L'En Dehors


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Prostituées : Comment réduire un groupe au silence
Lu sur Cabiria : Le féminisme : le seul espoir. Si pour de nombreuses féministes actuelles, la prostitution reste le paradigme de l'oppression, n'est ce pas l'abolitionnisme qui en serait la cause ?En effet, les premières féministes, en 1870, à s'être engagées dans la lutte abolitionniste n'avaient pas les mêmes revendications que celles d'aujourd'hui. Elles luttaient au départ contre la double morale sexuelle, pour la liberté individuelle des femmes et pour le désenfermement des prostituées. En tout cas, il s'agissait bien d'un combat contre le réglementarisme de la prostitution, et non pas contre la prostitution elle-même.

Ce qui pose davantage question c'est pourquoi des deux tendances à l'origine de l'abolitionnisme (l'une féministe et progressiste, l'autre d'inspiration religieuse au départ, rapidement devenue ultra-puritaine), il suffira de 15 ans pour que l'une, la puritaine, supplante entièrement l'autre. Aujourd'hui, les féministes abolitionnistes luttent contre la prostitution avec des arguments semblables aux abolitionnistes contemporains, ce qui leur permet de signer par exemple les mêmes pétitions. Il nous est important d'interroger cette mésalliance. Comment des femmes aussi conscientes de la domination masculine ne peuvent-elles pas s'interroger en regardant avec lucidité celles qui sont désignées par l'oppresseur comme étant les pires ?

Pour continuer cette discussion, il nous faut dire tout de suite que c'est bien en tant que femmes et féministes que nous désirons interroger le féminisme à ce propos. Il n'est aucunement question pour nous de remettre en cause le féminisme, mais bien plutôt de chercher à en étendre la signification et de contribuer à la réflexion et à l'action féministe. Nous pensons aussi que le féminisme est bien, encore aujourd'hui, la seule éthique pouvant apporter des ressources et de la puissance aux femmes.

Ce qui explique nos interrogations sur cette alliance avec les abolitionnistes, au détriment d'une partie de notre groupe. Car c'est là que le bât blesse... comment concevoir un féminisme qui ne prendrait pas en compte toutes les femmes, qui se couperait d'une partie d'entre elles voire les stigmatiserait ?

Heureusement, toutes les féministes ne sont pas abolitionnistes. Mais aujourd'hui, en France, force est de constater qu'il existe peu de discussions ouvertes sur ce sujet. L'écrasante majorité des points de vue féministes est abolitionniste, qu'on les rencontre dans les écrits, dans les positions des groupes, dans les discussions avec les copines militantes.

Nous souhaitons questionner l'évidence de la prostituée comme la figure de femme la plus opprimée, car tout se passe comme si cette représentation allait tellement de soi qu'elle n'aurait jamais besoin d'être discutée.

Nous pensons que bien au contraire, si les prostituées ont été et sont toujours autant stigmatisées, c'est dû au fait qu'elles dérogent aux lois patriarcales.

Nombre de féministes, en cela encore bien proche de l'abolitionnisme classique, parlent à propos des prostituées sans écouter et prendre en compte ce qu'elles-mêmes ont à dire sur leur propre situation et leur vécu. La parole des prostituées est alors niée.

A partir des années 80, on peut dire donc qu'à côté de ce courant féministe abolitionniste en existe un autre, non abolitionniste, que l'on retrouve d'ailleurs surtout dans les pays anglo-saxons, ou de vives discussions à propos de la prostitution sont toujours d'actualité. Si l'on s'en tient aux textes écrits en français, Paola Tabet est l'une des rares à avoir questionné et apporté de nouvelles pistes de réflexion au sujet des prostituées en donnant la possibilité de les situer dans un continuum d'échanges sexuels économiques avec les hommes, ceci permettant de casser la rupture entre les femmes prostituées et les non prostituées. Colette Guillaumin, déjà en 1978, écrivait aussi à propos du mariage et de la prostitution : "Superficiellement ils sont opposés, il semble bien au contraire qu'ils se vérifient l'un l'autre pour exprimer l'appropriation de la classe des femmes".

Plusieurs ruptures fondamentales ont été opérées par ce courant. Il refuse par exemple de parler à la place des prostituées, et va donc prendre en compte les positions, les souhaits et les paroles des intéressées elles-mêmes sur leur situation. C'est ainsi que l'on a vu, dans plusieurs pays, de plus en plus de travailleuses du sexe prendre la parole en tant que féministe, sur le féminisme.

