles étaient malheureuses, pleuraient, se plaignaient de ne pas plaire aux hommes. C'est bien beau le discours en réunion avec le treillis et le reste...

Germinal - Et puis toute la vie ne se passe pas en réunion !

Ovidie - La réalité est qu'elle n'assument pas. Si elles allaient jusqu'au bout en disant « pour la plupart des gens je suis moche mais je suis bien comme ça, je m'en fous » Mais elles ne sont pas bien comme ça. Elles se frustrent.

Germinal - Dans la situation où tu es aujourd'hui, l'accès aux médias, comment vois-tu ton ou tes rôles politiques, à la fois dans les réseaux que tu continues de fréquenter, et quand tu parles sur TF1 ?

Ovidie - J'ai essayé d'utiliser l'outil de propagande le plus puissant. Quand je passe sur TF1, je peux parler jusqu'à 15 millions de personnes à la fois. Avant je distribuais 500 tracts que personne ne lisait, tout le monde s'en foutait. Là je suis bien maquillée, je suis jolie, je souris. Mine de rien je fais passer deux trois trucs, il y a pas mal de gens qui commencent à s'intéresser à mon travail, qui regardent les films que je fais, ça les fait réfléchir un petit peu, ça suscite plein de correspondance, ça fait jaser dans les milieux militants. Je pense au milieu straightedge où ça a beaucoup fait parler, tout le monde étant au courant que suis straightedge. Ils se disaient : « mais comment ça se fait ? elle est féministe ? ». Deux ans et demi, trois ans plus tard, pas mal de choses ont évolué dans l'esprit de pas mal de gens dans les milieux politiques. D'autres qui n'étaient pas du tout dans des milieux politiques ont complètement changé d'analyse sur la pornographie. En plus tout ça aura servi à me faire connaître d'un maximum de gens pour qu'ils puissent lire le texte politique que j'ai écrit sur le féminisme et la pornographie, et qu'ils aillent éventuellement voir Lilith. Ce film et ce texte sont deux oeuvres complètement politiques, pour moi très importantes.

Germinal - Tu n'as pas peur, avec ce texte, de te rendre encore plus inaudible que tu n'es parfois pour les médias grand public ?

Ovidie - Non, ça vient progressivement. Il ne faut pas brusquer les gens. Il faut commencer par ouvrir les esprits, puis après des mois et des années on finit par faire passer quelques idées. J'ai écrit de manière très simple. J'ai fait passer des idées pas super-courantes, mais de manière à ce que ça puisse être lu par un maximum de gens. Je m'en fous d'être admise dans l'intelligentsia parisienne petite-bourgeoise, j'ai envie que le français moyen qui n'a jamais lu de texte politique de sa vie puisse comprendre ce que j'écris.

Germinal - C'est un texte que tu as écrit pour que quelqu'un qui te connaît en tant qu'actrice de hard un coup d'oeil au bouquin ? C'est pour un public large ?

Ovidie - Oui, pour que n'importe qui qui m'ait vue à la télévision, qui m'ait entendue parler, ou qui ait lu une interview, ait envie de s'ouvrir l'esprit sur la question du féminisme pro-sexe.

Germinal - En tant qu'actrice ou en tant que personnage médiatique ? Il doit y avoir pas mal de gens qui te connaissent parce qu'ils t'ont vue à la télévision, mais qui ne te connaissent pas comme actrice de hard, et d'autres qui regardent tes films mais ne t'ont jamais vue à la télévision.

Ovidie - On n'a pas besoin de me connaître comme actrice de hard, ce livre est pour le militant formé comme pour celui qui n'est pas du tout informé. Ce n'est pas compliqué à lire, mais ça peut quand même apporter des réflexions nouvelles à certaines personnes.

Germinal - Sur la questions des droits, Samizdat travaille beaucoup sur le copyleft, la revendication d'un accès libre aux productions, qu'elles soient informatiques, culturelles ou artistiques, par opposition au droits de reproduction. Les photos qui sont sur ton site web [2], quel statut ont-elles ?

Ovidie - À part les photos de Lilith qui ont été prises par mon ingénieur du son, qui me les a filées pour le site mais que, par respect pour son boulot, je ne peux pas considérer comme « libres de droit », toutes les autres sont libres de droit (j'ai retrouvé les siennes sur d'autres sites, mais je ne vais pas faire de scandale). Les photos d'Orgie en noir et des films que je réalise sont libres de droits.

Germinal - Et les photos privées ?

Ovidie - Je veux juste que par respect on mentionne le nom du photgraphe, qui s'appelle Désir clinique, qui est aussi la personne avec qui je fais le site. C'est tout, Après on peut les récupérer sur Internet.

Germinal - Avant-hier un copain m'a donné un logiciel qui permet de copier sur mon disque dur des DVD. En tant qu'actrice-réalisatrice vivant de la vente de supports vidéos...

Ovidie - Je te dis tout de suite un truc : je touche 0,001%, c'est-à-dire rien du tout sur la vente des cassettes et DVD. Je suis salariée. Quand je fais un film, je suis payée pour mon scénario, on me paye en droits d'auteur. Et en tant que réalisatrice j'ai un salaire pour le film que je réalise.

Germinal - tu n'as pas de royalties sur les ventes ?

Ovidie - Pas du tout.

Germinal - Ce statut te donne-t-il une vision particulière du fait que bientôt, encore plus facilement qu'avec le VHS, la copie va devenir un phénomène énorme ?

