L'En Dehors


Quotidien anarchiste individualiste





Crée le 18 mai 2002

Pour nous contacter : endehors(a)no-log.org



Comment publier un article sur le site ?


Comment publier un commentaire à un article ?


Charte du site


D'où venons-nous ?


Nos références
( archives par thèmes )


Vous pouvez nous soutenir en commandant nos brochures :

Les éditions de L'En Dehors



Index des rubriques

Les collaborateurs et collaboratrices de l'En Dehors

Liens

A noter

Recherche

Archive : tous les articles

Session
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?

Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (5) par Anne-Léo Zévaès

V LA. DYNAMITE PREND LA PAROLE
EFFERVESCENCE ANARCHISTE. RAVACHOL. AUGUSTE VAILLANT ET L'EXPLOSION DU PALAIS-BOURBON. LA BOMBE DU CAFÉ TERMINUS. CONDAMNATION ET exécution D'EMILE HENRY. CASERIO.

Chantons,pour passer le temps,
Les exploits joyeux de la dynamite.
Ça se met dans un' p'tit' marmite,
Ça s'appelle de la dynamite,
D'la ravacholit' ou j'sais quoi,
Mais je sais qu'ça fi... le trac aux bourgeois. (25)
A la répression gouvernementale, les violences anarchistes vont répondre. Les explosions de dynamite répétées vont projeter leurs notes formidables et farouches dans le milieu politique et social.
Ce milieu est alors en proie à un singulier désarroi. Concussions du Panama, trafic de décorations et affaire Wilson, tripotages des Chemins de fer du Sud, etc. en sont les illustrations.
Et tandis que le personnel gouvernemental accumule les exemples l'immoralité, aucune réforme économique ou sociale ne vient apporter à la situation des salariés la moindre amélioration.
Comment, dès lors, des résolutions de colère, de désespoir et d'exaspération ne surgiraient-elles pas, en quelque sorte, d’elles-mêmes ?


Jaurès l'a indiqué à la tribune de la Chambre, le 25 juillet 1894 « Est-ce que vous vous imaginez a-t-il pu s'écrier qu'il y a eu quelqu'un qui n'ait pas pu être touché, remué, bouleversé dans sa conscience, si isolé que vous le supposiez, lorsque pendant six mois, tout ce pays, toute cette Chambre ont été suspendus à la dramatique discussion de l'affaire que vous connaissez bien, lorsque le pays a appris tout à coup que sur les centaine de millions qu'il avait versés près des deux tiers avaient été gaspillés d'une façon criminelle quand il a pu voir que cette corruption capitaliste et financière avait voisiné avec les pouvoirs publics, que le Parlement et la Finance causaient dans les coins, trinquaient ensemble ? ». Et après avoir évoqué la grande image de poète antique « La poussière est la sœur attirée de la boue ».
Jaurès concluait que la poussière, ce qu'il appelait la brûlante poète antique « La poussière est la sœur altérée de la boue » capitaliste et politicienne séchée par les non-lieu et par les prescriptions.

La soustraction d'une certaine quantité de dynamite, commis dans la nuit du 14 au 15 février 1892 à Soisy-sous-Etiolles, dans un dépôt appartenant à un maître carrier, M. Cuisy, est le point de départ de plus graves événements. Elle est l'œuvre de Faugoux, Chevenet, Drouet, Etiévant et Ravachol qui comparaîtront pour ce fait devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise, le 27 juillet, et seront condamnés, Faugoux, à vingt ans de travaux forcés, Chévenet à douze ans, Drouet à six années de réclusion, Etiévant à cinq ans de prison. (26)

Il a été établi, au cours des débats, que toute la provision d'explosifs du maître carrier était déposée dans une mauvaise cabane mal close située à cinq cents mètres de toute habitation, sans surveillant, et qu'il avait été, par suite, possible de s'en empare sans recourir à aucune violence ou effraction.

C'est à l'aide de la dynamite ainsi obtenue qu'un attentat est dirigé, le 11 mars 1892, contre un immeuble sis 136, boulevard Saint-Germain et habité par le conseiller à la Cour d'appel Benoit, celui-là même qui, quelques mois plus tôt, avait dirigé les débats de l'affaire Dardare et Decamps (27)

Le surlendemain, le dimanche 13 mars, une bombe est découverte sur une fenêtre de la caserne Lobau.

