L'En Dehors


Quotidien anarchiste individualiste





Crée le 18 mai 2002

Pour nous contacter : endehors(a)no-log.org



Comment publier un article sur le site ?


Comment publier un commentaire à un article ?


Charte du site


D'où venons-nous ?


Nos références
( archives par thèmes )


Vous pouvez nous soutenir en commandant nos brochures :

Les éditions de L'En Dehors



Index des rubriques

Les collaborateurs et collaboratrices de l'En Dehors

Liens

A noter

Recherche

Archive : tous les articles

Session
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?

Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (4) par Anne-Léo Zévaès

IV LE PREMIER MAI
NOUVEAUX ORATEURS, NOUVEAUX GROUPES, NOUVEAUX journaux. Le Père Peinard, L'Attaque. Ernest GEGOUT ET MALATO DEVANT LE JURY. LA MANIFESTATION DU 1er MAI 1890. LA JOURNÉE DE VIENNE. LORION EN COUR D'ASSISES. L'Echauffourée DE CLICHY.
Depuis 1880, le « demi-quarteron » s'est développé. Il a fait des petits.
Si Emile Gautier,à sa sortie de prison, s'est assagi et a disparu de la circulation politique, privant ainsi d'un éloquent porte- parole la propagande libertaire, par contre d'autres orateurs ont surgi, mettant au service de l'idée anarchiste courage et talent. Nous avons déjà mentionné Louise Michel et Emile Pouget. Voici maintenant Tortelier, ouvrier menuisier, orateur populaire puissant, Tennevin, comptable, dialecticien à la parole précise, Jacques Prolo, journaliste, plein de véhémence et de verve.
Voici encore Leboucher, Jahn, Fortuné Henry. Voici, un peu plus tard, Sébastien Faure, orateur magnifique, tout à la fois disert et vigoureux, élégant et pressant, dont la parole exerce sur les foules, même sur le public bourgeois, une immense séduction. Sébastien Faure, qui est né à Saint-Etienne en 1858 et qui sort d'une famille bourgeoise et pieuse, donne d'abord son adhésion à la doctrine collectiviste et, en 1885, lors des élections législatives, il figure comme candidat sur la liste du Parti ouvrier dans la Gironde. Mais, amoureux de la liberté jusqu'à l'absolu, « de la liberté sans rivages », comme disait Vallès, il renonce bientôt au socialisme pour l'anarchisme et, dès 1888, commence sa carrière de conférencier ambulant, promenant dans la France entière la théorie libertaire.

Des groupements se forment un peu partout. Un certain nombre existaient déjà depuis 1880 à Paris, dans la banlieue parisienne à Lyon et dans la région lyonnaise à Marseille et à Cette. Il s'en forme maintenant à Brest, à Angers, à Trélazé, à Amiens, à Lille, à Roubaix, à Troyes, à Ganges, etc.
Parmi ces nouveaux groupes, une mention est due au Groupe cosmopolite, de Paris, qui se signale par son activité de 1886 à 1888 et qui compte parmi ses membres Schiroky ; Méreaux, un chimiste de Charonne ; Parthenay, un ancien blanquiste ; Jacques Prolo ; Girondal (d'origine belge) ; Devertus, rédacteur au Cri du Peuple ; Charles Malato ; Alain Gouzien.

Fils d'un combattant de la Commune qui avait été condamné à la déportation et expédié à la Nouvelle-Calédonie, Malato a grandi sur la terre du bagne, et dans son livre, De la Commune à l'Anarchie, il a donné des descriptions saisissantes de la vie de Nouméa et de l'île des Pins. Il rentre en France avec l'amnistie. Dès 1886 il est conquis aux idées anarchistes et devient, par ses livres et ses articles de journaux, l'un de leurs meilleurs théoriciens.