Ovidie - Moi à priori je m'en fous. Je n'irai pas, par principe, voler des cassettes d'Orgie en noir dans les locaux de Marc Dorcel pour les distribuer partout, parce que je n'ai pas envie de couler leur boîte. Le porno ne gagne quasiment rien. Mais ça ne me panique pas. Moi-même je cherche des trucs sur internet à gogo, des films aussi. Je suis complètement pour la diffusion gratuite. Si un jour je tombe sur Lilith ou Orgie en noir je serai super-contente.

Germinal - À charger gratuitement ?

Ovidie - Bien sûr. J'ai envie que ce que je fais soit vu par un maximum de gens, pas pour l'argent que je vais toucher dessus. C'est justement pour la diffusion des idées. Et si un maximum de gens voient Lilith, même si je ne touche rien du tout parce que ce sont des copies privées, et bien je serai très heureuse. Parce ce que c'est un film dont je suis super fière, et que j'ai envie qu'un maximum de gens le voient. Après l'argent fait dessus je m'en fous, j'ai déjà eu mon salaire.

Germinal - Diffusé par tous les canaux possibles, que ce soit Canal+ ou la gravure clandestine ?

Ovidie - Je suis pour la diffusion des trucs. Et surtout que ce soit super facile d'accès.

Germinal - Pour autant, il y a une industrie derrière, il y a des gens qui bossent, des techniciens, des acteurs... Au passage il y a une minorité ou une majorité de gens avec le statut d'intermittent du spectacle dans le X ?

Ovidie - Une majorité pour les professionnels. La plupart des professionnels travaillent avec les grosses boîtes, qui déclarent et envoient des Congés-spectacle.

Germinal - Une forte proportion des gens dans le X ont donc ce statut enviable...

Ovidie - On est intermittent, mais ça ne veut pas dire qu'on ait le nombre d'heures suffisant pour les Assedic. On a pas la couverture sociale des intermittents qui ont un nombre suffisant d'heures. Tout n'est pas déclaré aux Congés-spectacle, car il y a certains films que l'ont fait où on est payé en droits d'auteurs ou en honoraires, mais rien n'est jamais au noir dans le X. On a rarement le nombre d'heures suffisant pour toucher les Assedic. Donc ce n'est pas un statut super-enviable.

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Germinal - Pour autant que tu aies pu t'en rendre compte par exemple sur le tournage du Pornographe, est-ce très différent du cinéma traditionnel au niveau statut ?

Ovidie - La différence c'est que là les gens sont toujours déclarés aux Congés-spectacle, à part peut-être dans des tous petits films. Ce qui fait qu'ils ont le nombre d'heures suffisant pour partir en congé deux mois, et toucher pendant un moment des indemnités alors qu'ils ne bossent pas. Les maisons de productions dans le milieu du porno ont tellement peu d'argent qu'elles ne peuvent pas nous payer autant que dans le cinéma traditionnel, et souvent elles ne peuvent pas nous payer autrement qu'en honoraires. Les grosses maisons de productions payent en salaires déclarés etc., et les petites nous payent en honoraires comme si on était toubib, ou en droits d'auteur. Donc ils n'ont pas à payer les charges patronales et le reste. On n'a pas la même sécurité que dans le cinéma traditionnel. Eux ont de la thune à gogo et peuvent ne pas travailler tout le temps.

Germinal - Nous avions eu un échange autour de ces questions de statut que j'abordais dans un texte publié en juin 2001 Germinal Pinalie, « Un film est un film », juin 2001.]]. La disparition de la loi X, du point de vue de quelqu'un qui bosse dans le X à la fois en tant qu'actrice et réalisatrice, qui a donc affaire aux producteurs en tant que producteurs, est-elle souhaitée par tous, ou alors y aurait-il des gens dans le milieu du X pour la défendre, pour garder de petites privautés, leurs petits avantages qui s'effondreraient dans un autre système ?

Ovidie - Tout le milieu du porno aurait à y gagner. Si on était admis en tant que cinéma de genre en France, et que l'on recevait les mêmes aides de l'État pour pouvoir sortir nos films en salles, on ferait des films bien meilleurs, ça attirerait sans doute plus de monde dans ce milieu. Parce que ce qui fait que les gens ne veulent pas y entrer c'est qu'il n'y a pas d'argent, et que donc les produits ne sont pas toujours très beaux. Tout le monde y gagnerait. Il y aurait beaucoup plus de monde, beaucoup plus de gens consciencieux, la qualité serait meilleure, on aurait beaucoup plus d'argent. on pourrait travailler, et pas à l'arrachée comme on le fait. Là on se crève à tourner des films en cinq jours. Après je suis malade pendant deux mois chaque fois que je tourne un film ! C'est un miracle de faire un film de quatre-vingt-dix minutes en cinq jours, c'est dingue, on y laisse sa peau.

Germinal - Nous n'avons connu ni toi ni moi l'avant-loi X. Qu'en as-tu comme image ?