Une quinzaine après, le dimanche 27 mars, une nouvelle explosion ébranle un immeuble, rue de Clichy, qu'habite l'avocat général Bulot.

La police met tout en œuvre pour rechercher et arrêter l'auteur ou les auteurs de ces explosions. Mais elle ne doit qu'au hasard la capture de celui qui avait eu l'initiative et avait été l'exécutant de ces attentats, Ravachol. Ce dernier prenait ses repas dans un restaurant du boulevard Magenta tenu par un sieur Véry, il liait conversation avec le garçon de l'établissement nommé Lhérot. Croyant reconnaître dans son client l'homme que recherchait la police et dont les journaux ont publié le signalement, Lhérot le dénonce au commissaire du quartier et la capture de Ravachol est effectuée. Il comparaîtra aux Assises à l'audience du 27 avril. L'instruction, la procédure ont été bâclées en moins de trois semaines.

Mais quelle n'est pas la stupéfaction générale lorsque, la veille de l'ouverture des débats, c'est-à-dire le 26 avril, une explosion se produit au restaurant Véry, tuant le patron et blessant un consommateur !

Depuis l'arrestation de Ravachol, Véry fait tout pour braver l'opinion et provoquer un geste de représailles. Il se félicite bruyamment de sa chance il jubile « Croyez-vous ? s'extasie- t-il, quel coup de réclame ». Sur le marbre de la table où a consommé Ravachol, il a fait graver une inscription commémorative.
« Et puis, ajoute-t-il, je ne risque rien la maison est bien gardée j'ai des agents jusque dans la cave ». La clientèle des jobards et des niais afflue dans sa boîte. Elle figure sur la liste des curiosités parisiennes. Des tribus de touristes étrangers s'y succèdent, conduites par les guides. Et c'est un va-et-vient d'amateurs, de journalistes consommant, le congratulant, sollicitant ses bonnes grâces en vue d'un reportage. On le gorge de billets de théâtre, de cartes d'entrée gratuites aux expositions, aux spectacles il en a plein son portefeuille il en offre à ses amis et connaissances. Jamais dénonciation ne fut exploitée avec plus de cynisme et ne fut plus fructueuse. Et l'auteur de l'attentat dirigé contre son établissement veut donner une leçon à ce restaurateur qui, non content de se transformer en indicateur de police, tire de sa dénonciation vanité et profit.

M. Ernest Raynaud, commissaire de police (28), accouru au bruit de l'attentat, observe que, dans la foule qui se presse autour de l'immeuble dynamité, on compatit peu à l'infortune du mastroquet. Il note les propos qu'il entend. « C'est la boite à Véry qui vient de sauter » dit l'un, tandis qu'un autre ajoute ce commentaire « Ah encore quelques vaches de moins On en a marre des flics et des cognes. Le rêve, ça serait qu'ils y passent tous, jusqu'au dernier ». Le populaire n'aime pas les mouchards professionnels mais il a plus horreur encore des dénonciateurs bénévoles. (29)

Le lendemain, quand Ravachol et ses complices (Simon, dit Biscuit, Chaumartin, Béala, Mariette Joubert), comparaissent devant le jury, une mobilisation formidable de police est effectuée. Le bruit ne court-il pas que les compagnons projettent une explosion au Palais de Justice ?

Ravachol, dans son interrogatoire, expose que s'il a voulu frapper les magistrats Benoît et Bulot, c'est en raison de leur attitude partiale et haineuse dans le procès intenté aux anarchistes de Clichy à l'occasion du 1er mai 1891.

Quesnay de Beaurepaire, procureur général, requiert contre les accusés les peines les plus sévères et contre Ravachol la peine de mort. Mélodramatique, et tandis que la sueur froide de la crainte coule le long de son glabre visage, il s'écrie, au cours de son réquisitoire :

- On a dit, Messieurs les Jurés, que nous aurions peur. Qui donc a peur ici ?

- Vous coupe la voix sifflante de Ravachol.