Quant à Alain Gouzien qui, en 1887, est à peine âgé de vingt ans et qui est alors doué d'une activité débordante, son enthousiasme anarchiste est de courte durée. Il se convertit bientôt au culte du Sacré-Cœur, devient l'un des collaborateurs de La France chrétienne et se voue désormais à la propagande catholique. Nul ne se souvient maintenant et de cet incident et du nom même d'Alain Gouzien mais, à l'époque, sa conversion fait un bruit énorme. « Pauvre Gouzien dit Malato il eût pu trouver mieux. Il n'avait aucune méchanceté. Un peu de mysticisme et les promesses du jésuite le firent choir ». Malato ajoute « Au lendemain de sa conversion, profitant des tendances ultra-idéalistes d'un grand nombre d'anarchistes, les séculaires ennemis de tout affranchissement, masqués en socialistes chrétiens, cherchaient à nous attirer à eux. Ils n'attirèrent guère que Gouzien et un pauvre diable sans aucune valeur du nom de Bébin ». (21)
Le Groupe cosmopolite lance un journal La Révolution cosmopolite, qui a quatre numéros, tirés à quatre ou cinq mille exemplaires, pour la plupart distribués gratuitement. Après une interruption de quelques mois, causée par la pénurie d'argent, La Révolution cosmopolite paraît sous la forme de revue bi-mensuelle. Louise Michel, Malato, Odin, Cassius (pseudonyme cachant un
savant, ami de Blanqui), Jacques Prolo, le Dr Castelnau, sont ses collaborateurs. Elle tombe glorieusement, et à temps, car de nouveau la caisse se vide, sur un article d'Odin qui vaut à son auteur et à Pons, le gérant, trois mois d'emprisonnement (1888).
Peu après, Le Père Peinard, hebdomadaire, est créé par Emile Pouget. Son premier numéro paraît le 24 février 1889 et Le Père Peinard fournira une longue carrière, puisqu'il vivra jusqu'aux lois scélérates et comptera 253 numéros. Son format est celui du quart d'un journal quotidien.

Pouget ressuscite la tradition d'Hébert et du Père Duchéne; c'est la langue des faubourgs, une manière d'argot, qu'il emploie :
Bons bougres, annonce-t-il, lisez tous les dimanches Le Père Peinard
Sous ce titre, chaque semaine, le gniaff-journaleux publie ses réflecs, où il ne mâche pas leurs vérités au Jeans-foutres du Gouvernement et des patrons.

Le numéro contient seize pages de tartines et coûte deux ronds.
Sordida verba, diront dédaigneusement délicats et académiciens, comme déjà, en 1793, ils le disaient du Père Duchêne d'Hébert, qui, lui aussi, connut une abondante diffusion. (22) Eh sans doute, ce n'est ni du Paul-Louis Courier ni du Rochefort ni du Vallès mais Le Père Peinard a de l'humour, de la sève, de l'entrain, et sa gouaille cocasse et mordante retient l'attention d'un tas de lecteurs de culture élémentaire que la sereine philosophie et les exposés théoriques de La Révolte laisseraient indifférents.
Il a, d'ailleurs, un réel succès, et son tirage moyen est de huit à dix mille exemplaires.

Intermédiaire d'allures entre Le Père Peinard et La Révolte, apparaît L'Attaque que fonde Ernest Gégout, sorti depuis peu du Cri du Peuple. L'Attaque commence à paraître en 1888 mais, socialiste révolutionnaire à ses débuts, elle ne devient nettement anarchiste qu'à partir de 1889. Parmi les collaborateurs réguliers de L'Attaque Sébastien Faure, Charles Malato, Lucien Weill, François Guy, et les poètes libertaires Paul Paillette et Percheron.
D'autres brûlots, qui ont une existence éphémère, sont encore publiés à Paris ou en province Terre et Liberté (Paris, 1885, une quinzaine de numéros) ; Le Forçat du Travail (Bordeaux, 1886, une dizaine de numéros) ; La Révolte des Af famés (Calais, à peine quelques numéros) ; L'Action révolutionnaire (Nîmes, mai 1887, deux ou trois numéros) ; Le Ça ira (Paris, 1888, une dizaine de numéros) ; Le Drapeau noir (Marseille, 1888, une demi-douzaine de numéros) ; Le Bandit du Nord (Roubaix, février 1890, deux numéros) ; Le Pot à Colle et Le Riflard, qui ont chacun quelques numéros, publiés à Paris (1890-91).
Toutes ces publications à périodicité plus ou moins régulière, toutes les brochures qu'écrivent Reclus, Krojpotkine, Malato et d'autres compagnons, toutes les réunions qui sont tenues sur les plus diverses parties du territoire, déterminent, vers 1890, une indiscutable effervescence révolutionnaire et l'approche du Premier Mai va contribuer encore à accélérer le mouvement.
Fête du travail, manifestation de la classe ouvrière pour les huit heures, affirmation de la solidarité internationale des prolétaires, le Premier Mai va être célébré pour la première fois en 1890.

