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Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (3) par Anne-Léo Zévaès

III A L'ESPLANADE DES INVALIDES. – L'AFFAIRE DUVAL.
LES SANS-TRAVAIL. – LA DÉMONSTRATION DE L'ESPLANADE DES INVALIDES. – CONDAMNATIONS DE Louise MICHEL ET D'EMILE POUGET. – DUVAL EN COUR D'ASSISES. – CONTROVERSES SUR LA REPRISE INDIVIDUELLE.
La période de 1883-84 est marquée par une crise économique d'une acuité particulièrement redoutable.
A Paris, le nombre des chômeurs atteint environ 150.000. A Lyon, on compte 10.000 tisseurs et 5.000 teinturiers sans pain.
A Saint-Etienne, 10.000 ouvriers des compagnies minières et métallurgiques à Besançon, plusieurs milliers d'ouvriers des diverses corporations sont sans travail.
Dans l'Allier, les hauts-fourneaux sont éteints et l'aciérie arrêtée.
Dans tous les centres industriels il en est de même. La cause de la crise réside évidemment dans le désordre, dans l’incohérence de la production qui fait que chaque pays, que chaque fabricant même produit comme s'il devait, à lui seul, approvisionner tout le marché qu'il ne sait pas, même quand le marché est déjà saturé, limiter son effort que la surproduction est ainsi inévitable. Le chômage, la misère pour les ouvriers, résultent – ô absurdité du régime économique – de la surabondance des produits.

Sans doute, on pourrait dans une certaine mesure atténuer l’intensité de la crise en réduisant la longueur de la journée de travail qui est alors de douze heures (ce qui, par répercussion, augmenterait le nombre des ouvriers employés) et en commençant à Paris, immédiatement, les vastes travaux de développement et d'assainissement reconnus nécessaires. On pourrait aussi voter quelques douzaines de millions au profit des chômeurs les plus nécessiteux, des familles privées de pain, comme on a coutume de le faire, par exemple, pour des populations victimes d'inondations. Mais le Gouvernement, fort de sa police et de son armée pense que les affamés peuvent attendre.

A la Chambre, quelques députés interpellent. Le radical Tony Révillon, qui représente les quartiers ouvriers de Charonne et du Père Lachaise, invite le Gouvernement « à hâter l'exécution des travaux qui dépendent de l'Etat dans le département de la Seine et à proposer l'ouverture d'un crédit de trois millions pour venir en aide aux victimes de la crise, crédit qui serait mis par moitié à la disposition de l'Assistance publique et de commissions de quartier composées de représentants des syndicats ouvriers »,
Mais M. Waldeck-Rousseau, ministre de l'Intérieur, oppose la doctrine opportuniste et gouvernementale « L'Etat n'a pas à faire œuvre de charité ».

Dans une série d'articles du Cri du Peuple et dans une campagne de meetings, Jules Guesde s'efforce, fidèle à sa méthode de conquête des pouvoirs publics, vers l'intervention de l'Etat. Dans le même sens, le blanquiste Vaillant intervient au Conseil municipal de Paris.

Cependant, la crise se prolonge, toujours plus douloureuse et plus angoissante.

Dès lors, quel peut être le rôle des anarchistes ? Evidemment ils sont impuissants à apporter un remède à une crise qui a ses origines et ses causes directes dans le régime économique actuel. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est profiter de cette crise pour une œuvre de propagande et d'agitation, c'est en dégager les leçons c'est appeler les affamés, les résignés, les victimes, à réfléchir sur l'insécurité de leur destinée, à se transformer en révoltés. Et aussi ne faut-il pas que les privilégiés de la fortune soient troublés dans leur quiétude et dans leur égoïsme par le spectacle de ces misères atroces, par l'audition des cris de désespoir de ces opprimés ?

