L'En Dehors


Quotidien anarchiste individualiste





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Manifeste des Travailleuses du Sexe de Calcutta
Lu sur Cabiria : "Un nouveau spectre semble hanter le monde.Peut-être que ces créatures fantômes qui ont été mises à l'ombre durant des siècles sont en train de prendre forme humaine et c'est pour cela qu'il y a tant de peur. Depuis quelques années déjà, le mouvement des travailleuses/rs du sexe confronte la société sur de nombreuses questions fondamentales concernant les structures sociales, la vie, la sexualité, le bien et le mal. Nous considérons qu'un élément intrinsèque de notre mouvement consiste à continuer de chercher des réponses à toutes ces questions ainsi qu'à en poser de nouvelles.Qu'est-ce que ce mouvement des travailleuses/rs du sexe? Nous nous sommes retrouvées en tant que communauté à travers notre implication active comme travailleuses de santé, éducatrices paires dans un Projet de Contrôle VIH/M.S.T. lancé en 1992 à Sonagachhi. Le projet nous a fourni l'espace initial pour construire un soutien mutuel, faciliter une réflexion et initier une action commune parmi nous, travailleuses/rs du sexe. Dès le début du Projet de Sonagachhi, nous, - avec le soutien emphatique de celles/ceux à la base du Projet, avons clairement reconnu que même pour réaliser les objectifs de base du Projet concernant le contrôle de la transmission du VIH et des M.S.T., il était crucial de nous percevoir dans notre totalité - c.à.d. comme des personnes entières, avec une variété de besoins émotionnels et matériels, vivant dans un contexte social, politique et idéologique concret et spécifique déterminant la qualité de nos vies et de notre santé - et non pas uniquement en terme de comportements sexuels.

Par exemple, en promouvant l'usage de préservatifs, nous nous sommes vites rendues compte que pour changer le comportement sexuel des travailleuses/rs du sexe, il était insuffisant de leur parler des risques d'une sexualité non protégée ou d'améliorer leurs capacités de communication et de négociation. Comment une travailleuse du sexe pourrait-elle penser à protéger sa santé et sa vie si elle ne se valorise pas elle-même ? Même en étant pleinement consciente de la nécessité d'utiliser des préservatifs afin d'éviter la transmission de maladies, une travailleuses du sexe ne se sentira-t-elle pas obligée de mettre en danger sa santé, par crainte de perdre ses clients au bénéfice d'autres travailleuses/rs du sexe de son quartier - à moins qu'elle soit sûre que toutes les travailleuses/rs du sexe sachent persuader leurs clients d'utiliser des préservatifs pour chaque acte sexuel ? Certaines travailleuses du sexe peuvent ne même pas avoir la possibilité de négocier une sexualité protégée avec un client quand elles/ils sont trop contrôlées par des maquerelles/aux exploiteuses/rs. Quand une travailleuse du sexe meurt de faim - que ce soit parce qu'elle n'a pas assez de clients, ou parce que ses revenus servent à payer une chambre, les maqueraux, les délinquants locaux ou la police - est-t-elle réellement en position favorable pour refuser un client qui ne veut pas utiliser de préservatifs ?

Et le client ? Un homme est-il susceptible d'apprendre quoi que ce soit d'une femme, et particulièrement d'une femme non éduquée et "indigne" ? Le client ne vit-il pas automatiquement sa rencontre avec une prostituée comme un comportement à risque et irresponsable ? Les notions de responsabilité et de sécurité ne sont-elles pas, pour le client, contradictoires à sa rencontre avec une prostituée ? Le préservatif ne représente-t-il pas un obstacle superflu à la réalisation de son plaisir "total" ?

Le client est souvent lui-même un homme pauvre et déplacé. A-t-il la possibilité de valoriser sa propre vie et de protéger sa santé ?

Pourquoi une travailleuse du sexe, prête à se servir de préservatifs avec son client, ne fera-t-elle pas de même avec son amant ou son mari ? Quel fine démarcation entre transaction commerciale et amour, méfiance et confiance, sécurité et intimité se trouve à la base de tels comportements ? Comment les idéologies de l'amour, de la famille et de la maternité influencent-elles chacun de nos gestes sexuels ?