Il est d'origine guesdiste. Ce sont Jules Guesde et ses amis qui l'ont fait adopter par le congrès marxiste international qui s'est tenu, en juillet 1889, à Paris. Mais du moment qu'il s'agit d'une mobilisation des forces populaires, du moment que la démonstration projetée peut être l'occasion et le point de départ d'une agitation féconde, les libertaires ne sauraient s'en tenir à l'écart. Au contraire, sans qu'ils aient besoin de se concerter pour prendre une résolution, ils décident de coopérer à l'action qui se prépare. Ils sont d'autant mieux fondés à se conduire de la sorte que l'annonce du Premier Mai provoque dans le prolétariat une vive émotion.

Depuis, on s'est, de part et d'autre, accoutumé à la manifestation du Premier Mai, à son retour périodique. Mais dans les premiers mois de 1890, son approche détermine d'autant plus d'anxiété que la journée s'annonce plus mystérieuse. Que sera-t-elle?
Violente ou pacifique ? Les niais, qui s'imaginent qu'une révolution se fait sur commande et se décrète dans un congrès dix mois à l'avance, ne parlent rien moins que du Grand Soir. Mais sans pousser la sottise à ce degré, ne peut-on pas se demander s'il n'y aura pas quelque émeute, quelque soulèvement populaire?
La terreur est grande dans la bourgeoisie comme grande est l'espérance dans les milieux plébéïens.

Dans le courant d'avril, les appels, les manifestes se multiplient sur les murailles. Des réunions publiques ont lieu de toutes parts. Les socialistes en organisent un peu partout les anarchistes en organisent de leur côté ou se rendent à celle des socialistes et opposent à la conception guesdiste du Premier Mai leur conception libertaire pas de cortèges se rendant aux pouvoirs publics, mais la grève de tous les corps de métier pas de pétitions au Gouvernement ou aux Chambres, mais l'agitation dans la rue.

Le ministre de l'Intérieur a nom Constans. Il a besoin de rassurer sa clientèle, la bourgeoisie opportuniste et le patronat, il a besoin de se rassurer lui-même, car il n'est pas sans inquiétude. Aussi dans les jours qui précèdent la démonstration, ce ne sont que perquisitions, que poursuites et arrestations.
Le Père Peinard est déféré à la Cour d'Assises de la Seine en la personne de son gérant, Lucien Weill, pour le double crime d'excitation au pillage et au meurtre, et de provocation des militaires à la désobéissance. Le premier de ces crimes se trouve perpétré dans les lignes suivantes, extraites d'un article intitulé : La Manifestation du Premier Mai

S'il n'y a pas moyen de donner le coup d'épaule définitif, de foutre la bicoque bourgeoise en bas, du moins qu'on ne rate pas le coche pour se frusquer à l'oeil et prendre un léger acompte chez tous les voleurs de la Haute.

Les Louvre, les Printemps, la Belle-Jardinière, les Potin nous tendent les bras et nous font les yeux doux. C'est si bon d'avoir un paletot neuf sur le dos ou des ripattons aux pattes.
Surtout, faudra pas perdre de vue les Rothschild, nom de dieu, ainsi que tous les vautours de la finance et de la banque ;on pourra d'un saut aller dire bonjour à leurs cambuses.

Le passage suivant est retenu par le Parquet, comme contenant la provocation adressée à des militaires dans le but de les détourner de leur devoir d'obéissance :

Le 1" mai est une occase qui peut tourner à bien. II suffirait pour cela que nos frangins, les troubades, lèvent la crosse en l'air, comme en février 1848, comme en mars 71, et ça ne serait pas long du coup.
Les soldats, que sont-ils ? Nos frères de misère. Pourquoi défendraient-ils les riches ? Qu'ils y songent, nom de dieu, et quand on leur commandera Feu qu'ils essayent les fusils Lebel sur leurs chefs et qu'ils fassent merveille