De là, l'idée émise par un certain nombre d'anarchistes d'une démonstration, sur la voie publique, des sans-travail et qui est adoptée par la Chambre syndicale des menuisiers.
Ceux-ci sont convoqués le vendredi 9 mars 1883, à deux heures, à un meeting monstre qui se réunira sur l'Esplanade des Invalides. Au nombre de plusieurs milliers ils s'y rendent.


Bousculés par les forces policières du ministre Waldeck- Rousseau et du préfet Camescasse, les manifestants se séparent en deux groupes. L'un se dirige vers l'Elysée, l'autre prend la route du boulevard Saint-Germain. Sur leur passage les miséreux pillent quelques boutiques de boulangerie celles de M. Augereau, rue du Four, et de M. Morisset, boulevard Saint-Germain et cassent quelques vitres. Place Maubert, une violente bagarre met aux prises la police et les anarchistes qui résistent le leur mieux. Les agents s'étant précipités, pour l'arrêter, sur Louise Michel qui brandit un drapeau noir, Pouget s'oppose à l'arrestation, s'efforce de délivrer Louise et est lui-même arrêté.
Louise Michel réussit à échapper à la police.

Pendant ce temps, l'autre partie des manifestants environ trois ou quatre mille marche sur l'Elysée par l'avenue d'Antin et la rue Matignon. L'avenue de Marigny est barrée par les gardes républicains. Le préfet Camescasse et le commissaire Clément protègent les abords du palais présidentiel. Faubourg Saint- Honoré, à la hauteur du numéro 71, une forte escouade de gardiens de la paix s'élance et repousse les ouvriers.

Du travail ou du pain clament ceux-ci.

Puis ils se reforment et reviennent vers le palais. Une nouvelle charge de police les arrête et les disperse peu à peu.
Louise Michel était cachée rue Censier, chez Ernest Vaughan, alors que toute la police la croyait partie pour l'étranger. L'état de santé de sa mère qui était alors gravement malade et qui devait mourir quelques mois plus tard (12) la préoccupait à juste titre. Mais elle n'est point femme à demeurer longtemps cachée et elle n'a point l'intention de se dérober à la justice. Le 29 mars, elle se rend à la Préfecture de police, accompagnée de Vaughan, qui demande Camescasse. Le Préfet fait répondre qu'il n'est pas visible. On demande Puybaraud, son coadjuteur. Il est absent.
Sur la carte de Vaughan, carte portant l'adresse de celui-ci, Louise Michel écrit ces quelques lignes

« Louise Michel tenait à n'être arrêtée ni chez sa mère, ni dans une réunion publique. Elle a terminé certains travaux et assuré le sort de sa mère. Elle vient aujourd'hui se mettre à la disposition de M. Camescasse ».

Son arrestation a lieu le lendemain.

L'affaire a son épilogue devant la Cour d'assises de la Seine, le 22 janvier 1883.

Ce n'est pas la première fois que Louise Michel comparaît devant la Justice de son pays. Elle a pris une part active à la Commune, et le 16 décembre 1871 elle a été condamnée, par l’un des Conseils de Guerre de Versailles, à la déportation dans une enceinte fortifiée. Aux officiers qui la jugeaient, elle avait déclaré « Ce que je réclame de vous qui vous appelez Conseil de Guerre, qui vous donnez comme des juges, qui ne vous cachez pas comme la Commission des Grâces, c'est le camp de Satory où sont déjà tombés mes frères. Il faut me retrancher de la société, vous a dit le Commissaire du Gouvernement. Il a raison. Puisqu'il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n'a droit qu'à un peu de plomb, j'en réclame ma part. Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance. Si vous n'êtes pas des lâches, tuez-moi ».

Elle subit sa peine à la Nouvelle-Calédonie. Rentrée en France avec l'amnistie, elle reprend aussitôt sa place à l'avant-garde révolutionnaire elle se prodigue dans les meetings et les manifestations populaires. Le 7 janvier 1883, elle est condamnée à quinze jours de prison pour outrages aux agents, au cours de la manifestation organisée à l'anniversaire de la mort de Blanqui. Tout Paris connaît sa générosité, son désintéressement, son abnégation et sa vaillance. Aussi jouit-elle dans les faubourgs d'une véritable popularité. On l'y surnomme familièrement, la Grande Louise, la bonne Louise, la Vierge rouge (13). En 1883, elle est âgée de cinquante-trois ans.