Malgré l'insistance du ministère public, le jury accorde les circonstances atténuantes à Ravachol que la Cour frappe, ainsi que Simon (dit Biscuit), de la peine des travaux forcés à perpétuité. Les autres accusés sont acquittés.

Deux mois plus tard, Ravachol comparaît devant la Cour d’assises de la Loire, à Montbrison (20-22 juin 1892). Il y est poursuivi pour le meurtre de l'ermite de Chambles et pour la violation de la sépulture de la baronne de Rochetaillée. Crimes de droit commun, au regard de la loi et du ministère public.
Ravachol répond « Un ermite mendiant, c'est un parasite, on le supprime. Les riches n'ont pas le droit d'emporter leurs bijoux dans leur tombe, quand il y a tant de gens qui meurent de faim. »
Ravachol est condamné à mort et la Cour ordonne que l'exécution aura lieu sur une des places publiques de Montbrison. Il refuse de se pourvoir et de signer son recours en grâce. Le 10 juillet, dix-huit jours après le verdict, il est exécuté.

Il meurt courageusement, chantant en allant à la guillotine le couplet populaire

Si tu veux être heureux, nom de Dieu !
Pends ton propriétaire.

et criant, au moment où tombe le couperet Vive la Révol. ..
Que penser des différents actes de Ravachol ?

Rochefort l'a dénoncé dans L'Intransigeant comme un policier; et c'est pousser un peu loin le paradoxe à l'égard d'un homme que traqua la police et qui porta sa tête sur l'échafaud.
Nous ne discuterons pas une telle allégation.

Dans La Révolte, Jean Grave a jugé sévèrement le condamné de Montbrison. Merlino, interviewé par L'Eclair, l'a répudié (30) ; dans sa réponse à l'enquête de Jules Huret, parue peu après, Malatesta a fait la distinction entre ses divers actes, approuvant les uns, formulant des réserves sur d'autres. (31)

Elisée Reclus, avec sa haute autorité, semble avoir exprimé le véritable point de vue des anarchistes qui discutent et qui raisonnent dans sa réponse au directeur du Sempre Avanti qui l'avait interrogé sur Ravachol :

Loin de jeter l'anathème à Ravachol, j'admire son courage, sa bonté, sa grandeur d'âme, la générosité avec laquelle il pardonne à ses ennemis, voire à ses dénonciateurs. Je connais peu d'hommes le surpassassent en noblesse.

Je réserve une question à élucider est-il nécessaire d'être s
on propre justicier sans se laisser arrêter par des considérations telles que le sentiment de la solidarité humaine, par exemple ? Je n'en reste pas moins convaincu que Ravachol est un héros d'une magnanimité peu commune. (32)

Quelque trois mois s'écoulent et une explosion nouvelle se produit, consécutive à la grève de Carmaux.

Dans ce chef-lieu de canton du Tarn, une grève des ouvriers mineurs avait éclaté, motivée par le renvoi de l'ouvrier Calvignac.
Celui-ci, depuis le mois de mai, était maire ; en juillet, il avait et élu conseiller d'arrondissement il était socialiste. Il n'en avait pas fallu davantage pour que la Compagnie minière ne lui signifiât brusquement son congé. Se solidarisant avec Calvignac, les ouvriers carmausins avaient relevé le gant et décidé la cessation du travail jusqu'à la réintégration du camarade renvoyé.
La grève durait depuis deux mois, lorsque, le mardi 8 novembre, à onze heures du matin, un jeune homme qui, pour la circonstance, avait revêtu un costume de femme, s'introduit au siège social de la Compagnie des Mines de Carmaux, 11, avenue de l'Opéra, et dépose une bombe à la porte du bureau de la Compagnie qui se trouve à l'entresol. La marmite, renversée, est enveloppée d'un exemplaire du Temps et recouverte d'une bande de toile. Un employé de la Compagnie aperçoit l'engin, appelle le concierge pour le porter dans la rue et un garçon de bureau, Garcin, l'aide à la déposer sur le trottoir. Puis, Garcin et deux agents qu'il avait hélés, le brigadier Fomorin et l'agent Réaux, transportent la marmite au commissariat de police de la rue des Bons-Enfants. La bombe est « à renversement » – et à peine viennent ils de pénétrer dans le commissariat que se produit une explosion formidable. Quatre brigadiers ou agents et le malheureux Garcin en sont victimes.