Lucien Weill comparaît donc devant le jury, à l'audience du 18 avril 1890. Il se défend lui-même, expose ses idées et ajoute :
« Adversaire de la loi, je ne vous reconnais pas pour mes juges. Quel que soit votre verdict, je ne me considère pas comme jugé, mais comme frappé ». Déclaré par le jury coupable sans circonstances atténuantes, il est condamné à quinze mois de prison.
Dix jours plus tard, le 28 avril 1890, c'est au tour de Malato et de Gégout de. s'asseoir sur le même banc des accusés, devant le même jury. Le motif des poursuites est un article du premier intitulé La Lutte, paru dans L'Attaque et contenant notamment les lignes suivantes :

L'organisation faisant la force du Gouvernement, c'est elle que nous devons détruire de toutes façons. Que postes, télégraphes, téléphones, chemins de fer, journaux, soient dans l'impossibilité de fonctionner que les égoûts inondés, obstrués, refusent passage aux colonnes de troupe; que là où manque la poudre, le feu déploie ses larges ailes. Pas n'est besoin pour tout cela d'un Comité directeur qui, affolé par la multiplicité des impressions, perdrait sûrement la tête et ne pourrait que tout entraver; l'initiative des hommes et des groupes sera le meilleur guide et une fois la lutte engagée sur ce terrain, grâce à la furia anarchiste, à la force dynamique de la masse, à l'effet moral produit sur des troupes régulières isolées, le triomphe est certain.
Il est impossible d'en dire davantage. Eussions-nous quelques idées personnelles, nous ne commettrions pas la jocrisserie de les publier dans un journal que lisent nos ennemis aussi bien que nos amis les meilleurs plans de combat sont d'ailleurs ceux exécutés sous l'inspiration du moment. Nous croyons superflu de rappeler que la destruction de la paperasserie administrative et la prise au tas de tout ce qui sera nécessaire aux combattants sont des mesures qui s'imposent et qu'on devra accomplir sans attendre qu'un gouvernement collectiviste ait nommé des commissions, lesquelles nommeraient des sous-commissions, lesquelles nommeraient des rapporteurs et des délégués, lesquels n'auraient pas terminé leur travail au bout de six mois.


En terminant l'étude sur cette première phase de la lutte, rappelons aux camarades qu'il existe une brochure intéressante L'lndicateur anarchiste qui, bien qu'offrant des lacunes regrettables, donne au vrai révolutionnaire, à celui qui veut se préparer au combat, des conseils pratiques.

Malato est poursuivi en qualité d'auteur de l'article, Gégout en qualité de gérant. Fidèles à la tradition, ils se défendent eux-mêmes.

D'une voix tonitruante, qui eût rendu des points aux trompettes de Jéricho, Gégout expose comment il est venu à l'anarchisme « Mon éducation, dit-il en substance, a passé par trois phases, la phase bourgeoise, je suis fils de bourgeois et j'ai été élevé dans la bourgeoisie la phase administrative, j'ai été, durant vingt jours, sous-préfet de Falaise la phase pseudo-humanitaire, j'ai été inspecteur des Enfants assistés. Partout je n'ai rencontré qu'injustices et abus. C'est ce qui m'a rendu anarchiste ». Et il conclut :

Vous nous qualifiez d'utopistes ? Vous n'empêcherez pas que cette utopie devienne demain une réalité dont jouiront nos fils.
Et puis, comment, croirais-je à l'infaillibilité de votre justice, lorsque je la vois rendre au nom d'un Dieu qu'elle a autrefois bafoué et crucifié ?
D'une voix douce et insinuante, Malato fait un exposé complet de la doctrine anarchiste et rappelle en terminant le mot du philosophe allemand Fichte « Un jour viendra où les hommes seront assez conscients pour se débarrasser de tout intermédiaire gouvernemental dans leurs relations réciproques ».
Quinze mois de prison, trois mille francs d'amende à chacun: telle est la réponse du jury. Ainsi commence à se réaliser la prophétie d'un bon bourgeois coudoyé par Gégout et Malato dans un couloir du Palais de Justice: « Ce sont de grands malfaiteurs qui finiront un jour sur l'échafaud ».

Ayant comparu libres devant le jury, les deux condamnés sortent sans défiance de la Cour d'Assises ils se croient à peu près saufs, et déjà ont fait quelques pas place Dauphine, quand une demi-douzaine d'agents en bourgeois, sournoisement glissés dans les rangs de la foule, leur sautent dessus, les appréhendent et les entraînent violemment vers les bureaux de la Sûreté, puis
au Dépôt.