Emile Pouget, lui, est un garçon de vingt-trois ans à peine, originaire des environs de Rodez, fils d'un notaire. Orphelin de bonne heure, il vient à Paris à l'âge de quinze ans et entre comme commis dans un magasin de nouveautés. Dès 1880 il se lie avec les premiers anarchistes et tente de créer une Chambre syndicale des employés.

Devant le Jury, Louise Michel et Emile Pouget sont accusés du pillage des boulangeries.

Pouget est, en outre, poursuivi. pour une brochure destinée aux soldats et comportant notamment les conseils suivants :
1°A la première nouvelle de l'insurrection, chaque soldat révolutionnaire devra incendier la caserne cù il se tiendra pour cela il se digéra vers les points où seront accumulés les bois, les pailles et les fourrages dans tous les cas, il devra mettre le feu aux paillasses en ayant préalablement le soin d'en vider une pour donner plus de prise à l'incendie.

2° Au milieu de la confusion qui se produira nécessairement dès que l'incendie se sera propagé, il faudra pousser à la révolte et frapper impitoyablement les officiers jusqu'à ce qu'il n'en reste pas un seul debout.
3° Les soldats devront alors sortir de leurs casernes embrasées et se joindre au peuple en emportant leurs fusils et des munitions pour aider les ouvriers insurgés à écraser les forces policières.

Cette brochure, dit l'acte d'accusation, aurait été propagée à Marseille, à Reims, à Amiens, à Bordeaux, à Roanne, etc.
Enfin, un troisième compagnon, Moreau (dit Garraud), typographe au Petit Troyen, est poursuivi pour avoir distribué la brochure à Troyes.

Le président interroge Louise Michel

D. Vous avez pris part à la manifestation des sans-travail ?
R. Je suis toujours avec les misérables.
D. Pourquoi n'êtes-vous pas restée chez vous ?
R. On avait annoncé que le Gouvernement allait balayer l'Esplanade des Invalides avec ses canons. J'ai voulu être au danger.
D. Vous avez donné le signal du pillage.
R. Je le nie. Mais je ne conteste pas que j'étais sous une impression pénible. La rue ressemblait à une ruche pleine d'abeilles et je songeais que celles qui font le miel ne le mangent jamais. Je suis restée pour manifester en faveur des meurt-de-faim.
D. Vous persistez à prétendre que vous n'aviez en vue qu'une manifestation pacifique ?
R. Oui, pacifique.
D. Et le pillage des boulangeries ?
R. Ce n'est rien. Vous en avez bien fait d'autres en 1871, quand Galliffet égorgeait dans la rue le peuple affamé.

Le président procède ensuite à l'interrogatoire d'Emile Pouget

D. Vous avez un métier, vous vous êtes courtier en librairie. Qu'alliez-vous faire à cette manifestation d'ouvriers sans ouvrage ?
R. J'allais protester contre un gouvernement qui laisse les travailleurs sans pain.
D. Alors c'est le gouvernement qui est responsable de tout ?
R. Parfaitement C'est lui qui représente et qui défend les abus et les privilèges.
D. Vous professez les doctrines les plus violentes. On a trouvé chez vous un manuscrit qui débutait par cette phrase « Tuer un député ou un patron vaut mieux que faire cinquante discours ».
R. C'est une opinion. Vous me faites un procès de tendance.
D. Non mais, comme magistrat, j'ai le droit de flétrir vos doctrines avant que le jury les condamne,
R. Ces écrits sont moins meurtriers que les mitrailleuses gouvernementales.