La police se met en campagne pour découvrir l'auteur de l'attentat. Elle arrête, à tort et à travers, cinquante personnes plus ou moins étrangères à la propagande anarchiste, sont filées, arrêtées, passées à tabac, interrogées, envoyées au Dépôt, conduites chez des juges d'instruction, malmenées et torturées.
Efforts vains, brimades inutiles, arrestations arbitraires. L'auteur n'est pas découvert. C'est lui-même qui, quinze mois plus tard, se révélera.

La fin de l'année 1892 et presque toute l'année 1893 se passent sans incidents ni violences, lorsque, le samedi 9 décembre, en plein Palais-Bourbon, du haut d'une tribune, Auguste Vaillant lance une bombe destinée à l'hémicycle. Grand émoi. Un nuage emplit la salle des séances. Quelques députés, parmi lesquels l'abbé Lemire, sont légèrement atteints et ont des écorchures.
Les parlementaires s'échappent dans toutes les directions. Au bout de trois quarts d'heure ils reprennent leurs esprits. On a appris, pendant la suspension de l'audience, que la bombe était à peu près inoffensive et que les victimes ne se portaient pas trop mal que, d'autre part, l'auteur de l'explosion était entre les mains de la police. On pouvait donc être rassuré, et la séance pouvait «continuer ». Les parlementaires, en somme, avaient eu plus de peur que de mal.

Le gouvernement (M. Casimir-Périer est président du Conseil) prend prétexte du geste de Vaillant pour saisir les Chambres d'une série de projets de loi restreignant les libertés publiques et les faire voter au galop « Par le premier vote que vous êtes appelés à émettre sur les projets que nous avons déposés, vous allez dire si vous êtes décidés à débarrasser le pays, comme l'exigent son intérêt et son honneur, de cette association de malfaiteurs. Quant à nous, nous y sommes résolus, et si nous avons votre concours, si vous nous donnez les armes nécessaires, nous en finirons ».

Ainsi s'exprime la déclaration gouvernementale et, désireuses elles aussi d'en finir avec la poussée anarchiste, les Chambres adoptent, sans le moindre semblant de discussion, sans la moindre objection politique ou juridique, quatre lois comportant l'une la modification de la loi du 19 juin 1871 sur les détentions d'explosifs, la seconde, la modification des articles 265, 266 et 267 du Code civil, et assimilent les groupements anarchistes aux associations de malfaiteurs la troisième, l'ouverture d'un crédit de 820.000 francs pour la création de nouveaux commissaires de police, la quatrième, l'aggravation des pénalités prévues par les articles 24, 25 et 49 de la loi de 1881 sur la presse (excitation des militaires à la désobéissance, provocation au meurtre), etc.
Ces quatre lois sont déposées, proposées, rapportées, votées, promulguées en moins de huit jours.

Ce sont les premières « lois scélérates » (33).

On ne se borne pas à voter des lois d'exception.

La chasse aux anarchistes est ouverte et, l'élan donné, ce ne sont pas seulement des anarchistes que traque la police, mais les révolutionnaires de toutes les écoles, mais les socialistes, mais même de simples personnes que n'anime aucune idée subversive et qui passent seulement à grand tort pour s'intéresser aux questions sociales.

Le 1er janvier 1894, les commissaires de police de Paris, de la banlieue, des grandes villes, sont mobilisés et expédiés dans toutes les directions. De M. Casimir-Périer, président du Conseil, de M. Raynal, ministre de l'Intérieur, et de M. Antonin Dubost, Garde des Sceaux, ils ont reçu instructions et pleins pouvoirs pour agir, et, dès l'aube indécise, ils se mettent en campagne. Le soir, deux mille perquisitions auront été effectuées et soixante arrestations opérées et maintenues.