Réfléchir sur une question si simple en apparence - une travailleuse du sexe peut-elle insister sur une sexualité protégée - nous a donc fait comprendre que cette question n'est pas simple du tout. La sexualité, les vies et le mouvement des travailleuses/rs du sexe sont intrinsèquement liées à la structure sociale dans laquelle nous vivons et à l'idéologie dominante qui donne forme à nos valeurs.

Comme de nombreux autres métiers, le travail du sexe est également un métier et c'est probablement un des "plus vieux métiers du monde" parce qu'il répond à une demande sociale importante. Pourtant, la notion de "prostituée" est rarement utilisée pour faire référence à un groupe professionnel qui gagne sa vie en fournissant des services sexuels. Elle est plutôt utilisée comme une notion descriptive d'une catégorie homogénéisée, habituellement de femmes menaçant la santé publique, la morale sexuelle, la stabilité sociale et l'ordre civique. Au sein de ces limites discursives, nous sommes systématiquement les cibles d'impulsions moralisantes de groupes sociaux dominants, à travers des missions de nettoyage et de purification au niveau matériel et symbolique. Lorsque nous figurons sur un programme politique ou de développement, nous faisons l'objet de pratiques discursives et de projets pratiques dont le but est de nous sauver, réhabiliter, améliorer, discipliner, contrôler ou fliquer.

Les organisations caritatives veulent nous sauver et nous mettre dans des maisons "protégées", les organisations de développement veulent nous "réhabiliter" à travers des activités peu rémunérées et la police veut régulièrement faire des raids dans nos quartiers au nom de la lutte contre le trafic "immoral". Même lorsque les discours dominants nous perçoivent de façon moins négative, voire avec sympathie, ils ne sont pas dénués de stigmatisation ou d'exclusion sociale. En tant que victimes d'abus, dénuées de pouvoir et de ressources, nous sommes perçues comme des objets de pitié. Nous apparaissons également dans la littérature et le cinéma populaire comme une catégorie de personnages faits d'abnégation, de soin et de soutien, toujours prêts à abandonner nos revenus durement gagnés, nos clients, nos "péchés" et même nos vies afin d'assurer le bien-être du héros ou de la société qu'il représente. De toute façon, on nous refuse l'affranchissement en tant que citoyennes ou travailleuses/rs légitimes, et on nous bannit aux marges de la société et de l'histoire.

L'oppression tolérée envers une travailleuse du sexe ne serait jamais tolérée envers une travailleuse "ordinaire". La justification donnée est que le travail du sexe n'est pas un vrai travail - il est moralement répréhensible. Contrairement à d'autres professions, on cache le sujet de la prostitution derrière la façade de la morale sexuelle et de l'ordre social et il n'est donc ni légitime ni sensé de discuter des exigences et besoins des travailleuses/rs de l'industrie du sexe.

Les personnes qui s'intéressent à notre bien-être, et beaucoup se sentent réellement concernées, sont souvent incapables de penser au-delà d'une réhabilitation ou de l'abolition complète de la prostitution. Nous savons pourtant qu'il est peut-être impossible de "réhabiliter" une travailleuse du sexe, parce que la société ne permet jamais de gommer notre identité en tant que prostituées. La réhabilitation est-elle possible ou même désirable ?

D'où vient cette volonté de déplacer des millions de femmes et d'hommes ayant une occupation source de revenus, leur permettant de subvenir à leurs besoins ainsi qu'à ceux de leurs familles étendues, de surcroît dans un pays où le chômage atteint des proportions gigantesques ? Si d'autres travailleuses/rs ayant des occupations aussi exploitantes peuvent oeuvrer à l'amélioration de leurs conditions de travail au sein des structures de leur profession, pourquoi des travailleuses/rs du sexe ne pourraient-elles/ils pas rester dans l'industrie du sexe et exiger de meilleures conditions de vie et de travail ?

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Quelle est l'histoire de la morale sexuelle ?