Une séquelle de témoins à charge défilent durant deux audiences à la barre. Parmi les témoins cités à la requête de la défense, Henri Rochefort et Ernest Vaughan. Le rédacteur en chef de L'Intransigeant dépose en ces termes :

Je connais Louise Michel avec laquelle j'ai été déporté en Nouvelle- Calédonie. Sa case était vis-à-vis de la mienne. Louise Michel, pendant le trajet, n'avait cessé de se sacrifier pour ses compagnes, leur distribuant sa nourriture et ses vêtements. A la Nouvelle, elle allait sans chaussures, elle donnait tout ce qu'elle avait et se nourrissait de rien elle couchait par terre. Elle avait transformé sa case en hôpital et y soignait les malheureux.

A son tour, Vaughan s'exprime ainsi :

Je tiens à dire toute ma respectueuse sympathie pour Mme Louise Michel. Je suis fier d'être son ami.
Louise MICHEL. Je ferai en sorte que mes amis soient toujours fiers de moi. Le témoin voudrait-il dire s'il sait de quelle façon on a traité ma famille ? Car, nous aussi, nous avons des familles.
VAUGHAN. Je sais qu'un misérable est venu frapper d'un coup de canne, à domicile, la femme qui garde la mère de Louise Michel.


L'avocat général de service est M. Quesnay de Beaurepaire. Ce magistrat se pique d'esthétique et a la prétention de donner à ses réquisitoires quelque tournure littéraire. Et le voici qui compare Louise Michel successivement à une Furie, à une Erinnye en tournée, à une Amazone, à une Sultane flanquée de ses deux vizirs Pouget et Garraud. Ce n'est plus, continue-t-il, la femme de la République romaine, qui gardait la maison et qui filait la laine, etc. etc.

Les accusés se défendent eux-mêmes.

Le Jury déclare

Louise Michel, coupable d'actes de pillage en bande, Emile Pouget, de pillage en bande, de distribution aux soldats d'écrits les excitant à la révolte et au meurtre de leurs officiers, Garraud, de la distribution des mêmes écrits.

En conséquence de ce verdict, la Cour condamne Louise Michel, à six années de réclusion et à dix années de surveillance de la haute police, Emile Pouget, à huit années de réclusion et à dix années de surveillance de la haute police, Garraud, à un an d'emprisonnement.

Le président prévient les condamnés qu'ils ont trois jours francs pour se pourvoir en Cassation contre la sentence qui vient d'être rendue.

C'est inutile, répond en souriant Louise Michel, votre verdict a trop bien mérité de l'Empire.

Comme les condamnés, entourés de nombreux gardes, quittent la salle des Assises, la foule s'écrie «Vive Louise Michel ! Le peuple l'acquitte ».

Louise Michel et Emile Pouget sont, en même temps que Kropotkine, Emile Gautier et quelques autres condamnés de Lyon, graciés en janvier 1886 par Jules Grévy, à la suite de sa réélection à la présidence de la République.

Le 5 octobre 1886, l'attention de l'opinion publique est soudainement rappelée sur l'agitation anarchiste et sur la propagande par le fait par ce qu'on appelle « l'Affaire Duval ». Ce jour-là,
l'hôtel situé rue de Monceau et habité par l'artiste peintre Madeleine Lemaire, est pillé et à demi-incendié.

Quelques jours après, les auteurs de cet acte sont arrêtés ils se nomment Clément Duval, Didier et Houchard. Appréhendé par l'agent Rossignol, Duval tente de s'échapper et porte au policier deux coups de poignard.

L'affaire fait un certain bruit mais elle n'est d'abord signalée par les journaux, à l'habituelle rubrique des faits-divers, que comme un cambriolage banal. Le Cri du Peuple en rend compte comme d'un ordinaire vol avec effraction, suivi d'un commencement d'incendie.