Ovidie - J'en ai une image qui me vient des gens que je connais qui étaient dans ce milieu avant la loi X. Par exemple mon directeur de production, qui était déjà là dans les années 70, qui a été acteur et réalisateur, aussi mon chef-opérateur, Alain Payet que je connais bien, qui est là depuis vingt-cinq ans. Après il y a aussi de gens au Etats-Unis, comme Annie Sprinkle qui représente la belle époque. L'autre jour il y a une nana, Claudia, qui travaille beaucoup avec Alain Payet, qui était une folle furieuse, actrice porno qui aujourd'hui refait des apparitions dans des films pour faire folklo. Tous représentent pour moi la belle époque, les films subversifs, l'amusement et surtout pas le côté usine. C'étaient des gens qui avaient des espoirs, des aspirations à faire des films, de cinéma pornographique. Ceci dit dit il y en a toujours aujourd'hui, des gens qui veulent faire du cinéma pornographique. Mais les actrices faisaient de belles scènes, parce qu'elles s'amusaient, les acteurs aussi. Aujourd'hui tu as des filles qui sont un petit peu des compteurs à gaz, qui viennent, qui ne sont payées ni au film, ni à la journée, mais à la prestation sexuelle. Avant tu avais des nanas qui prenaient un scénario, elles demandaient tant de cachet sur le film. Maintenant tu as des filles qui viennent sur le plateau en disant la fellation c'est tant, l'anal c'est tant, l'éjaculation faciale c'est tant, etc. Ça n'est plus du tout le même esprit. Avant on avait de vrais actrices et de vrai acteurs. Aujourd'hui on a des call-girls. Je parle surtout des filles de l'Est. Aujourd'hui il y a toujours des gens qui font de beaux films, des films de cinéma, toujours des nanas qui se considére comme actrices, mais tu as pas mal de gens qui sont dans un truc économique et pas du tout artistique.

Germinal - Toujours sur l'avant-loi X, entre 73 et 75 il y a eu un moment où il y avait une interpénétration entre le milieu qui faisait des films avec du sexe explicite et le milieu du cinéma traditionnel. Au point que la France a failli être réprésenté à Cannes par un film de Charles Matton, Spermula, qui après a failli être classé X. Tu parlais de subversion : le moment où il y avait vraiment un mélange, où il y avait des pornos dans les multiplex qui se créaient sur les Champs ou ailleurs, est-ce ça la belle époque dont tu parles, et est-ce que ça pourrait encore être un projet aujourd'hui ? Retrouver cette absence d'étanchéité d'avant la loi X ?

Ovidie - Tant qu'il y aura cette foutue loi X on sera toujours bloqués, on essaiera de faire du mieux qu'on peut avec l'argent et le temps qu'on a. Mais oui si cette putain de loi X pouvait sauter on pourrait retrouver cette espèce d'âge d'or. Ça pourrait à nouveau être quelque chose de grandiose.

Germinal - Tu sais que tes films à l'heure actuelle ne sont pas vus en salles à proprement parler. Il n'y a plus qu'un seul cinéma X en France sur les Grands boulevards qui ne passe que des vieux trucs des années 80. Est-ce que le fait de travailler pour de la vidéo en cabine ou à la maison influence ta façon de faire ? Aimerais-tu travailler en vue de projections en salles ?

Ovidie - C'est peut-être con, mais quand je travaille, j'essaie de faire comme si je travaillais pour un truc projeté en salles. Je travaille pour un grand écran, pas pour un petit. Et cette histoire me frustre, parce que je considère que Lilith est un beau film. Autant Orgie en noir est un film un peu pourri, mais j'ai eu des tas de galères, autant Lilith j'y ai mis toute ma conviction et toute ma force. Ça me fait tellement chier que ça ne passe pas en salle que j'organise une projection en novembre. Parce que ça me fait chier, je ne trouve pas ça normal. C'est un film que j'ai tourné pour être vu sur grand écran, j'ai fait les lumières, j'ai retravaillé l'image, j'ai tout fait pour ça, et donc je le passerai sur grand écran. Ça sera peut-être la seule projection, ça passera peut-être une fois dans un festival et jamais au Gaumont, je m'en fous j'aurai réussi à le passer au moins une fois sur grand écran. Je travaille comme ça. Je me dis : « imagine que ça va passer sur grand écran ». Mes inspirations ne sont pas des films vidéos, ce sont des films censés être projetés en salles.

Germinal - La pornographie américaine est faite, entre autres, pour un réseau de salles 35 mm qui existent encore là-bas. C'est une pornographie extrêmement codifiée, avec des filles superbes hypermaquillées, divinement habillées et chaussées, et un système de mise en place de l'image souvent assez magnifique. Tu as souvent dit que tu avais d'abord rencontré cette pornographie-là. Comment ça fonctionne avec la pornographie telle qu'on la connaît en France, qui a quand même des codes un peu plus rustres, une mise en lumière crue, qui n'ont rien à voir avec les corps magnifiques et les lumières ensoleillées des films américains ? Comment es-tu passée de ta découverte de ce cinéma-là au « français » ?

Ovidie - Je t'avoue que je n'ai quasiment pas vu de film européen avant d'entrer dans ce milieu. Depuis j'en ai vu des tas par conscience professionnelle, mais c'est vrai que je ne connaissais pas du tout. Je ne fais pas des copies de film américains, je ne cherche pas du tout à en faire, mais j'essaie d'être un petit peu dans le même état d'esprit, c'est-à-dire pas de femme soumise, parce je trouve que les nanas sont vachement fortes dans les films américains, elles sont assez impressionnantes. C'est pour ça que je rigole quand j'entends que tous les films pornos présentent des femmes soumises, sachant que la plupart des films pornos sont américains ! L'autre point c'est d'essayer d'esthétiser le truc, de faire de belles images, de travailler la lumière. Je ne fais pas du tout des films à l'américaine dans le sens où mes actrices ne sont pas des actrices américaines, que je ne leur demande pas de jouer comme des américaines, et je ne n'utilise pas les mêmes décors ou les mêmes costumes. Mais il y a des choses en commun. C'est possible en France de faire de beaux films. Il y a des gens qui sont partants, qui donnent l'argent pour, et je suis sure qu'il y a un public pour. Donc c'est faisable. Par rapport au jeu d'actrice, je me suis vachement améliorée en deux ans et demi, j'ai pas mal travaillé le truc. Mon jeu paraît à certains très américain, même si je ne suis pas d'accord, au sens où il est très expressif et pas du tout mécanique. C'est un jeu d'actrice qu'aujourd'hui les professionnels autour de moi apprécient énormément. Personne en France ne nous dit « il faut que tu joues à la française ». Aucun truc n'est imposé, mais le porno est un peu le reflet des mentalités, alors c'est vrai que les mentalités en Europe sont peut-être un peu plus rustres qu'en Californie ou à New York.