Clément, l'ancien commissaire de l'Empire, aussi zélé sous Casimir-Périer que sous Emile Ollivier, perquisitionne chez Elie Reclus. Il saisit des travaux du savant sur le coq, la poule et le poussin, des considérations historiques sur Dionysos et les Euménides. Elie Reclus est incarcéré au Dépôt, cellule 12. Le directeur se montre courtois à son égard et lui offre tous les trésors de la bibliothèque de l'établissement. Elie Reclus lui demande la Bible Vulgate. « Nous ne possédons pas ce livre, répond le fonctionnaire. Je le regrette pour une maison comme la vôtre qui représente le principe d'autorité. Je m'empresserai de vous l'envoyer dès que j'aurai l'honneur de n'être plus sous votre toit».
Le gouvernement dut, au bout de vingt-quatre heures, relâcher Elie Reclus auquel il était matériellement impossible d'imputer le moindre délit.

Elisée Reclus, lui, n'est pas arrêté. Mais son modeste pied-à- terre de Sèvres est l'objet d'une perquisition attentive qui se prolonge durant plusieurs heures. Sa cuisine est minutieusement explorée ses casseroles inspectées avec soin. La police ne découvre cependant aucun objet suspect et elle doit se contenter d'emporter, comme dépouilles opimes, les collections du Révolté et de La
Révolte
, de vieilles cartes de visite, des autographes de savants et des notes personnelles sur la Commune.

On perquisitionne, on arrête à Paris, à Colombes, à Saint-Ouen, à Commentry, à Grand-Croix, à Lyon, à Nice, à Decazeville, à Jallieu, à Clans (Alpes-Maritimes), etc.

A Foix on fouille le domicile d'un capitaine en retraite, officier de la Légion d'honneur mais n'a-t-il pas la réputation d'étudier les problèmes sociaux ?

A Troyes, la police arrête un ancien conseiller municipal, Rozier. On a trouvé chez lui un numéro de La Petite République, alors dirigée par M. Millerand. Mais il y a plus à son domicile que ce journal fâcheusement incendiaire. On a encore découvert une lettre où un correspondant, répondant au nom de Vaillant, lui adressait cinquante francs. Ce Vaillant ne serait-il pas le dynamiteur du Palais-Bourbon ? Le Parquet de Troyes en a d'abord le pressentiment. Mais il finit par découvrir que le Vaillant expéditeur du mandat n'est autre qu'un notaire de la région. Dès lors il n'insiste plus. Mais quel effroyable péril a couru le notariat dans un pays et dans un temps où il donne de si nobles exemples d'intégrité bourgeoise

A la suite du vote des lois de décembre 1893 et des perquisitions et arrestations du 1er janvier 1894, qui permettent de penser que le gouvernement ne s'arrêtera pas en si bon chemin et que de nouvelles incarcérations suivront, un certain nombre de compagnons estiment prudent de mettre entre eux et la police de M. Casimir-Périer, la frontière et de se réfugier à l'étranger plutôt que d'aller croupir pour un temps indéterminé dans les geôles opportunistes. C'est ainsi que, trompant la surveillance établie aux frontières et aux ports d'embarquement, Louise Michel et ses amis, Charlotte et Achille Vauvelle, Charles Malato, Emile Pouget, Jacques Prolo, Constant Martin, Meunier, Matha, Lucien Pemjean, Augustin Hamon, Zo d'Axa, etc. gagnent l'Angleterre.
Bien que Malato ait écrit un livre amusant et un peu paradoxal sur Les joyeusetés de l'Exil, la vie y est très dure pour presque tous ces hommes qui se trouvent perdus en un pays inconnu, dont ils ignorent la langue, où ils ont mille difficultés à trouver un gagne-pain et où, par surcroît, les mouchards de la police française, plus ou moins camouflés, s'efforcent encore à les pourchasser et à les signaler à la police britannique. Ils rentreront en France au lendemain de l'amnistie de 1895, quand s'annoncera une courte période d'accalmie.

C'est le 11 janvier 1894 qu'Auguste Vaillant est traduit devant le jury. Il est défendu par Me Fernand Labori.

