L'En Dehors


Quotidien anarchiste individualiste





Crée le 18 mai 2002

Pour nous contacter : endehors(a)no-log.org



Comment publier un article sur le site ?


Comment publier un commentaire à un article ?


Charte du site


D'où venons-nous ?


Nos références
( archives par thèmes )


Vous pouvez nous soutenir en commandant nos brochures :

Les éditions de L'En Dehors



Index des rubriques

Les collaborateurs et collaboratrices de l'En Dehors

Liens

A noter

Recherche

Archive : tous les articles

Session
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?

Ne vous racontez pas d'histoires : La Police a été créée pour le contrôle des ouvriers et des pauvres
Dans la plupart des discussions libérales sur les meurtres récents, par la police, de noirs non armés, l'hypothèse sous-jacente est que les policiers sont censés protéger et servir la population. En fait, dirait-on, ils ont été créés pour cela. Si seulement les relations normales entre la police et la communauté honnête pouvaient être rétablies, le problème serait résolu. En général, les populations pauvres sont plus susceptibles d'être les victimes d'actes criminels que quiconque, et de cette façon, ils ont besoin plus que quiconque de protection policière. Il y a peut-être quelques brebis galeuses, mais si seulement la police n'était pas si raciste, ou n'avait pas à mener des politiques comme arrêter-et-palper, n'avait pas peur à ce point de la population noire ou avait plus d'hommes non armés, elle pourrait fonctionner comme le service utile dont nous avons tous besoin.
Cette façon libérale de regarder le problème repose sur un malentendu sur les origines de la police et pourquoi elle a été créée. La police n'a pas été créée pour protéger et servir la population. Elle n'a pas été créée pour arrêter le crime, du moins pas comme la plupart des gens le comprennent. Et elle n'a certainement pas été créée pour promouvoir la justice. Elle a été créée pour protéger la nouvelle forme de capitalisme d'ouvriers salariés qui a émergé depuis le milieu jusqu'à la fin du XIXe siècle, et de la menace posée par les descendants de ce système, la classe ouvrière.
C'est peut-être une façon brutale d'énoncer une vérité à nuancer, mais parfois la nuance sert justement à masquer les choses.


Insigne de patrouille esclave, 1858. Des patrouilles pour traquer les esclaves en fuite ont été à l'origine de la police dans le sud des U.S.

Avant le XIXe siècle, il n'y avait aucune force de police que nous reconnaissons comme telle, n'importe où dans le monde. Dans le nord des États-Unis, il y avait un système de gendarmes élus et de shérifs, beaucoup plus responsables envers la population d'une manière directe que la police l'est aujourd'hui. Au sud, la chose la plus voisine d'une force de police, c'était les patrouilles de recherche d'esclaves. Puis, comme les villes du Nord se sont agrandies et se sont remplies pour la plupart de travailleurs immigrés salariés, physiquement et socialement séparés de la classe dirigeante, l'élite qui a dirigé les diverses administrations municipales a engagé des centaines, puis des milliers d'hommes armés pour imposer l'ordre sur les nouveaux quartiers de la classe ouvrière.
Des conflits de classe ont ébranlé vers la fin du XIXe siècle les villes américaines, comme Chicago qui a subi des grèves et des émeutes en 1867, en 1877, 1886 et 1894. Dans chacun de ces bouleversements, la police a attaqué les grévistes avec une violence extrême, même si, en 1877 et en 1894, l'armée américaine a joué un rôle plus important dans la répression en fin de compte de la classe ouvrière. À la suite de ces mouvements, les policiers se sont présentés plus en plus comme une mince ligne bleue de protection des civilisations, comme ils appelaient la civilisation bourgeoise, contre les remous de la classe ouvrière. Cette idéologie de l'ordre a été mise au point depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui – sauf qu'aujourd'hui, noirs pauvres et Latinos sont la principale menace, plutôt que les travailleurs immigrés.



La police de Chicago se montrait comme défenseur de la civilisation d'une société ordonnée par les capitalistes locaux. Après Haymarket en 1886, ils ont prétendu qu'ils se tenaient entre la civilisation et l'anarchie.