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Germinal - Dans Orgie en noir le son est majoritairement non-postsynchronisé. C'est du son direct.

Ovidie - Je ne fais pas de doublage. Tout ce que je fais est en son direct. Je préfère un son direct pourri à un mauvais doublage en cabine.

Germinal - Toujours sur le son. Autant Orgie en noir est intéressant à regarder, autant la musique est très décevante. Dans le générique on lit « musique originale de Marc Dorcel ». Dans les musiques actuelles il y a un grand intérêt pour l'imagerie sonore de la pornographie, alors que la pornographie ignore complètement les musiques actuelles.

Ovidie - Orgie en noir est un film très rigolo mais c'est un ratage au niveau des scènes de sexe. J'aimerais pouvoir ne pas y revenir tout le temps. Ça a été une galère, on a filmé sous la tempète, en quatre nuits. J'ai eu des actrices hongroises dans les pattes, qui n'étaient pas foutues de faire des scènes correctement. Ça a été une merde totale. Quand je le vois avec le recul, j'ai l'impression de voir un vieux film Z. C'était aussi ce que je voulais faire...

Germinal - Comme cette séquence, qui passe deux fois, ou l'on voit Daniela Rush traverser en clopinant un cimetière avec ses superbes mules blanches à hauts talons toutes crottées ! c'est hilarant et grandiose. Un peu comme un Ed Wood.

Ovidie - Ou Titof qui sort du caveau et qui se ramasse dans la boue, ça n'était pas prévu non plus ! (rires).

Germinal - En parlant d'Ed Wood, dans ses films la musique fait partie intégrante du résultat...

Ovidie - Le problème de la musique,c'estlaseulerestrictionauniveaude ma liberté. Je n'ai pas ledroit à la musique.

Germinal - Par contrat ?

Ovidie - On a des problèmes de droits. Pour Lilithça a été lemêmeproblème,le seul truc qui m'a échappé. J'ai eu tout ce que je voulais sauf la musique. Elle est à nouveau signée Marc Dorcel. Tu imagines bien pourquoi c'est signé Marc Dorcel et pourquoi je n'ai pas droit à la musique. Pour des histoires de droits quand ça passe à la télé. Par contre mon prochain film est un film musical. Forcément, je choisirai toute la musique. C'est un film sur les milieux underground du rock'n roll, je vais mettre des vieux morceaux de garage. Et je vais racheter les droits pour chaque morceau. Aussi parce qu'il y a plus d'argent sur ce projet.

Germinal - Orgie en noir est ton premier film, mais il était encore bloqué par une forme de production.

Ovidie - Orgie en noir a été tourné en quatre nuits, même pas quatre jours ou cinq jours comme Lilith, quatre nuits. Donc course contre la montre en permanence. Quatre nuits en extérieurs, dans le cimetière reconstitué, dans la bouillasse. Au moment de la tempête de 99. On ne pouvait pas faire autrement, le cimetière était là, on avait loué les décors, on avait fait venir les nanas de l'Est. Tous les techniciens étaient sur place, on avait loué la machine à pluie, etc. Soit on tournait dans ces conditions, soit il y avait des séquences en moins dans le film. Ça a été une horreur, on a failli électrocuter le chef opérateur, parce durant la scène à quatre avec les deux goules, il y a eu une tempête monstrueuse. On tournait sous une toile en plastique bleue, et un type avec un balai essayait de virer l'eau qui s'accumulait et menaçait de la faire craquer. Le cadreur se prenait des décharges dans la main, les goules sont pieds nus dans la boue...

Germinal - La boue est très importante dans le film, puisque tout le monde en a un peu partout, sur les mains, sur les pieds...

Ovidie - C'est improvisé..

Germinal - C'est le côté un peu expérimental et étonnant du film : la boue sur les belles mules blanches de Daniella Rush...

Ovidie - Orgie en noir, je le trouve super rigolo, mais sexuellement parlant, d'un point de vue féministe, j'ai viré ce que je voulais pas, mais je n'ai pas pu y mettre ce que je voulais comme dans Lilith. Dans Lilith j'ai entièrement appliqué mon discours. Alors que Orgie en noir, au niveau sexuel, c'est inintéressant.

Germinal - Il y a même une séquence avec fellation-coït vaginal-coït anal sans éjaculation faciale, mais qui ressemble quand même à ce que tu dénonces.

Ovidie - Oui, bon on tournait dehors, avant que le jour se lève... J'aime beaucoup Daniella, c'est une fille super-intelligente, qui a fait des études de médecine, je la respecte beaucoup, mais c'est vrai qu'au niveau des scènes de sexe, Daniella c'est pas ça, quoi... Elle est très dans ses habitudes. Elle a l'habitude de faire fellation-coït vaginal-anal-éjac'faciale. Et pour cette scène-là, tu expliques quelque chose à quelqu'un deux fois, trois fois et tu vois qu'elle ne le fait pas... le jour se lève tu te dis je la tourne comme ça. Ça a été ça les problèmes d'Orgie en noir. Alors que Lilith déjà je ne joue pas dedans, ce qui enlève beaucoup de problèmes, et si je n'ai pas le plan que je veux, je recommence autant de fois que je veux. Et pour ce film j'ai pris des gens très motivés, les actrices principales, c'est pas des Tchèques et des Hongroises, ce sont des Françaises, dont une qui a bossé aux États-Unis, donc qui était vachement rodée.