Mais, au bout de quelques semaines, par deux lettres adressées au Révolté, Duval, qui fréquente, en effet, le groupe libertaire Les Déshérités de Clichy et le groupe La Panthère des Batignolles revendique hautement sa qualité d'anarchiste et donne à son acte le caractère d'une opération de reprise :

J'assume seul écrit-il le 6 novembre la responsabilité de mon acte et ceux qui profitent de la bêtise humaine pour chercher à déconsidérer une idée aussi juste, aussi belle que celle que défendent les anarchistes, en cherchant à faire retomber sur un parti tout entier les fautes ou les torts (si fautes ou torts il y a) de ses défenseurs, sont des crétins qui y ont intérêt et qui tremblent devant la logique serrée de l'idée anarchiste.

J'ai cru ces explications nécessaires aux compagnons.

Le 20 novembre, il écrit encore :

Je n'ai pas à rougir d'un acte que j'ai commis au service d'une cause aussi noble que celle que nous servons. Seulement, ce que je regrette c'est qu'on ait arrêté d'autres personnes pour un fait que j'ai accompli tout seul et dont je revendique la responsabilité.

L'affaire vient les 11 et 12 janvier 1887 devant la Cour d'assises de la Seine présidée par le conseiller Bérard des Glajeux et la violence des réponses de Duval ne laisse pas de donner aux
débats un caractère des plus houleux.

A l'accusation de vol et d'incendie dans une maison habitée Duval répond « Le droit de ceux qui n'ont rien est de prendre à ceux qui possèdent ». A l'accusation d'avoir blessé avec un poignard l'agent Rossignol, qui, porteur d'un mandat régulier, voulait l'arrêter, Duval réplique « L'agent m'arrêtait au nom de la loi je l'ai frappé au nom de la liberté ».

M. Goron, chef de la Sûreté, qui assiste à la première audience, est frappé de l'énergie déployée par le principal accusé « Je sortis de cette audience, écrit-il un peu plus tard, stupéfait de l'audace de Duval et profondément troublé de voir de semblables théories s'affirmer ainsi publiquement ». (14)

A la seconde audience, un incident est provoqué par deux témoins cités par la défense qui refusent de prêter un serment contenant une formule religieuse et qui sont, pour ce fait, con- damnés à cent francs d'amende. (15)

La défense est assurée par un jeune avocat qui a été commis d'office par le bâtonnier et qui fera bientôt au Palais une carrière brillante. Le Cri du Peuple apprécie ainsi sa plaidoirie « L'avocat de Duval, Me Labori, est un grand beau jeune homme de fière allure à qui il manque bien peu de chose pour devenir un des orateurs écoutés de notre jeune Barreau. La voix, grave et timbrée, sonne clair le geste, encore que trop multiplié, est ample ». (16)
Quand Me Labori a terminé sa plaidoirie, Duval tient à ajouter une défense personnelle exposant ses idées. Il menace le Jury et la Cour, s'il sort jamais de prison, de les faire sauter à la dynamite, et se répand en critiques particulièrement véhémentes à leur égard. Le président lui intime l'ordre de se taire. Duval persiste dans ses violences et les aggrave.

En raison de cette attitude, il est alors expulsé de la salle audience par application des lois de septembre que la monarchie de juillet avait promulguées à l'occasion du procès de Fieschi devant la Chambre des Pairs. Ces lois n'avaient pas été appliquées à Paris depuis les débats du procès de l'abbé Vergé, meurtrier de l'archevêque Sibour. (17)

Cette expulsion provoque un énorme tumulte dans la salle où les anarchistes se trouvent massés en nombre. « A moi, les compagnons Vive l'anarchie » s'écrie Duval, tandis que les compagnons répètent à maintes reprises « Vive l'anarchie ». Trente gardes républicains enlèvent Duval de son banc et le verdict est prononcé en face de la force-armée, baïonnette au canon. Le président se rend ensuite à la Conciergerie pour donner connaissance de l'arrêt de la Cour à Duval, revêtu de la camisole de force.
Pour protester contre la condamnation à mort de Duval, les groupes anarchistes organisent des meetings qui ont lieu le 23 janvier, salle de la Boule-Noire, 96, boulevard des Batignolles le 25, salle du Commerce, 94, faubourg du Temple le 28, aux Mille-Colonnes, 20, rue de la Gaîté. On y entend Tortelier, Tennevin, Dangers, Leboucher, Louise Michel, etc. qui font l'apologie de Duval et de son geste.