Bien sûr, la classe dirigeante n'a pas obtenu tout ce qu'elle voulait et devait céder sur beaucoup de points vis-à-vis des travailleurs immigrés, qu'elle a cherché à contrôler. C'est ainsi, par exemple, que les administrations municipales les ont soutenues pour essayer d'arrêter de boire de l'alcool le dimanche, et c'est pourquoi elles ont embauché des immigrants en tant que policiers, surtout des irlandais. Mais, malgré les concessions, les hommes d'affaires se sont organisés pour s'assurer que les policiers étaient de plus en plus isolés du contrôle démocratique et établissaient leurs propres hiérarchies, leurs systèmes de gouvernance et leurs règles de comportement. La police s'est de plus en plus éloignée de la population en revêtant des uniformes, en établissant ses propres règles d'embauche, de promotion, d'armement, travaillant pour construire un unique esprit de corps et s'identifiant avec l'ordre. Et malgré de nombreuses plaintes au sujet de la corruption et l'inefficacité, elle a gagné de plus et plus le soutien de la classe dirigeante, dans la mesure où, à Chicago par exemple, des hommes d'affaires ont fait des dons d'argent pour acheter à la police des fusils, de l'artillerie, des mitrailleuses Gatling, des bâtiments et pour mettre en place un système de retraite adéquat.
Il n'y a jamais eu un moment où la police des grandes villes a appliqué "la loi" de manière neutre, où même elle s'est trouvée proche de cet idéal (par ailleurs, la Loi elle-même n'a jamais été neutre). Dans le Nord, ils ont arrêté pour la plupart les gens pour les « crimes » vaguement définis de conduite désordonnée et de vagabondage tout au long du XIXe siècle. Cela signifiait que la police pouvait arrêter n'importe qui qu'elle considérait comme une menace à « l'ordre ». Dans le sud de l'après guerre civile, elle a renforcé la suprématie blanche et arrêté surtout des noirs sur des accusations fausses afin de les forcer à travailler dans des systèmes de travail de forçat.
La violence de la police et sa séparation morale de ceux qu'elle patrouillait n'étaient pas les conséquences de la brutalité de certains officiers, mais elles ont été les conséquences des politiques soigneusement conçues pour former la police en une force qui pouvait utiliser la violence pour résoudre les problèmes sociaux qui ont accompagné le développement d'une économie d'ouvriers salariés. Par exemple, pendant une forte dépression du milieu des années 1880, Chicago était remplie de prostituées travaillant dans les rues. De nombreux policiers reconnaissaient que ces prostituées étaient généralement de pauvres femmes qui cherchaient un moyen de survivre et toléraient au départ leur comportement. Mais la hiérarchie policière a insisté pour que les patrouilleurs accomplissent leur devoir, quelque soient leurs sentiments, et qu'ils arrêtent ces femmes, leur infligent des amendes et les chassent dans les rues et dans les maisons closes, où elles pourraient être ignorées par certains membres de l'élite et contrôlées par d'autres. De même, en 1885, quand Chicago a commencé à subir une vague de grèves, certains policiers sympathisaient avec les grévistes. Mais, une fois que la hiérarchie de la police et le maire ont décidé de briser les grèves, les policiers qui avaient refusé d'obtempérer ont été retirés. De mille manières similaires, la police a été formée au point de devenir une force qui imposait son ordre sur la classe ouvrière et les pauvres gens, quelque soient les sentiments individuels des officiers impliqués.
Même si certains patrouilleurs ont essayé d'être aimables quand d'autres étaient ouvertement brutaux, la violence policière dans les années 1880 n'était pas l'affaire de quelques brebis galeuses – et elle ne l'est pas plus aujourd'hui.



Graffiti, localisation inconnue.

Les choses ont beaucoup changé depuis la création de la police – les plus importants changements, c'est encore l'afflux de la population noire dans les villes du Nord, le mouvement noir du milieu du XXe siècle et la création du système actuel d'incarcération massive en partie en réponse à ce mouvement. Mais ces changements n'ont pas entraîné un changement fondamental dans le maintien de l'ordre. Ils ont conduit à de nouvelles politiques visant à préserver les habitudes fondamentales. Les policiers ont été créés pour utiliser la violence en conciliant la démocratie électorale avec le capitalisme industriel. Aujourd'hui, ils sont juste une partie de la « justice pénale » qui continue à jouer le même rôle. Leur travail de base consiste à appliquer l'ordre parmi ceux qui ont souvent raison d'en vouloir au système – ceux qui, dans notre société, aujourd'hui, sont disproportionnellement des pauvres noirs.
Un système de police démocratique est imaginable – dans laquelle les policiers sont élus par et responsable devant le peuple qu'ils patrouillent. Mais ce n'est pas ce que nous avons. Et ce n'est pas ce que le système actuel de la police a été créé pour être.

Sam Mitrani, The Rise du Chicago Police Department : classe et conflit, 1850-1894, publié par l'Université de l'Illinois Press
S'il y a une leçon positive de l'histoire à tirer des origines de la police, c'est que, lorsque les travailleurs organisés ont refusé de se soumettre ou de coopérer, quand ils posaient un problème pour les gouvernements de la ville, ils pouvaient faire reculer la police.  Des meurtres des policiers, comme cela s'est passé à Chicago le 3 mai 1886 et, plus récemment, à New York le 20 décembre 2014, ont conduit à appeler à une plus dure répression – une réaction, que nous commençons à déjà observer. Mais une résistance de masse pourrait obliger la police à hésiter. Cela s'est produit à Chicago pendant le début des années 1880, quand la police a essayé de briser des grèves, a engagé des agents de l'immigration et a tenté de rétablir sa crédibilité parmi la classe ouvrière après avoir écrasé brutalement le bouleversement de 1877.
La police pourrait reculer encore une fois, si la réaction populaire contre le massacre de Eric Garner, Michael Brown, Tamir Rice et d'innombrables autres, continue. Si elle le fait, ce sera une victoire pour ceux qui se mobilisent aujourd'hui et cela sauvera des vies – bien que tant que survit ce système qui nécessite des violences policières pour contrôler une part importante de sa population, tout changement dans la politique de la police essaiera de garder les pauvres en rang plus efficacement.
Nous ne devrions pas attendre de la police d'être quelque chose qu'ils ne sont pas. Comme les historiens, nous devrions connaître les origines, comment la police a été créée par la classe dirigeante pour contrôler la classe ouvrière et les pauvres, pas pour les aider. Ils ont continué à jouer ce rôle depuis lors.



Sam Mitrani est professeur agrégé d'histoire à l'Université de DuPage. Il a obtenu son doctorat de l'Université de l'Illinois à Chicago en 2009 et son livre The Rise du Chicago Police Department : classe et conflit, 1850-1894 est disponible auprès de la presse de l'Université de l'Illinois.

Traduction d'un texte publié sur cette page : http://lawcha.org/wordpress/2014/12/29/stop-kidding-police-created-control-working-class-poor-people/
Ecrit par libertad, à 20:32 dans la rubrique "Pour comprendre".



Modèle de mise en page par Milouse - Version  XML   atom