Germinal - Très répandu dans les milieux homos, le fist-fucking serait, selon Michel Foucault, une pratique inventée au XXème siècle. Par ailleurs la sodomie d'une fille par un garçon est quelque chose que tu réprouves presque, ou en tout cas qui ne t'attire pas, tant visuellement qu'à faire en tant qu'actrice...

Ovidie - Ce que je condamne, c'est le côté systématique. Le fait que les scènes en Europe ce soit tout le temps la même chose. Je ne suis pas contre la sodomie comme pratique. Je pense à un moment dans Lilith, où l'actrice principale qui est présente tout le temps, fait une anale à la fin du film. D'abord parce que c'est une nana qui aime beaucoup ça, donc je n'ai pas eu de scrupule à le lui demander, elle a fait des doubles-anales, etc. Il y a un truc qui est super obscène dans cette scène, c'est que comme elle s'ouvre très facilement, le mec commence à peine à la toucher, tu as le machin qui s'ouvre et elle commence à sourire en même temps. Le visage commence à s'ouvrir en même temps, dans un truc super-oscène et super-simple en même temps, ça dégage un truc super positif. Elle sourit, le truc s'ouvre... Là oui, je trouve que c'est bien, que c'est un beau truc, alors que le côté super mécanique qu'il y a dans la plupart des films, je trouve ça chiant. Et si je ne le fait pas c'est d'une part parce que ça ne me passionne pas, on a tous des trucs qui ne nous passionnent pas, et d'autre part parce que quand je suis arrivée on m'a dit « il faut que tu en fasses ». J'ai répondu que je n'étais pas là pour faire des choses qui ne me plaisent pas, mais pour faire des trucs qui me plaisent. Je suis prête à faire des trucs, mais pas si on m'oblige à les faire. Peut-être qu'un jour je vais faire une anale avec un homme, mais ce sera moi qui l'aurai décidé. Parce que, avant, j'aurai réussi à faire quarante films où personne ne m'aura rien imposé. Aujourd'hui j'ai fait trente-six films, j'ai fait une anale une fois, pour voir ce que ça faisait, histoire de ne pas mourir idiote, et ce n'était pas spécialement intéressant.

Germinal - Une « anale », comme tu l'as dit une fois, ça veut dire quatre heures avec un mec qui te bande dans le cul, qui te fait mal, etc. ce n'est pas une sodomie comme dans la vie réelle des gens, c'est le tournage d'une scène de sodomie.

Ovidie - Sauf que celle que j'ai fait ce n'était pas ça. Une scène peut se faire en un quart d'heure-vingt minutes, mais s'il y a un problème, ça peut durer des heures

Germinal - Le fist-fucking c'est subversif ?

Ovidie - Terriblement. Quand je suis arrivée, j'avais un passé un peu lesbien, c'était un truc que je pratiquais assez souvent. Assez naturellement j'ai dit que j'aimerais bien en faire. On m'a regardé avec de gros yeux en me disant « mais ça va pas, ça va ternir ton image, c'est trop hard, etc. ». En même temps je leur ai dit que je faisais aussi des doubles vaginales : « mais tu es malade ou quoi ? ». Donc se prendre deux machins dans le vagin c'est trop hard, mais par contre se faire éclater le cul pendant quatre heures, c'est pas hard du tout c'est dans les conventions ! J'ai dû faire deux ou trois fist dans ma carrière, dans des films professionnels, et deux doubles vaginales, sur entre cinquante et soixante scènes. Sur toutes ces scènes je n'ai pu faire que deux fois ce qui me plaisait vraiment à fond. De temps en temps j'en parle à des copains réalisateurs, mais ça ne les emballe pas plus que ça. Parce que ce n'est pas dans les normes.

Germinal - Tu dis « ce qui me plaît à fond ». C'est un peu le centre de l'énigme Ovidie. Qu'est-ce que c'est que ce discours qui dit « je n'ai pas de plaisir en tant que femme, mais un plaisir purement esthétique ». Quel est donc ce plaisir que tu as à faire du hard en tant qu'actrice ?

Ovidie - Déjà par rapport au plaisir purement sexuel. Sachant que c'est du cinéma, et que donc avant tout c'est « pour de faux », et que l'acte sexuel n'a lieu que parce que la caméra tourne, le but recherché n'est pas d'avoir du plaisir. C'est vrai que sur peut-être soixante scènes, il y a cinquante-cinq fois ou je n'ai pas du tout, du tout pris de plaisir sexuel. Parce que je ne cherchais pas à en avoir, et d'abord parce qu'on est pas là pour ça. Après il y a des gens avec qui on est habitué à travailler, qui sont devenu des copains, et à force, on a tellement acquis de professionnalisme, on est tellement habitué à la caméra, qu'on est capable de prendre du plaisir ensemble tout en restant très professionnels. Récemment ça m'est arrivé de prendre du plaisir sur des tournages. Jamais d'orgasme ou de truc comme ça, mais ça m'est arrivé de kiffer, avec Ian Scott, Greg, et avec Titoff. Ce n'est pas un truc impossible, et aujourd'hui si ça m'arrive je n'en ai absolument pas honte et je m'en fous. Après il y a une sorte de satisfaction corporelle après une scène. Parce qu'une scène c'est quand même une chorégraphie si tu fait bien ton boulot.