Mais dans les groupes, dans les divers milieux révolutionnaires, s'élèvent des controverses extrêmement vives. Faut-il, comme Duval, proclamer le droit au vol et y voir une conception anarchiste ? Faut-il considérer le vol comme un commencement d'expropriation capitaliste ? Faut-il admettre que l'argent délibérément volé soit affecté à la propagande révolutionnaire ? Ou, au contraire, la théorie du vol n'est-elle pas contraire aux principes ?
Et enfin n'y a-t-il pas à craindre qu'une opération comme celle de l'hôtel Lemaire ne serve d'exemple et d'excuse à des gredins qui ne songeront qu'à voler pour s'enrichir et jouir personnelle-
ment et qui, de la propagande, n'auront nul souci ?
Ces questions sont âprement discutées entre compagnons, et Le Révolté adhère (assez timidement il est vrai) à la théorie du droit au vol son adhésion est surtout inspirée par le fait qu'il connaît Duval et est sûr de sa sincérité.

Mais la discussion gagne les milieux socialistes. Sévérine qui, depuis la mort de Vallès, assume la direction du Cri du Peuple se mêle au débat et, sous le titre Les Responsables, publie un article favorable à Duval :

Vous prêchez dit-elle en s'adressant aux collectivistes, aux socialistes, qui réprouvent les faits et gestes du condamné de la Cour d'assises, vous prêchez le vol en masse et vous l'appelez restitution. Vous crachez sur le vol individuel, et vous l'appelez crime. Pourquoi ? Oui, pourquoi ?
J'ai trop l'horreur des théories et des théoriciens, des doctrines et des doctrinaires, des catéchismes d'écoles et des grammaires de sectes, pour argumenter et discutailler à perte de vue sur l'acte d'un homme que le bourreau tient déjà par les cheveux et que tous avaient le droit d'injurier et de réprouver sauf nous.

Nous passons notre vie à dire aux humbles c'est notre conviction et c'est notre devoir qu'ils sont volés, exploités, assassinés. Nous attisons les colères, nous embrasons leurs intelligences, nous incendions leurs âmes nous faisons de ces résignés des révoltés, au nom de la suprême Justice et de l'Egalité suprême. Nous leur disons « La Révolution est proche qui viendra vous délivrer. Groupez vos douleurs, liez en faisceaux vos rancunes, vos espérances, et faites crédit à la Sociale de quelques années de misère et de sacrifice ».

Les têtus et les persévérants comprennent, serrent d'un cran la boucle de leur ventre vide et se remettent au labour social en songeant à la moisson prochaine.

Mais les autres, les impatients, les exaltés, ceux qui ont la faim impérative ou la haine hâtive, ceux qui ont trop souffert, trop pâli, les cerveaux réfractaires à toute idée de discipline et d'organisation, ceux-là aussi écoutent et ne nous entendent point. Le son de nos paroles frappe leurs oreilles, le sens ne s'imprime pas dans leur esprit, et ces hystériques de la misère, ces névrosés de la révolte, commettent quelque acte insensé ou coupable.

La société bourgeoise se jette sur cet homme, l'empoigne, le supplicie et notre excommunication tombe sur lui, implacable, féroce et lourde comme la dernière pierre qui écrase le coeur du lapidé.

Oh non, pas cela Tous, sauf nous !

A nous les éduqués et les meneurs de la foule, toutes les responsabilités ! A eux, toutes les indulgences et toutes les pitiés !
Avec les pauvres toujours malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes, malgré leurs crimes (18)

Jules Guesde, qui est le principal leader du Cri du Peuple, répond le lendemain, avec sa vigueur habituelle, à Séverine :
Quoi qu'en ait dit Séverine, au Cri du Peuple, « on ne prêche pas », on n'a jamais prêché « le vol en masse », en le traitant de restitution

Sinon, aucun de nous n'aurait mis le pied ou la plume dans le journal de Vallès : ni Massard, ni Goullé, ni Duc-Quercy, ni Fournière, ni Deville, ni moi.