L'analyse de la prostitution s'enrichit bien entendu de la distinction entre la prostitution libre et la prostitution forcée. Cette distinction est toujours aujourd'hui refusée par les féministes abolitionnistes, qui considèrent que toute prostitution ne peut être que forcée.

Mais ce sont surtout aux travaux de Gail Pheterson que nous nous réfèrerons ici, en particulier à son livre intitulé The Prostitution Prism. Professeur de psychologie et militante féministe, elle a travaillé sur les effets psychologiques du sexisme et du racisme sur les femmes, et s'est intéressée aux conditions d'alliance entre femmes affectées par des stigmates différents. Elle s'interroge sur le nom de &laqno;putain», qui nomme et déshonore à la fois la femme prostituée.

La prostitution est analysée comme une institution clef, qui régule les relations entre les femmes et les hommes, comme le font le mariage, la reproduction et l'hétérosexualité obligatoire. Mais si ces trois dernières forment des critères de légitimité pour les femmes, la prostitution est, elle, un critère illégitime.

Pour Pheterson, les concepts de 'prostitution' et "prostituée" sont des instruments sexistes de contrôle social rigidement inscrits dans une pratique légale discriminatoire, qui biaisent la recherche scientifique, la défense psychique, le préjudice et, plus fondamentalement, les relations de pouvoir genré.

Pour Pheterson, la fonction politique la plus insidieuse du &laqno;stigmate de la putain» est bien la division entre les femmes honorables et les non honorables. Elle nous explique que les idéaux comme l'honneur, la vertu, l'innocence et la chasteté servent à mythifier le contrôle social des femmes par les hommes. Non seulement cette division isole efficacement les prostituées des autres femmes mais nombre de libertés sont rendues du même coup incompatibles avec la légitimité des femmes. Pheterson analyse le fait que les "femmes perdues" soient punies pour leur autonomie sexuelle, leur mobilité géographique, leur initiative économique et leur prise de risques physiques, alors que ces qualités apportent par contre du respect aux hommes.

D'autre part, elle argumente que le stigmate de pute, bien que ciblant explicitement les femmes prostituées, contrôle implicitement toutes les femmes. Si la prostituée est coupable par définition, les autres femmes peuvent toujours être suspectées d'être des putes.

Le crime implicite est la non-chasteté. Le stigmate de pute est un instrument sexiste qui sert toujours à attaquer les femmes perçues comme trop autonomes, comme par exemple les femmes qui parlent contre les hommes qui les ont abusées, les lesbiennes visibles ou les femmes qui résistent aux régimes dictatoriaux.

Finalement, ce sont donc toutes les femmes pratiquant ou accusées de pratiquer des sexualités en dehors de l'hétérosexualité monogame, ou échappant au contrôle masculin qui seraient affectées par ce stigmate. Pheterson remarque que la plupart du temps, les femmes non prostituées combattent le stigmate de pute en refusant de s'identifier aux prostituées. Non seulement elle juge alors cette résistance inefficace, mais pense de plus qu'elle implique pour ces femmes le renoncement aux libertés réservées aux hommes.

Ce qui nous intéresse en premier lieu, c'est que Pheterson n'opère pas de division dans le groupe des femmes, tout en prenant en compte les différences de conditions dues au racisme, à l'antisémitisme ou à la lesbophobie. Les diverses stigmatisations des femmes (qui ont pour effet de les diviser), présentent pour elle des équivalences, en particulier sur le plan de leurs conséquences. Les stigmatisations différentes sont reconnues, et avec elles, des conditions de vie différentes, mais on peut interroger la fonction de ces divisions comme autant d'obstacles à la reconnaissance de notre identité commune de femme. La division entre femmes est un outil nécessaire au patriarcat, et il s'agit bien, en tant que féministes, de ne pas la reproduire.

Nous nous attacherons plus longuement à répondre à ces questions dans notre prochaine publication, dont le thème sera Féminisme, Abolitionnisme et Prostitution. Ce qui nous importe aujourd'hui, c'est d'ouvrir un débat européen afin de commencer à réfléchir autrement et avec les travailleuses du sexe à la question que soulève la prostitution dans son ensemble.


Ecrit par libertad, à 23:05 dans la rubrique "Le privé est politique".



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