Comme d'autres désirs et penchants humains, la sexualité et le besoin sexuel sont des aspectsfondamentaux et nécessaires de la condition humaine. Les idées éthiques et politiques concernant la sexualité et les pratiques sexuelles sont socialement conditionnées, et spécifiques à une histoire et à un contexte. Dans la société telle que nous la connaissons, les idéologies concernant la sexualité sont profondément enracinées dans les structures du patriarcat et des coutumes largement misogynes. L'état et les structures sociales ne reconnaissent qu'un aspect limité et étroit de notre sexualité. Le plaisir, le bonheur, le bien-être et l'intimité sont exprimés à travers la sexualité. D'un côté, nous en parlons dans notre littérature et notre art. Mais de l'autre côté, nos normes et régulations sociales ne permettent une expression sexuelle entre femmes et hommes que dans les limites strictes des relations maritales au sein de l'institution de la famille.

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Pourquoi avons-nous circonscrit la sexualité dans un régime si étroit, en ignorant tant d'autres expressions, expériences et manifestations ?

La possession de propriété privée et le maintien du patriarcat passent par le contrôle sur la reproduction des femmes. Puisque les lignes de propriété sont maintenues à travers les héritiers légitimes, et que seuls les rapports sexuels entre hommes et femmes peuvent mener à la procréation, le patriarcat capitaliste ne reconnait que ces relations. La sexualité est perçue prioritairement et quasi exclusivement comme un instrument de reproduction niant ainsi tous les aspects intrinsèques de plaisir et de désir. En privilégiant l'hétérosexualité, l'homosexualité est non seulement rendue illégitime mais également considérée indésirable, contre nature et déviante. La sexualité n'est donc pas reconnue socialement au-delà de ses buts reproductifs.

Qu'en est-il du fait d'être mère ? Le fait que notre profession et notre situation sociale ne permettent pas de parentalité légitime implique-t-il que nous considérions le fait d'être mère et de donner naissance à des enfants comme étant indigne et dénué d'importance pour les femmes ? Non. Nous pensons que toute femme a le droit de donner naissance à des enfants si elle le désire. Mais nous considérons également qu'en essayant d'établir la maternité comme seul et unique but pour une femme, les structures patriarcales essayent de contrôler les fonctions reproductives des femmes et de diminuer leur autonomie sociale et sexuelle. Nombre d'entre nous, travailleuses du sexe, sommes des mères - et nos enfants nous importent énormément. Selon les normes sociales, ces enfants sont illégitimes - des bâtards. Mais ce sont les nôtres, et non de pures instruments pour le maintien de la propriété d'un homme ou la continuation de sa généalogie. Pourtant, il faut reconnaître que nous aussi sommes influencées par les idéologies de la société dans laquelle nous vivons. Pour de nombreuses femmes parmi nous, le désir impossible d'une famille, d'un chez-soi et d'un "nous" est une source permanente de douleur.

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Femmes et hommes ont-ils les mêmes droits à la sexualité ?

Les normes sociales en matière de sexualité ne s'appliquent pas de la même façon aux hommes et aux femmes. Seuls les besoins sexuels des hommes sont reconnus au-delà de la procréation. Même si il existe des petites variations de communauté à communauté et si, au nom de la modernité, certaines attitudes ont changé dans quelques endroits, ce sont majoritairement des hommes qui ont pu jouir du droit d'être polygame ou de chercher de multiples partenaires sexuels. On attend toujours des femmes qu'elles soient fidèles à un seul homme. Au-delà des interdictions écrites, les pratiques sociales limitent sérieusement l'expression de la sexualité féminine. Dès qu'une fille atteint la puberté, son comportement est strictement contrôlé et piloté afin qu'elle ne provoque pas l'envie des hommes. Au nom de la "décence" et de la "tradition", une femme professeur d'université n'a pas le droit de porter les vêtements de son choix. Lors de la sélection d'une épouse pour un fils, les hommes de la famille analysent les attributs physiques de l'épouse potentielle. Les représentations pornographiques des femmes satisfont les plaisirs voyeuristes de millions d'hommes. Crèmes à raser et accessoires de salle de bain sont vendus pour attirer les hommes à l'aide de publicités dépeignant les femmes en objets sexuels.