Tandis qu'on tire au sort les jurés chargés de connaître de l'affaire, une alerte se produit. Le bruit ne se répand-il pas au Palais de Justice qu'on vient de découvrir une bombe dans le vestibule de la 2e Chambre de la Cour ? Le fait est matériellement exact. Un garde a ramassé une boîte à sardines enveloppée dans un papier d'emballage. Le commandant du Palais, Lunel, va la jeter à la Seine lorsqu'on lui fait observer qu'il serait plus prudent de la porter au Laboratoire municipal. M. Girard, directeur du Laboratoire, l'ouvre avec d'infinies précautions scientifiques, elle ne contient que de la sciure de bois et de la poussière de charbon. Quelque fumisterie de petit clerc, sans doute. Magistrats et jurés en sont quittes pour la peur.

Me Labori avait fait citer comme témoin l'abbé Lemire. Il espérait que celui-ci, au nom d'une religion et d'un Christ qui prêchent le pardon des injures et la pitié, saurait faire entendre au jury quelque appel à la clémence. Cet appel eût été d'autant mieux placé dans sa bouche que l'abbé était de ceux que l'explosif avait légèrement contusionnés. Mais le député d'Hazebrouck, quoique élu depuis trois mois seulement, est déjà trop parlementaire pour songer à se désolidariser de ses collègues, et il se borne à envoyer à Labori la lettre suivante

Mon cher maître,

Député, il est de mon devoir de ne point me séparer de mes collègues quand il s'agit de l'inviolabilité de la représentation nationale. Mais, victime principale de l'attentat, je tiens à faire savoir par vous à l'homme qui m'a frappé que je n'ai au cœur pour lui que des sentiments de pardon. Et je voudrais, monsieur, par vous encore, supplier la justice de mon pays de ne pas se montrer inexorable et de laisser à l'égaré le temps de comprendre et de se repentir.

Agréez, etc.

Lemire.


Vaillant revendique devant les jurés toute la responsabilité de son acte :

On me reproche, dit-il, les blessures de ceux qui ont été atteints par projectiles ? Permettez-moi de faire remarquer en passant que si les bourgeois n'avaient pas massacré ou fait massacrer pendant la Révolution, il est probable qu'ils seraient encore sous le joug de la noblesse. D'autre part, additionnons les morts et les blessés du Tonkin, Madagascar, du Dahomey, en y ajoutant les milliers, que dis-je les millions de malheureux qui meurent dans les ateliers, dans les mines, partout où le capital pressure.

Ajoutons-y ceux encore qui meurent de faim, et tout ça avec l'assen
timent de nos députés. A côté de tout cela, combien pèse peu ce que l'on me reproche aujourd'hui !

C'est vrai que l'un n'efface pas l'autre, mais, en somme, ne sommes-n
ous pas en état de défense en répondant aux coups que nous recevons d'en haut ? Oh je sais bien que l'on me dira que j'aurais pu m'en tenir aux revendications par la parole mais, que voulez-vous ? plus on est sourd, plus il faut que la voix soit forte pour se faire entendre.
Il y trop longtemps que l'on répond à notre voix par des coups
de prison, par la corde et par la fusillade, et ne vous faites pas d'illusion, l'explosion de ma bombe n'est pas seulement le cri de Vaillant révolté, mais bien le cri de toute une classe qui revendique ses droits et qui bientôt joindra les actes à la parole.

Auguste Vaillant est condamné à mort.

Dans l'opinion publique la question se pose enverra-t-on à l'échafaud l'homme qui n'a pas tué ? Exécutera-t-on un homme pour quelques égratignures ? Le public se montre favorable à une mesure de grâce. Même à la Chambre des Députés circule une pétition adressée au président de la République et le priant, en vertu du droit que lui confère la Constitution, de signer une commutation de peine.

Mais Sadi Carnot reste sourd à toute voix de commisération et d'humanité. Il n'a qu'un souci venger de l'outrage anarchiste sa majesté parlementaire. Le 4 février 1894, Vaillant est livré à Deibler. Il meurt, fidèle à ses convictions et à son idéal. Devant la sinistre machine, son dernier cri est « Mort à la société bourgeoise et Vive l'anarchie ».

Cette exécution remue profondément le populaire. Quelques heures plus tard, une palme, ornée d'un large ruban rouge est déposée sur la tombe du décapité. La police fait disparaître cet emblème séditieux. Il est presque aussitôt remplacé par une nouvelle palme, à laquelle est épinglée une carte qu'encadre un fil d'or et qui porte ces huit vers :

Puisqu'ils ont fait boire à la terre,

A l'aube du soleil naissant,

Rosée auguste et salutaire,

Les saintes gouttes de ton sang,

Sous la feuille de cette palme

Que t'offre le droit outragé,

Tu peux dormir d'un sommeil calme

O martyr, tu seras vengé !