Germinal - Si je te suis bien , ce n'est pas que ça ressemble à une chorégraphie, c'est une chorégraphie ?

Ovidie - Oui. Si tu fais bien ton boulot. J'ai parfois été plus consciencieuse que d'autres fois. Mais il y a des scènes, que j'estime être réussies où j'ai vraiment fait une chorégraphie. C'est-à-dire que tu contrôles tout, tous les mouvements de ton corps, de ton visage, tes expressions, tes tremblements. Pour moi c'est une chorégraphie, parce qu'on filme ton corps. Il faut que tu fasses bouger ton corps. Il y a un truc vocal qui est super-intéressant aussi.

Germinal - Surtout si tu utilises le son direct. J'avais lu une interview de toi où tu disais « quand j'ai fait une scène, c'est comme si j'avais fait une super chorégraphie ». En fait c'est « j'ai fait une super chorégraphie ». C'est de la danse. Ça a rapport à ce que tu faisais avant le hard avec la voix et le corps.

Ovidie - C'est de l'expression corporelle.

Germinal - Quand tu vois dans la danse contemporaine quelque chose comme du sexuel mimé ou suggéré, pour toi il y a un continuum entre ça et le porno ?

Ovidie - C'est une performance, un happening.

Germinal - Tu sais que dans les années 60-70 des gens, principalement des Autrichiens, qui ont beaucoup joué de la mise en scène du sexe, qui sont même allés jusqu'à partouzer en public contre noël, ce que tu fais s'inscrit là-dedans ?

Ovidie - Oui, le travail des actionnistes viennois m'a vachement inspiré dans mon travail. Il y a un lien, bien sûr.

Germinal - Reprenons : c'est de l'ordre de la danse, c'est politique, c'est subversif, c'est aussi incrit dans le cadre d'une activité commerciale, comme tout le cinéma... Comment choisit-on ses positions là-dedans, comment s'organisent les discours des uns et des autres sur « faut-il abroger ou non la loi X ? » En parle-t-on seulement dans le milieu du hard ?

Ovidie - De temps en temps, mais on est tous conscients qu'on l'a dans le cul. Ce serait vraiment bien mais c'est une utopie. Ce que l'on essaie déjà c'est au minimum de se faire accepter socialement, et d'être accepté comme un cinéma de genre. La loi X ne pourra être abrogée que le jour où le porno sera considéré comme un cinéma de genre. Là, pour la plupart des gens on fait juste du matériel pour branlette avec un camescope...

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Germinal - ...Un truc de l'ordre de l'électroménager. J'ai entendu ça une fois. À propos de cette espèce de niche qu'on a créé pour Breillat et deux-trois autres réalisateurs en réinventant l'interdiction aux moins de dix-huit ans, tu te souviens du texte que j'avais écrit, qui disait en gros « si on recrée l'interdiction aux moins de dix-huit ans pour permettre à certains réalisateurs de montrer des sexes en action dans du cinéma traditionnel, qu'est-ce qui justifie en pure logique l'existence de la loi X ? » Que penses-tu de ce décret Tasca ?

Ovidie - Déjà par rapport à ton article, je n'ai jamais dit que j'étais pour l'interdiction de Baise-moi !

Germinal - C'est donc que l'entretien de Vacarme (n°15-printemps 2001) est mal retranscrit...

Ovidie - Je suis contre la loi d'interdiction aux moins de dix-huit ans. Ça ne veut pas dire que je suis pour la loi X. Je ne suis pas pour la loi d'interdiction aux moins de dix-huit ans si la loi X reste. Parce que je ne trouve pas ça normal qu'il y ait une petite élite intellectuelle petite-bourgeoise parisienne qui décide de ce qui est un film et de ce qui ne l'est pas. Je considère que ce que je fais c'est un cinéma de genre, et je n'ai pas à être considéré comme une réalisatrice de sous-films. Et il y a plein de gens dans ce milieu qui font des films. Ce qui me pose problème ce n'est pas la censure, autour de la protection des mineurs : tout le monde s'en fout de la protection des mineurs, sinon on ne passerait pas les films sur Canal plus. Ce qui me gène c'est que cette loi X décide de ce qui est un film et de ce qui ne l'est pas.

Germinal - Elle décide ce qui est fabriqué avec trois bouts de ficelles, et de ce qui est fabriqué avec de quoi faire un film ?

Ovidie - Non, elle ne décide pas du circuit dans lequel ça a été fait et avec quel argent. Les films de Bruce La Bruce passent parfois dans certaines salles, et ils sont faits avec trois francs six sous. Et il y a de la bite, dans Bruce La Bruce !

Germinal - Oui mais quand les homos veulent voir leurs films en salles ils se mobilisent, ils se donnent une visibilité sociale. La plupart des gens qui regardent du X n'ont pas envie de se montrer dans la rue, il n'y a pas de sujet.

Ovidie - Parce qu'on le culpabilise à fond. On lui fait comprendre que s'il aime ça c'est un détraqué, si c'est un homme, que c'est un macho !

Germinal - Oui, on lui fait bien comprendre que c'est un homme...

Ovidie - Oui : la nana qui aime ça, elle a surtout intérêt à fermer sa gueule, et celui qui ose le dire, c'est un infâme, un macho qui favorise l'exploitation des pauvres filles de l'Est, etc. C'est la même culpabilisation qui est faite sur les clients des prostituées. C'est du même niveau, comme quand on parle de pénaliser le client qui va voir des prostituées. C'est clair que les gens ne vont pas aller parader dans les rues en disant « oui nous sommes fiers de mater des film de cul ». Si en plus la plupart des militants radicaux et des anars, qui ne connaissent rien par ailleurs au porno la plupart du temps, considèrent que c'est le truc le plus infâme au monde, qu'il faut condamner comme la prostitution, que veux-tu ? On est condamnés de toutes parts. Par les gens qui sont politiquement investis de manière radicale, et par monsieur et madame tout le monde. Pourtant tout le monde en regarde. C'est amusant.