Socialistes, nous poursuivons et ne pouvons poursuivre qu'une chose : la fin du vol, de tous les vols, qui constituent et qu'engendre la propriété capitaliste.

Et c'est pourquoi, parce que sur notre drapeau il est écrit guerre aux voleurs il nous est interdit de pactiser avec des voleurs, d'où qu'ils viennent, et pourquoi surtout il nous est interdit de laisser donner la théorie du vol comme le dernier ou comme le premier mot de la Révolution.
Qu'un homme prenne, quand il a faim, quand les siens ont faim et ce n'est pas le cas de Duval, nous ne lui jetterons certes pas la pierre.
Mais nous ne confondrons pas cet acte de conservation individuelle ou familiale avec un coup de feu d'avant-garde.

Combien de Duval peut faire éclore demain la seule illusion entretenue qu'en forçant une serrure et en faisant main basse sur ceci ou sur cela, on sert sa classe ou son parti, on devient martyr, sinon héros (19)
C'est à la suite de cette polémique dans les colonnes mêmes du journal que Jules Guesde et ses amis rompent avec Séverine et quittent Le Cri du Peuple. L'acte du libertaire Duval a cette conséquence imprévue de déterminer une scission dans le grand journal socialiste de l'époque.

Quelques jours après, le président Jules Grévy, considérant qu'il n'y a pas eu mort d'homme dans l'affaire Duval, que l'agent Rossignol est bien remis de sa blessure et qu'il n'est pas d'usage de laisser exécuter un condamné qui n'a pas tué, commue en celle des travaux forcés à perpétuité la peine capitale prononcée par la Cour d'assises contre Duval.

Le retentissement de l'affaire en raison de l'attitude de Duval devant le Jury, de ses déclarations virulentes et de son expulsion du prétoire par la force armée est considérable, et M. Goron, que nous avons déjà cité, le constate en ces termes dans ses Mémoires :

Je ne veux point me donner les gants d'avoir été bon prophète et d'avoir prévu toutes les conséquences du mouvement anarchiste je me vanterais bien à tort d'une prescience que je n'eus point. Mais j'eus comme le pressentiment du danger. Je compris qu'une force destructive se révélait et je me demandai quelle serait la meilleure barrière à lui opposer. (20)

(A suivre) Anne-Léo Zévaès.

Partie précédente : II DANS LA REGION LYONNAISE


(12) Son médecin n'était autre que Georges Clemenceau qui, chaque matin, allait lui rendre visite.(13)  « Le peuple parisien l'aimait pour son courage et ses ardentes convictions la mort de sa mère, survenue en 1885, fut l'occasion d'une manifestation de sympathie populaire telle qu'on n'en avait pas vu depuis les funérailles de Blanqui », observe le professeur Georges Weill dans son Histoire du mouvement social en France.
(14) Mémoires de Goron, chef de la sûreté, T. Ier, p. 277. (15) « Sous la Restauration, un témoin refusa de prêter serment. Pour une cause toute différente il déclara qu'il ne voulait pas prêter le serment prescrit par la loi de 1791, parce que c'était un serment révolutionnaire qu’un catholique ne devait pas prêter. Ce fait se passa devant la Cour d'assises du Loiret, le 29 octobre 1829. » Bérard des Glajeux, Souvenirs d'un président d'assises, p. 109.
(16)  Le Cri du Peuple, 14 janvier 1887.
(17)  Bérard des Glajeux, loc. cit., p. 110.
(18) Le Cri du Peuple, 29 janvier 1887.
(19) Le Cri du Peuple, 30 janvier 1887
(20) Goron, loc. cit., p. 285.

Ecrit par libertad, à 22:00 dans la rubrique "Histoire de l'anarchisme".



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