Là, ils retrouvent tout un lot de camarades victimes d'une rafle récente : Tennevin, qui arrivait de Vienne (Isère) et qui a été arrêté à sa descente du train ; Merlino, qui a été arrêté à Versailles, alors qu'il distribuait des tracts antimilitaristes ; Tortelier, Sébastien Faure et Leboucher, qui doivent donner une réunion le 30 avril ; Stoïnoff un étudiant roumain Cabot, Ricard, Cuissé, un guesdiste de la Bourse du Travail, Prévost.

Louise Michel est également l'objet d'un mandat d'arrêt du Parquet de Saint-Etienne, où elle devait donner une conférence.
La journée du 1er mai se déroule à peu près partout assez tranquillement, caractérisée d'une part par des réunions ouvrières, des cortèges, des démonstrations, des meetings d'autre part par les provocations gouvernementales (arrestations nombreuses, déploiement inouï d'infanterie, de cavalerie, de gendarmerie et de police). La caractéristique de la journée, c'est que le chômage a été appliqué dans la plupart des centres industriels.
A Vienne, la manifestation revêt un aspect presque tragique. La sous-préfecture de l'Isère est un important centre industriel. Sur la Gère sont ses usines, ses filatures de laine, ses ateliers d'effilochage d'étoffes, ses ateliers de métallurgie, qui occupent des milliers d'ouvriers. Ceux-ci sont mal rétribués la ville de Vienne est une de celles où l'exploitation patronale est la plus effrénée. Aussi la propagande anarchiste trouve-t-elle dans ce milieu un terrain particulièrement propice et, en fait, depuis 1880, elle s'y est exercée sans relâche lors du procès des anarchistes lyonnais de 1883, plusieurs compagnons viennois se trouvaient englobés dans la répression générale.

Le 29 avril, une conférence est donnée à Vienne par Tennevin et Louise Michel, ils exhortent les ouvriers à chômer et à prendre part à la manifestation.

Le 1er mai, sauf dans trois ateliers, le chômage est complet. Un meeting est tenu l'après-midi au théâtre le maire radical Jouffray et le commissaire central ayant voulu intervenir sont expulsés, non sans essuyer quelques horions. Puis un cortège se forme les ouvriers défilent à travers les rues de la cité, arborant des drapeaux rouges, symboles de la révolte, et des drapeaux noirs, symboles de la misère. Les gendarmes, sabre au clair, chargent et tentent de disperser les manifestants. Ceux-ci résistent et, renversant un camion, le transforment en barricade improvisée. Ils tiennent bon et les gendarmes doivent laisser libre passage à la foule victorieuse. Les manifestants se scindent en deux tronçons, se dirigeant chacun vers l'une des usines où le travail n'a pas été interrompu. Chemin faisant, l'un des groupes envahit la fabrique Brocart. Le patron de celle-ci est particulièrement exécré de la population récemment, il avait renvoyé diverses ouvrières qui avaient refusé de condescendre à ses caprices. En deux minutes, les manifestants se rendent maîtres de l'usine ils procèdent à une distribution de drap. Au dehors, maintes bagarres se produisent entre les ouvriers qui entonnent des refrains révolutionnaires, qui crient « A bas Brocart A bas les patrons » et les troupes accourues de toutes parts pour « rétablir l'ordre ».

Le prolétariat a eu vraiment sa journée à Vienne le ler mai 1890. (23)

Le soir, le lendemain et les jours suivants, police, gendarmerie, magistrature enquêtent, perquisitionnent. De nombreuses arrestations sont opérées qui aboutissent à un vaste procès, le 8 août, devant la Cour d'assises de l'Isère le procès de l'émeute de Vienne.

Les accusés sont au nombre de 18, ce sont Tennevin, comptable à Paris, 42 ans ; Pierre Martin, 33 ans ; Chatain, 48 ans ; Genet, 45 ans ; Antoine Piollat, 31 ans ; Buisson, 27 ans ; Garnier, 25 ans ; Cellard, 36 ans ; Marie Huguet, 24 ans ; Michel Huguet, 16 ans ; Lombard, 22 ans ; Jeanne Béal, 19 ans ; Françoise Oriol, 17 ans ; Célestine Tournier, 19 ans ; Jeanne Tavernier, 16 ans, femme Gagelin, 29 ans ; Pauline Parot, 38 ans ; Emilie Tabard, 19 ans. A l'exception de Tennevin et de Pierre Martin, qui est tailleur à Vienne (24), tous les accusés sont ouvriers tisseurs ou ouvrières cardeuses dans les fabriques de la ville.
Les débats devant la Cour d'assises présentent d'un bout à l'autre le plus vif intérêt et ne laissent pas d'être à la fois mouvementés et émouvants.