Germinal - Je reviens sur « l'âge d'or », l'époque où dans la file d'attente du même multiplexe des champs il y avait des gens qui allaient voir Soleil vert et d'autres Le sexe qui parle. C'étaient les mêmes gens, qui faisaient la queue dans la même file, il y avait des hommes, des femmes, des couples, parfois des filles seules. C'est principalement contre ça que la loi X a été faite, parce qu'en plein dans les villes, le cinéma étant vraiment la où se forme le public, tous se mélangeaient. Est-ce que tu espères quelque chose comme un sujet qui viendrait aujourd'hui dire « Ça suffit. Laissez-nous voir ce que ne nous voulons. N'inventez pas une niche pour trois réalisateurs avec trois bouts de birtoutes dans un coin, nous voulons voir ce que nous voulons n'importe où ».

Ovidie - Ah là, si jamais B Root est interdit au moins de dix-huit ans et passe en salles alors que le reste continue d'être classé X, là je vais poser une bombe chez Tasca !

Germinal - Ça risque d'arriver. Il y aura bien des gens pour sauter le pas, HPG ou d'autres.

Ovidie - Mon prochain film, je veux le passer en salles. Donc je vais essayer, mais ce sera quand même un film pornographique. Et le jour où je le passerai en salle je ne considèrerai pas que j'ai plus fait un film que les fois d'avant.

Germinal - Tu vas donc te rendre complice de l'amendement Tasca pour pouvoir sortir un film en salles ?

Ovidie - Si ça peut faire passer un film bien porno, et que des tas de gens vont le voir...

Germinal - Oui mais là, il faut organiser une conférence de presse pour affirmer la mort technique de la loi X, du genre « je viens de prouver qu'elle est morte » !

Ovidie - Ce serait merveilleux. Ce serait un coup splendide.

Germinal - Pourtant, vu le fonctionnement de cette loi, il restera tout un tas de maisons de production qui présentent au ministère de la culture des films qui sont destinés à être classés X. Cette loi produit les producteurs de films X. Ils n'ont pas le droit de faire du traditionnel dans la même maison, s'ils possèdent des salles elles doivent être séparées... Comment faire péter cette différenciation délirante, principalement autour de la question de la projection en salles ?

Ovidie - Je vais moi faire un film pornographique et essayer de le sortir en salles, je vais voir si ça marche. Pas un film fait en cinq jours. Je n'essaie pas de prouver quoique ce soit par rapport à la loi X, j'essaie juste de faire qu'un film pornographique soit reconnu en tant film de cinéma digne de passer en salles. Si beaucoup de gens dans ce milieu ne se battent pas sur ce terrain, c'est parce qu'on a plein d'autres chats à fouetter, d'un point de vue social. On essaie déjà de faire comprendre aux gens, lorsqu'on passe à la télé ou qu'on organise les Hot d'or, qu'on est une profession, et pas des gens qui s'amusent à baiser entre eux. On essaie de faire comprendre aux gens qu'on est normaux, qu'on est un petit milieu social qui ne vit pas dans l'illégalité. On a déjà tout ça à essayer de faire passer avant d'essayer de faire comprendre qu'on fait du grand art.

Germinal - mais c'est comme la prison pour les bandits. Ils ont plein de problème pour expliquer qu'ils sont normaux, qu'ils ont une famille une vie, etc. Mais il y a la prison pour prouver que ce sont des bandits, parce qu'ils y sont passés, il vont y aller. La loi X c'est un stigmate social terrifiant...

Ovidie - Quand tu te fais agresser à chaque fois que tu sors de chez toi parce que tu es une « salope publique », ce qui m'arrive sans arrêt, quand tu passes ta vie à subir une agression permanente de toutes parts, que chaque fois que tu vas dans une administration tu es obligée de faire comprendre que tu fais vraiment un métier, que tu es obligée de réclamer en permanence ton argent aux administrations traditionnelles parce qu'ils ne comprennent pas, que tu as tes parents qui sont paniqués le jour où tu leur annonces que tu es porn-star parce qu'ils se disent « mon dieu c'est la mafia », etc. Être porn-star c'est une agression permanente. Quand au quotidien ça veut dire ne pas pouvoir sortir seule quand il commence à faire nuit, que tu ne peux même pas marcher jusqu'au XVIIIème toute seule, tu te dis que tu as d'autres combats, là, tout de suite, à régler. Mais oui, la loi X est un stigmate social terrible. Je suis bien d'accord : nous sommes enfermés là-dedans, mais ce que nous essayons tout d'abord, c'est de faire comprendre que nous faisons un vrai boulot. Ce sera déjà un grand pas le jour où les gens auront compris ça. Et par rapport aux filles, qui peuvent potentiellement se faire insulter, agresser, violer, dans la rue, je pense que c'est déjà important de dire « non, non, on n'est pas nymphomanes, c'est pour de faux c'est du cinéma, et on n'est pas plus stupides, on a une vie, vous n'avez pas à nous agresser comme ça ». Le premier combat il est là.

Germinal - Rien de tout ça n'a changé avec la vague porno-chic dans la mode ?