Au sein de cette économie politique de la sexualité, aucune place n'est faite pour l'expression de la sexualité et des propres désirs des femmes. Les femmes doivent cacher leurs corps aux hommes et en même temps, elles doivent se dénuder pour assouvir leur désir. Même lorsque les médias commerciaux reconnaissent un certain statut de sujet aux femmes à travers la représentation de consommatrices, leur rôle reste défini par leur capacité à acheter, et normé par des structures capitalistes et patriarcales.

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Notre mouvement s'oppose-t-il aux hommes ?

Notre mouvement est sans aucun doute opposé au patriarcat, mais non contre tous les hommes individuels. De fait, mise à part les maquerelles et les femmes propriétaires, quasiment toutes les personnes qui bénéficient du commerce sexuel sont des hommes. Mais plus important encore, leurs attitudes envers les femmes et la prostitution sont biaisées par de fortes valeurs patriarcales. En général, ils pensent que les femmes sont faibles, dépendantes, immorales ou irrationnelles - qu'elles ont besoin d'être dirigées et disciplinées. Conditionné-e-s par les idéologies patriarcales du genre, hommes et femmes soutiennent généralement qu'il faut contrôler le commerce du sexe et opprimer les travailleuses/rs du sexe pour maintenir l'ordre social. Ce discours moral est si fort que même nous, les prostituées, avons tendance à nous penser nous-mêmes dépravées et dévergondées. Les hommes qui viennent vers nous en tant que clients sont également victimes de cette même idéologie. Quelques fois, le sentiment de péché renforce leur excitation, quelques fois il mène à la perversion, et presque toujours, il crée un sentiment de dégoût pour eux-mêmes. Il ne permet jamais un échange sexuel confiant, honnête.

Il est important de rappeler qu'il n'y a pas de catégorie uniforme d' "hommes". Les hommes, comme les femmes, sont différencié-e-s selon leur classe sociale, caste, race et autres rapports sociaux. Pour de nombreux hommes, l'adhésion à la norme sexuelle dominante n'est pas seulement irréalisable mais également irréelle. Les jeunes hommes à la recherche d'initiation sexuelle, les hommes mariés à la recherche de compagnie d' " autres" femmes, les travailleurs immigrés séparés de leurs épouses à la recherche de chaleur et de compagnie dans le quartier rouge, ne peuvent pas tous être rejetés comme étant pervertis et mauvais. Le faire reviendrait à rejeter toute une histoire de recherche humaine de désir, d'intimité et de besoin. Un tel rejet créerait une demande inassouvie de plaisir sexuel dont le poids - même partagé par les hommes et les femmes - pèserait plus lourdement sur les femmes. La sexualité - qui peut être la base d'une relation égale, saine entre hommes et femmes, entre les humains - deviendrait la source de plus d'inégalité encore et de stricte contrôle. C'est à cela que nous nous opposons.

A côté de toute usine, relais routier, ou marché, il y a toujours eu des quartiers rouges. Le système de rapports de production et de logique lucrative qui pousse les hommes à quitter leurs maisons et villages pour les villes, pousse également les femmes à devenir des travailleuses du sexe pour ces hommes.

Il est déplorable que cette idéologie patriarcale soit si profondément enracinée, et que l'intérêt des hommes en tant que groupe y soit si solidement ancré, que la question des femmes ne trouve presque jamais de place dans les mouvements politiques et sociaux classiques. Les travailleurs masculins qui s'organisent contre l'exploitation se préoccupent rarement des questions d'oppression de genre, et encore moins de l'oppression des travailleuses du sexe. Contre l'intérêt des femmes, ces hommes radicaux défendent eux aussi l'idéologie de la famille et du patriarcat.

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Sommes-nous opposées à l'institution de la famille ?

La société perçoit les travailleuses du sexe et, de fait, toutes les femmes non impliquées dans une relation conjugale, comme des menaces à l'institution de la famille. On dit que les hommes, sous notre mauvaise influence, s'éloignent du bon chemin et détruisent la famille. Toutes les institutions - de la religion à l'éducation formelle - répètent et perpétuent cette crainte vis-à-vis de nous. Les femmes, ainsi que les hommes, sont victimes de toute cette misogynie omniprésente.