Vaillant, quelques mois plus tard, devait être « vengé ».
Vingt jours après, le 24 février 1894, nouveau procès en Cours d'assises c'est au tour, cette fois, de Jean Grave. Il est poursuivi selon les habituelles inculpations (il nous faut à chaque procès les reproduire : provocations adressées à des militaires dans 1e but de les détourner de leur devoir, apologie de faits qualifiés de crimes, excitation au meurtre, au pillage et à l'incendie, délits perpétrés dans son livre La Société mourante et l'Anarchie. Elisée Reclus, Octave Mirbeau, Paul Adam, Bernard Lazare déposent tour à tour en faveur de l'accusé. Il est condamné à deux ans
de prison et mille francs d'amende.

(A suivre) Anna-Léo Zévaès.

Partie précédente : IV LE PREMIER MAI

(25) Refrain populaire anarchiste qui se chanta vers 1892-93 sur l'air de :
Chantons, pour passer le temps,
Les amours plaisants d'une belle fille.

(26) Ravachol ne comparait pas « comme ayant été condamné précédemment à une peine supérieure à celle qu'il pourrait encourir ici ». C'est par cet euphémisme éminemment juridique et distingué que l'acte d'accusation explique au jury que l'auteur de diverses explosions n'a pas été compris dans la poursuite. II eût été plus simple de dire qu'il avait été guillotiné.
(27 ) L'explosion du boulevard Saint-Germain avait été précédée, le 1er mars 1892, d'une première explosion qui s'était produite dans l'immeuble portant le numéro 57 de la rue Saint-Dominique et habité par la princesse de Sagan. Au lendemain de tortures infligées aux anarchistes de Xérès, on pensa généralement que les auteurs de l'attentat avaient eu l'intention de manifester contre l'ambassade d'Espagne, dont tous les annuaires indiquaient encore l'adresse, 53, rue Saint-Dominique, mais qui, depuis peu, avait été transférée ailleurs. Les dégâts furent purement matériels.
(28) Ernest Raynaud, Souvenirs de Police, Au temps de Ravachol, Payot, édit, Paris, 1923, pages 288, 302, 304.
(29) Les compagnons Francis (Jean-Pierre) et Meunier (Théodule) sont, sur la dénonciation d'une femme, accusés d'être les auteurs de l'explosion du restaurant, extradés d'Angleterre et, à des dates différentes, déférés à la Cour d'assises de la Seine. Le 13 avril 1893, Francis est acquitté. Au contraire, le 26 juillet 1894, Meunier, à qui le ministère public impute en outre l'explosion de la caserne Lobau, est condamné aux travaux forcés à perpétuité.
(30) l'Eclair, 7 avril 1892.
(31) Jules Huret, Enquête sur la question sociale, pages 246, 247.
(32) Elisée Reclus, Correspondance, T. III, p. 120,
(33) La première application en est faite à l'étudiant socialiste, J.-L. Breton, pour un article paru dans le Parti socialiste du 28 janvier 1894 et où il critiquait l'attitude de Sadi Carnot à l'égard de Vaillant. Trois jours après la publication de l'article, Breton était brusquement arrêté à l'imprimerie du journal, 14, rue Duperré, en même temps que le gérant, et jeté à Mazas, dans la promiscuité des escrocs et des fripons. Quelques jours après, le 10 février, il comparaissait devant la Cour d'assises de la Seine. Le gérant fut acquitté. Le jury accorda à Breton les circonstances atténuantes mais la Cour lui infligea deux années d'emprisonnement. Arrestation, inculpation, instruction, audience, débats, verdicts tout cela s'était effectué en douze jours. Depuis, J.-L. Breton est devenu député, sénateur, ministre, membre de l'Institut.

Ecrit par libertad, à 22:25 dans la rubrique "Histoire de l'anarchisme".



Modèle de mise en page par Milouse - Version  XML   atom