Au cours de son interrogatoire, Tennevin expose les théories libertaires, et comme le président lui déclare « Vous n'étiez pas à Vienne lorsque l'émeute s'est produite, mais c'est votre discours incendiaire qui l'a provoquée », il répond « Si j'avais l'influence que me prête l'accusation, il y a longtemps que la vieille société aurait vécu ».

Au reproche d'exploiter la crédulité publique, Pierre Martin réplique :

De tout temps, à toute époque, lorsqu'un homme de foi, sincère dans ses opinions, logique dans sa manière d'agir, risque sa liberté, sa vie, pour une cause qu'il croit, qu'il reconnaît être juste, les gens sans opinion, prêts à les partager toutes suivant leurs intérêts, ne peuvent pas comprendre que les apôtres d'une idée soient autre chose que des salariés de leur cause. Les frais de réunion, les voyages des amis qui se dérangent pour y assister, les secours aux familles des détenus et aux détenus eux-mêmes, voilà à quoi sert Je produit des conférences publiques. Les anarchistes ne sont point des commerçants, mais les apôtres d'une idée nouvelle.

Martin s'explique ensuite sur les faits eux-mêmes qui se sont passés à Vienne le 1er mai c'est le sentiment populaire qui a tout guidé, c'est la force ouvrière qui s'est déchaînée irrésistiblement.
il nie la plupart des propos absurdes que lui prêtent les rapports de police mais il revendique hautement sa part de responsabilité dans les événements. Si les ouvriers et ouvrières ont envahi les magasins du patron Brocart, c'est que ce patron était devenu pour tous les travailleurs viennois un objet d'exécration et de mépris il n'avait pas hésité à congédier les ouvrières qui repoussaient ses exigences.

A quoi le président des assises objecte gravement que cela est ignoble, mais ne justifie ni la vengeance ni le pillage.
Les débats durent quatre jours. Le procureur général Dubois sollicite du Jury des condamnations exemplaires « Si vous pensez, conclut-il, que dans un pays libre comme le nôtre, il ne doit y avoir ni troubles dans la rue ni violence ni arbitraire si vous pensez que le respect des lois est la nécessité indispensable à tout gouvernement, alors vous vous montrerez sévères et vous ferez voir que la République française, tout en étant tolérante, sait prouver qu'elle est forte ».

Tennevin, Pierre Martin, présentent eux-mêmes leur défense. Les autres accusés sont assistés par des avocats de Grenoble. Trente-trois questions sont posées aux jurés qui, après une délibération d'une heure, émettent un verdict affirmatif, mitigé de circonstances atténuantes, pour Pierre Martin, Tennevin et Buisson et un verdict négatif pour les autres accusés. Martin accueille le verdict par ces mots « Je souhaite que la conscience de messieurs les jurés soit aussi tranquille que la mienne ». Puis, au milieu de l'émotion générale, les acquittés embrassent leurs compagnons condamnés, tandis que la Cour prononce les peines suivantes Pierre Martin, cinq ans de prison, dix ans d'interdiction de séjour Tennevin, deux ans de prison, cinq ans d'interdiction de séjour Buisson, un an de prison et cinq ans d'interdiction de séjour.

En raison d'un vice de forme, la Cour de Cassation casse l'arrêt de Grenoble en ce qui concene Martin, et le renvoie devant une autre Cour d'assises (celle des Hautes-Alpes), sans toutefois que le Jury soit appelé à délibérer de nouveau. Le 8 décembre 1890, Pierre Martin comparaît ainsi devant les Assises de Gap, où sa peine est réduite à trois ans de prison.

Dans d'autres parties de la France, les poursuites continuent. Le mois de décembre 1890 en voit encore deux importantes. Le 8, à Paris, le gérant du Père Peinard, Faugoux, que Sébastien Faure a obtenu l'autorisation de défendre devant le Jury, est condamné à deux ans de prison et trois mille francs d'amende pour divers articles parus récemment et dans lesquels, pour n'en point perdre l'habitude, le Parquet avait relevé les délits de provocation au meurtre et au pillage et de provocation à des militaires pour les détourner de leur devoir.