Nous aimerions accentuer clairement que le mouvement des travailleuses du sexe n'est pas contre l'institution de la famille. Nous remettons en cause l'iniquité et l'oppression des conceptions dominantes de la famille "idéale" qui défendent et justifient une distribution inégale du pouvoir et des ressources au sein des structures familiales. Notre mouvement lutte pour une structure familiale réellement humaine, juste et équitable, qui reste encore à créer.

Comme les autres institutions sociales, la famille se situe également au sein des structures matérielles et idéologiques de l'état et de la société. La famille idéale normative est basée sur l'héritage, à travers les héritiers légitimes et donc, sur la fidélité sexuelle. Historiquement, les structures familiales ont dans la réalité connu de nombreux changements. Dans notre pays, les familles élargies sont en train d'être remplacées par les familles nucléaires, comme nouvelle norme. En fait, dans toutes les sociétés, les gens vivent leurs vies de façons très différentes, à travers des relations sociales et culturelles variées - qui dévient de cette norme et ne sont pas reconnues comme idéales par les discours dominants.

Lorsque deux personnes s'aiment, désirent vivre ensemble, désirent élever des enfants ensemble, et rester en rapport avec d'autres personnes, ils pourraient trouver un arrangement heureux, égalitaire et démocratique. Mais cela se passe-t-il réellement de cette façon dans les familles que nous voyons et les couples que nous connaissons ? Ne connaissons-nous pas de nombreuses familles où l'amour est absent, au profit de relations basées sur l'inégalité et l'oppression ? De nombreuses épouses ne vivent-elles pas de fait des vies d'esclaves sexuelles, en échange de nourriture et d'un toit ? Dans la majorité des cas, les femmes ne disposent pas du pouvoir ou des ressources nécessaires pour quitter de tels mariages et familles. Quelques fois, femmes et hommes restent tous les deux piégés dans des relations vides, à cause de la pression sociale. Cette situation est-elle désirable ? Est-elle saine ?

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La pute et la Madone - diviser et régner

L'idéologie familiale oppressive identifie la sexualité des femmes comme étant la menace principale à la relation conjugale d'un couple. Les femmes sont montées les unes contre les autres : l'épouse contre la prostituée, la chaste contre l'immorale - les deux sont représentées comme étant en compétition pour obtenir l'attention et l'envie des hommes. L'épouse chaste n'a droit à aucune sexualité, seulement à une maternité désexualisée et une domesticité. A l'autre bout de l'éventail, il y a la femme "déchue" - une machine de sexe, dénuée de tout penchant domestique ou de toute émotion "féminine". La bonté d'une femme est jugée sur la base de son désir et de sa capacité à contrôler et déguiser sa sexualité. La fille des voisins qui se fait belle ne peut être bien, les modèles et les actrices sont moralement corrompues. Dans tous les cas, la sexualité féminine est contrôlée et modelée par le patriarcat afin de reproduire l'actuelle économie politique de la sexualité et de sauvegarder les intérêts des hommes. L'homme a accès à son épouse docile et domestique, la mère de ses enfants, et à la prostituée qui assouvit ses fantasmes sexuels les plus sauvages. Non seulement les besoins sexuels des femmes sont considérés peu importants mais, de plus, leur autonomie, voire leur existence, sont niées.

Seule une prostituée peut probablement comprendre l'étendue de la solitude, de l'aliénation et du désir d'intimité poussant les hommes à venir nous voir. Le besoin sexuel de ces hommes ne se limite pas à un acte sexuel mécanique, à une satisfaction momentanée d'instincts "primaires". Au-delà de l'acte sexuel, nous fournissons un plaisir sexuel plus large fait d'intimité, de toucher et de sociabilité - service que nous rendons sans aucune reconnaissance sociale pour sa signification. Au moins, des hommes peuvent venir nous voir pour satisfaire leurs besoins sexuels - quelle que soit l'image impure ou honteuse véhiculée à propos du système de la prostitution. Les femmes n'ont pas de telles possibilités. L'autonomie de la sexualité des femmes est entièrement niée. La seule option disponible pour elles est d'être des prostituées dans l'industrie du sexe.

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Pourquoi les femmes se prostituent-elles ?