Ovidie - La vague porno-chic nous a enfoncés. Le décret Tasca c'est un peu le porno-chic du cinéma. Les gens dans la mode qui font dans le porno-chic sont infâmes vis-à-vis de nous. Presque tous les photographes avec qui j'ai bossé se sont super mal comportés. Il y a eu une exploitation de l'imagerie du porno complètement politiquement correcte, qui n'était pas du tout porno en fait, qui disaient aux gens « nous faisons du beau, du grand art, eux font de la merde ». la vérité c'est qu'ils n'en savent rien. Cet été il y a eu une pub pour Elle avec une nana aux gros seins siliconés partout dans Paris. Elle avait les seins nus. Moi quand je fais la pub de Hot magazine, je suis obligée de cacher mes seins. Tu trouves ça normal ? la couv' de Elle affichée dans tous Paris on trouve ça normal, par contre, nous : « ah, quelle horreur ». Ça a vachement accentué la répression, et vu que les gens en ont ras-le-bol de voir du cul partout, entre autres à cause du porno-chic, comme ce n'est pas politiquement correct de s'en prendre à ceux qui font la pub Christian Dior, ils se sont attaqués à nous. D'où aussi ce qui s'est passé à Cannes cette année. Tout le monde disait « c'est bien, le porno est accepté, etc. ». Je disais pour ma part que le porno n'est pas accepté, que c'est de pire en pire. On me répondait que j'étais paranoïaque. Deux jours plus tard, on se faisait jeter sur la croisette en faisant la conférence de presse des Hot d'or, pour la première fois en dix ans. Parce qu'on était du porno. Alors que Loana baisait dans la piscine devant des millions de téléspectateurs. Tu trouves ça normal ? Moi pas.

Germinal - je ne voyais pas la vague porno-chic comme ça... Depuis quelques années il y a dans un petit milieu hétéros un retour de la partouze...

Ovidie - Un milieu hétéro branché !

Germinal - ...C'est un truc qui est revenu avec une sorte de deuxième libération sexuelle, un imaginaire qui rêve pas mal à l'age d'or dont on parlait. Vu du point de vue d'une actrice de X ?...

Ovidie - J'idéaliserais vachement moins le truc que toi. Ces soirées partouzes à la HPG, etc., c'est un truc super hype, c'est le summum du branché en ce moment. C'est rigolo comme ça. Ça reste pour une élite parisienne. Monsieur et madame Tout-le-monde, dans le reste de la France et même à Paris, ils ne sont pas franchement libérés à ce niveau-là. Dans le meilleur des cas ils vont dans des boîtes à partouzes, et ils y reproduisent une espèce de sexualité porno fort mécanique.

Germinal - En plus sur la base de l'échangisme qui est quand même un truc assez cadré, qui ne ressemble pas tellement à la partouze mythique.

Ovidie - C'est vrai que les clubs échangistes ça pue la misère sexuelle.

Germinal - Moi ce sont les formes que je trouve un peu brutales, échangisme ça veut dire échange de femmes la plupart du temps. Pour revenir au petit milieu partouzard, c'est aussi ce petit milieu qui vivote, travaille autour de lieux culturels, pas mal autour du cinéma, dans la ville au monde où le cinéma est le plus important, c'est ce petit milieu là qui pourrait s'approprier un discours sur le refus de la séparation entre les cinémas porno et traditionnel, non ?

image 162 x 234 - 14.2 koOvidie - Je n'y crois pas. Les intellos parisiens sont vachement dans un discours, surtout les artistes, du genre : « nous on reprend l'image pornographique, mais c'est pas pour faire la même merde que l'industrie du X ». Ce discours est très présent chez les quelques photographes, ou ceux qui font des courts-métrages, ou les gens de Purple [3], alors qu'il ne savent pas ce qu'on fait. Je me méfie énormément. Je compte beaucoup sur monsieur et madame Tout-le-monde. Et très peu sur les intellos aigris. Il y a des gens très intéressants parmi eux, mais...

Germinal - Donc les gens qui étaient à la manif contre le « X-age » de Baise-moi, tu ne places pas d'espoir particulier en eux ?

Ovidie - Je n'en sais rien. Il y a plein de gens parmi eux qui ne soutiendraient pas Marc Dorcel. Si ça avait été lui dans cette situation-là, ça aurait fait rigoler. Je ne défends pas une élite pornograhique, je défends la pornographie que se fait dans le milieu de la pornographie.

Germinal - Pour autant tu es très critique par rapport à lui.

Ovidie - Je suis critique comme avec quelqu'un de proche de moi : je lui fous dans la gueule tout le mal que je pense de lui. Mais je lui dis aussi que je l'aime. Il y a des tas de choses, de gens, que j'aime dans ce milieu, et il y a des film que je trouve à chier, et des gens que je ne supporte pas. C'est la famille, quoi...

PAR GERMINAL PINALIE

    Références
  • Ovidie, Porno manifesto, Flammarion, 2002.
  • Claudine , un film de Martin Cognito, 2002.
  • Lilith, une film réalisé par Ovidie, 2001.
  • Le forum d'Ovidie dir le web.

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[1] Ovidie, Porno Manifesto, éditions Flammarion, 2002.

[2] Le site officiel d'Ovidie... par Ovidie : http://www.ovidie-pornslut.com.

[3] Purple : http://www.purple.fr.

Copyright © 2002 Ovidie et Germinal Pinalie. Les copies conformes et versions intégrales de cet article sont autorisées sur tout support pour peu que cette notice soit préservée.

Copyright © 2002 photos Gnom, extraites du film Claudine de Martin Cognito.

Ecrit par libertad, à 00:09 dans la rubrique "Le privé est politique".



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