Le 18 décembre, à Douai, Eugène Girier, dit Lorion, à peine âgé de 21 ans, comparaît devant le Jury du Nord pour tentatives de meurtre sur des agents. Quelques mois plus tôt, à la suite d'un article particulièrement outrageant pour les anarchistes lillois, publié par le journal catholique La Dépêche, plusieurs d'entre eux, dont Lorion, s'étaient rendus aux bureaux dudit journal et avaient malmené ses rédacteurs. Ils furent condamnés à des peines diverses. Lorion, qui n'avait pu être arrêté, se vit, par défaut, infliger quinze mois d'emprisonnement. Sur ces entrefaites, Le Cri du Travailleur, organe de Defory et des socialistes lillois, publie un article indiquant que Lorion était au Havre et ajoutant que si la police ne le mettait pas à l'ombre, c'est qu'elle y mettait de la bonne volonté ou qu'elle avait des raisons pour agir ainsi. En face d'une semblable insinuation, que fait Lorion ?
N'écoutant que son tempérament ardent et sans songer aux conséquences de sa témérité, mais soucieux par dessus tout de se laver du soupçon infâmant que l'on a dirigé contre lui, il annonce qu'il se rendra à Roubaix, qu'il y donnera une réunion publique et contradictoire et il somme ses diffamateurs de s'y présenter.
Le 6 septembre, il est à Roubaix. A la police qui veut s'emparer de sa personne il résiste énergiquement il se défend, le revolver au poing, et blesse deux agents. Ce sont ces coups et blessures, qualifiés tentatives de meurtre, qui le conduisent en Cour d'assises. Il présente lui-même sa défense, non sans émotion, et est condamné à dix ans de travaux forcés et quinze ans d'interdiction de séjour. (24)

Le ler mai 1891, la manifestation ouvrière internationale, inaugurée l'année précédente, est renouvelée. Dans l'ensemble de la France elle est, comme en 1890, caractérisée par une débauche de provocations gouvernementales, de charges policières et militaires, d'arrestations et de poursuites. Les socialistes Jean-Baptiste Clément et Langrand, l'un à Charleville, l'autre à Saint- Quentin, sont arrêtés et condamnés à plusieurs mois de prison.
Toutes ces violences du .pouvoir sont complétées et couronnées par le massacre de Fourmies (douze morts, une trentaine de blessés), où la République de M. Constans se montre la digne continuatrice de l'Empire d'Aubin et de La Ricamarie.
A Clichy, la participation des compagnons libertaires à la manifestation donne lieu à de vifs incidents. Comme ils défilent sur la voie publique, le drapeau rouge en tête, la police tente de les arrêter et d'arracher leur drapeau. Une violente bagarre se produit alors. Les manifestants résistent énergiquement quelques-uns tirent sur les agents le commissaire Guilhem et cinq agents sont blessés, d'ailleurs légèrement trois anarchistes sont atteints plus grièvement un d'entre eux, Decamps, reçoit six coups de sabre. Enfin, force reste à la « loi et plusieurs compagnons sont arrêtés.

Au poste, ils sont tellement roués par les agents déchaînés que Le XIXe Siècle, dans son numéro du 4 mai, peut donner ce détail savoureux « Les anarchistes n'ont pas encore été interrogés parce qu'ils sont assez malmenés par le vigoureux passage à tabac qu'ils ont subi au poste de police ».

Les incidents de Levallois-Perret ont leur inévitable épilogue en Cour d'assises, et le 28 août 1891, trois militants anarchistes, Decamps, forgeron (32 ans), Léveillé, ajusteur (35 ans) et Dardare, ciseleur (24 ans), sont traduits devant le jury de la Seine.
Ils sont accusés « conjointement avec d'autres individus demeurés inconnus, d'avoir porté des coups et fait des blessures avec l'intention de donner la mort à des agents de la force publique dans l'exercice de leurs fonctions ». Crime qui, sans circonstances atténuantes, est puni de la peine de mort.

Les débats sont présidés par le Conseiller Benoit et le rôle du Ministère public est tenu par l'avocat général Bulot, qui prononce an réquisitoire d'une extrême sévérité et ne réclame rien de moins que la tête des accusés.