Les femmes se prostituent pour la même raison que lorsqu'elles choisissent une autre option disponible, susceptible de leur fournir des revenus. Nos histoires ne sont pas fondamentalement différentes de celles des travailleurs de Bihar qui tirent un pousse-pousse à Calcutta, ou du travailleur de Calcutta qui travaille à mi-temps dans une usine à Bombay. Certaines parmi nous sont vendues à l'industrie. Après avoir été liées à la maquerelle qui nous a acheté pour quelques années, nous gagnons un degré d'indépendance au sein de l'industrie du sexe. Beaucoup parmi nous finissent dans le commerce du sexe après avoir vécu de nombreuses expériences - souvent involontairement, sans compréhension totale de toutes les implications liées au fait d'être une prostituée.

Mais quand est-ce que nous, les femmes, disposons-nous de choix, que ce soit au sein de la famille ou en dehors ? Devenons-nous volontairement des domestiques occasionnelles ? Choisissons-nous avec qui et quand nous voulons nous marier ? Le choix est rarement réel pour la plupart des femmes, et particulièrement pour les femmes pauvres.

Pourquoi restons-nous dans la prostitution ? Il s'agit tout de même d'une occupation difficile. Le travail physique nécessaire pour fournir des services sexuels à de multiples clients pendant toute une journée n'est pas moins intense ou rigoureux que le travail en usine ou dans l'agriculture. Ce n'est certainement ni amusant ni divertissant. De plus, il y a des risques professionnels comme la grossesse indésirée, les avortements douloureux ou les M.S.T.. Dans presque tous les quartiers rouges, les facilités de logement et de santé sont atroces, les lieux sont surpeuplés, la majorité des travailleuses du sexe sont pauvres, et en plus, il y a le harcèlement policier et la violence des délinquants locaux. De plus, il faut ajouter à la condition matérielle de dénuement et de pauvreté, la stigmatisation et la marginalisation - l'opprobre sociale d'être "pécheresses", d'être mères d'enfants illégitimes, d'être les cibles des frustrations et colères de ces enfants.

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Prônons-nous la "libre sexualité" ?

Nous défendons et désirons une sexualité qui soit réciproque, agréable et protégée, indépendante, démocratique et non coercitive. D'une certaine façon, la "libre sexualité" semble impliquer une irresponsabilité et un manque d'intérêt pour le bien-être de l'autre, ce que nous ne voulons pas. Le droit à la parole, l'expression et l'engagement politique implique aussi des obligations et la nécessité de reconnaître et de s'adapter à la liberté de l'autre. Une libre sexualité devrait également impliquer une responsabilité et un respect pour les besoins et désirs de l'autre. Nous voulons être libres d'explorer et de modeler une attitude et une pratique sexuelle saine et mature - dénuée d'obscénité et de vulgarité. Nous ne savons pas encore à quoi ressemblera cette sexualité autonome en pratique - nous ne disposons pas encore d'une représentation complète. Nous sommes des travailleuses et non des prophétesses. Lorsque, pour la première fois dans l'histoire, les travailleurs se sont battus pour l'équité de classe et contre l'exploitation capitaliste, lorsque les Noirs se sont battus contre l'hégémonie blanche, lorsque les féministes ont rejeté la subordination des femmes... il n'y avait pas de représentation complète du nouveau système à mettre en place. Il n'y a pas de représentation exacte d'un futur "idéal" - elle ne peut qu'émerger et être modelée à travers le processus du mouvement.

Tout ce que nous pouvons dire en imaginant une sexualité autonome, c'est que femmes et hommes auront un accès égal, participeront de façon égalitaire, auront le droit de dire "oui" ou "non", et qu'il n'y aura pas de place pour la culpabilité ou l'oppression.

Aujourd'hui, nous ne vivons pas dans un monde idéal. Nous ne savons ni quand, ni si un ordre social idéal sera mis en place. Si nous pouvons accepter - dans notre monde qui est loin d'être idéal - l'immoralité de transactions commerciales concernant la nourriture ou la santé, alors pourquoi serait-il si immoral et si inacceptable d'échanger du sexe contre de l' argent ? Peut-être que dans un monde idéal, il n'y aurait pas de telles transactions - un monde où les besoins matériels, émotionnels, intellectuels et sexuels de toutes seraient satisfaits de façon équitable, avec plaisir et bonheur. Nous ne savons pas. Tout ce que nous pouvons faire maintenant consiste à explorer les inégalités et injustices actuelles, questionner leur fondement afin de les confronter, de les remettre en cause et de les changer.