Après plaidoiries des avocats, Decamps donne lecture au jury d'un mémoire consacré à sa défense et affirmant les principes anarchitstes.

Mais c'est une conférence que vous nous faites là intervient le président.

Quoi répond Decamps, vous nous traitez d'assassins et vous nous refusez le droit de répondre ? Soit, je m'arrête.
Conduisez-nous immédiatement sur la place de la Roquette...
Le jury, édifié par les débats qui ont démontré les provocations et les violences de la police, se montre relativement indulgent. II rapporte un verdict affirmatif mais mitigé par des circonstances atténuantes, en ce qui concerne Decamps et Dardare et négatif à l'égard de Léveillé. Decamps est condamné à cinq ans de prison, Dardare à trois ans, Léveillé est acquitté. Ce qui permet de dire à La Révolte « Le ministère public demandait trois têtes et il a obtenu huit ans de prison. Autant dire que la police a été condamnée ».

(A suivre) Aima-Léo Zévaès

Partie précédente : III A L'ESPLANADE DES INVALIDES. – L'AFFAIRE DUVAL.

(21) Charles MALATO, De la Commune à l'Anarckie, p. 251.
(22) Les Goncourt, ces artistes du style et puristes de la forme s'il en fût rendent hommage à la langue du Père Duchêne et en apprécient la saveur « Ne vous laissez pas tromper, écrivent-ils, à ces b... à ces f... qui ne sont pour ainsi dire qu'une manière de ponctuation surmontez le dégoût et vous trouverez, au delà de ce parler de la Râpée, une tactique habile, un adroit allèchement pour le populaire, une mise à sa portée des thèses gouvernementales et des propositions abstraites de la politique. Vous trouverez par delà un idiome poussé de ton, nourri, vigoureux, rabelaisien, aidé à tous moments de termes comiques ou grossiers venant à bien, un timbre juste, un esprit de saillies remarquable, une dialectique serrée, un gros bon sens carré et plébéien. Un jour viendra quand pour juger les œuvres on ne se rapelera plus quelles mains ont tenu les plumes où l'on reconnaîtra esprit, originalité, éloquence, peut-être la seule véritable éloquence de la Révolution, aux Pères Duchéne et surtout à Hébert » (E. et J. de GONCOURT, Histoire dè la Société française pendant la Révolution.)
(23) Dans son livre, L'Evolution, la Révolution et l'Idéal anarchique (p. 263), Elisée Reclus insiste sur la portée révolutionnaire de la journée de Vienne :
« Lors de la grande grève des chargeurs et portefaix de Londres, tout le quartier des docks ne s'est-il pas trouvé de fait entre les mains d'une foule internationale, fraternellement unie ? Nous avons vu mieux encore. A Vienne, près de Lyon, des centaines d'ouvriers et d'ouvrières, presque tous tisseurs de lainages, ont su noblement fêter la journée du Premier Mai en forçant les portes d'une fabrique, non en pillards, mais en justiciers solennellement, avec une sorte de religion ils s'emparent d'une pièce de drap qu'ils avaient eux-mêmes tissée et, tranquillement, ils se partagent cette étoffe, longue de plus de 300 mètres, et cela sans ignorer que les brigades de gendarmerie, mandées de toutes les villes voisines par télégraphe, se groupaient sur la place publique pour leur livrer bataille et peut-être les fusiller. Mais ils savaient aussi que leur acte de main-mise sur l'usine, véritable propriété collective, ravie par le capital, ne serait point oublié par leurs frères de travail et de souffrance. N'est-ce pas là une date mémorable dans l'histoire de l'humanité ? » (24). Né le 15 avril 1856, à Vienne. Elisée Reclus parlait de cet homme qui a passé en prison de nombreuses années comme « de l'être le plus débonnaire, le plus patient, un des meilleurs qu'il ait connus » (Elises Reclus, Correspondançe, T. Il, p. 312.)

(24) Delory a dû, depuis, reconnaître combien avait été fâcheuse l'attitude de ses amis. « Au journal on commit l'imprudence d'insérer cette communication », écrit-il dans son livre Aperçu historique sur la Fédération du Nord du Parti socialiste, p. 88.

Lorion, mêlé à une révolte des indigènes, fut tué au bagne.


Ecrit par libertad, à 20:53 dans la rubrique "Histoire de l'anarchisme".



Modèle de mise en page par Milouse - Version  XML   atom