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Dans quelle direction va notre mouvement ?

Le processus de lutte dans lequel nous, les membres du Comité Mahila Samanwaya, sommes actuellement engagées, vient juste de commencer. Nous pensons que notre mouvement possède deux axes principaux. Le premier consiste à débattre, définir et redéfinir toutes les questions de genre, de pauvreté, de sexualité, posées par le processus de la lutte elle-même. L'expérience du Comité Mahila Samanwaya montre que pour qu'un groupe marginalisé puisse faire des avancées minimes, il est impératif de remettre en cause un ordre matériel et symbolique omniprésent, qui modèle non seulement les discours dominants existants mais, peut-être plus important encore, conditionne historiquement la façon dont nous négocions nos propres contextes de travailleuses au sein de l'industrie du sexe. Ce processus complexe et à long terme devra continuer.

Le deuxième axe consiste à confronter et s'opposer de façon urgente et consistante à l'oppression quotidienne qu'on nous inflige avec le soutien des idéologies dominantes. Nous devons lutter afin d'améliorer les conditions de notre travail et la qualité matérielle de nos vies, et cette réussite dépendra de nos efforts à nous, travailleuses du sexe, pour gagner le contrôle au sein de l'industrie du sexe lui-même. Nous avons commencé ce processus - aujourd'hui dans de nombreux quartiers rouges des villes et villages, nous, travailleuses du sexe, organisons nos propres forums pour créer une solidarité et une force collective au sein d'une communauté plus large de prostituées, pour forger une identité positive pour nous-mêmes en tant que prostituées et pour délimiter un espace où nous puissions agir pour notre propre compte.

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Les prostitués masculins sont également avec nous

Le Comité Mahila Samanwaya de Durbar a été créé par des femmes travailleuses du sexe de Sonagachhi et des quartiers rouges avoisinants, et pour des femmes prostituées. Pourtant, au long des deux années de notre existence, les travailleurs du sexe masculins sont venus vers nous et nous ont rejoint de leur propre initiative. Ces travailleurs du sexe masculins fournissent des services sexuels aux hommes homosexuels essentiellement. Le statut matériel et idéologique des travailleurs du sexe masculins est encore plus précaire vu que notre société est très homophobe et que la pénétration sexuelle, même entre hommes adultes consentants, peut toujours être pénalisé légalement. Nous les avons donc accueillis comme compagnons de lutte et nous croyons fortement que leur participation rendra le mouvement des travailleuses/rs du sexe vraiment représentatif et robuste.

Le mouvement des travailleuses/rs du sexe fait son chemin - il doit continuer. Nous pensons que les questions que nous soulevons sur la sexualité sont non seulement pertinentes pour nous, travailleuses/rs du sexe, mais aussi pour chaque femme et homme questionnant toute forme de subordination - au sein de la société en général ainsi qu'au sein de soi-même. Ce mouvement s'adresse à chaque personne qui lutte pour un monde social égalitaire, juste, équitable, libre d'oppression et, avant tout, heureux. Après tout, la sexualité comme la classe sociale et le genre font de nous ce que nous sommes. Nier son importance revient à accepter une existence incomplète en tant qu'êtres humains. L'inégalité sexuelle et le contrôle de la sexualité engendrent et perpétuent de nombreuses autres inégalités ainsi que l'exploitation. A travers notre mouvement, nous pouvons commencer à déterrer les racines de toute cette injustice. Nous devons gagner cette bataille, ainsi que la guerre - pour un futur non sexiste, socialement équitable, émotionnellement satisfaisant, intellectuellement stimulant et joyeux pour les femmes, les hommes et les enfants.

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Durbar Mahila Samanwaya Comittee
8/2, Bhawani Dutta Lane
Calcutta - 700 073, India
email ship@cal.vsnl.net.in
tel +91 33 241 6200 ".
Ecrit par libertad, à 23:49 dans la rubrique "Le privé est politique".



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