L'En Dehors


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États-Unis : Sexe et capital
Lu sur autodafe.org: Rick Moody and Mary Gaitskill, États-Unis : Sexe et capital : "par Rick Moody (U.S.A.) et Mary Gaitskill (U.S.A.).Mary Gaitskill - auteur des recueils de nouvelles Bad Behavior (1988) (Mauvaise conduite) et Because They Wanted To (1997) ainsi que du roman Two Girls, Fat and Thin (1991) - et Rick Moody (Purple America, Rivages, Paris, 2000) ont échangé durant quelques mois par e-mail leurs points de vue sur la littérature, le sexe et la culture occidentale contemporaine.

Extraits de leur correspondance.
RM: Je voudrais commencer en posant pour hypothèse qu'il existe une base sociologique permettant de penser qu'on ne doit pas être triste. Cela provient sans nul doute de la notion selon laquelle le capitalisme peut et doit à la fois satisfaire et susciter la demande de produits. Être triste, c'est être antiaméricain ; donc, au mieux, la tristesse doit simplement être traitée par des antidépresseurs ou alors, on n'a pas besoin d'en parler. Quoi qu'il en soit, toutes les émotions sont des choses formidables et si la tristesse figure parmi elles, eh bien j'accueille la tristesse avec chaleur ! Cela me rappelle aussi une importante remarque de Foucault figurant dans la préface à l'édition américaine de l'Anti-Œdipe : " Ne crois pas que parce que tu es révolutionnaire, tu dois être triste. " Est-ce que, pour toi, la tristesse peut avoir un rapport avec la sexualité ?
MG: Dans un e-mail, un ami m'a cité un passage tiré d'un essai de Robert Warshaw (The Gangster as Tragic Hero, " Le gangster en tant que héros tragique ") qui traite justement de la tristesse et qu'il a élargi pour inclure des systèmes autres que le capitalisme : " À la base, les sociétés égalitaires contemporaines […] qu'elles soient démocratiques ou autoritaires quant à leur régime politique, prétendent toujours rendre les gens plus heureux. Aussi les manifestations publiques de tristesse et d'échec sont-elles considérées comme déloyales. Je dirais par conséquent que les manifestations publiques de tristesse et d'échec qui ne sont pas réductibles à des problèmes sociaux censés être solubles - à des catégories comme la "pauvreté" ou la "maladie mentale" par exemple - sont considérées comme déloyales ou pour le moins incompréhensibles. " Je soupçonne pour ma part qu'il s'agit d'un dilemme humain incontournable et que les gens chercheront toujours à éviter la souffrance et à éviter ceux qui souffrent, de sorte qu'ils seront à la merci de quiconque, ou de quoi que ce soit, qui semblera leur promettre qu'ils éviteront tout cela de manière permanente. En même temps, je pense que les gens savent que la souffrance est inhérente à notre nature, qu'on ne peut et qu'on ne doit pas l'éviter. Mais dans notre pays, le capitalisme se fonde sur l'idée : a) que la vie peut et doit être absolument belle ; b) que la beauté peut être définie comme un objectif standard indéfectible ; c) que la beauté peut durer toujours à condition de faire ce qu'il faut et de le faire à la perfection ; et enfin d) que la beauté peut s'acheter. Je ne parle pas seulement de la beauté physique, de la beauté individuelle, mais celle-ci constitue en elle-même un assez bon exemple et une assez bonne métaphore. Tu regardes un magazine de mode ou, de fait, n'importe quel magazine de luxe, et tu vois des femmes d'une beauté parfaite qui vivent des vies imaginaires idéales, remplies d'émotions, auxquelles se mêle parfois une pointe de cruauté. Cela se réfère à ce que j'appelle la couche supérieure, la partie de nous qui désire tellement la perfection parce que celle-ci est statique : elle feint de croire que nous pouvons capturer, contrôler la vie sans les dérapages constants de la vie organique au sein de laquelle nous ne sommes qu'un morceau de matière végétale intégré à un système qui est essentiellement désintégration et pourrissement - un système où nos personnalités et nos ego ne comptent pas, sans parler de la question de savoir si nous sommes beaux ou non. Les images idéales appartiennent à un Royaume qui n'existe pas, et pourtant, on devine un certain désespoir dans la manière dont les gens refusent tout ce qui n'est pas absolument beau, absolument lumineux ; mais paradoxalement, cette insistance mise à occuper ce royaume évoque, et de façon d'autant plus disgracieuse, les choses " laides " qu'on refuse de voir. Les gens savent bien qu'il y a un problème avec ce refus, même s'ils y participent, si bien que des côtés " noirs " s'installent sous des formes de plus en plus aberrantes, comme l'anorexie, le cutting et toutes sortes de violences émotionnelles. La lumière et les ténèbres forment deux pôles si éloignés l'un de l'autre que c'en est terrifiant et qu'une émotion comme la tristesse peut paraître grotesque - et devient de fait grotesque, comme on le voit chez quelqu'un comme l'écrivain Elisabeth Wurtzel qui, je pense, est désespérément malheureuse, en partie parce qu'elle croit absolument qu'elle ne doit pas l'être. En ce qui concerne ta question sur la sexualité et la tristesse, il me semble qu'elles ont un lien naturel pour tout le monde, raison pour laquelle (je parle par expérience personnelle) je crois que les gens sous antidépresseurs perdent souvent leurs sensations sexuelles. Je ne veux pas dire que le sexe n'est que tristesse, car, à l'évidence, il est aussi synonyme de joie, de vitalité et de procréation, mais je crois qu'il est notre lien fondamental avec la part la plus profonde de nous-mêmes, la part qui se situe au-delà de la personnalité et même de la nature humaine. Elle plonge ses racines dans un puits dont nous ne voyons pas le fond, et les gens ont tendance à craindre ce qu'ils ne voient pas. Je ne pense pas que la " tristesse " seule se trouve dans ce puits, mais que tout y est, trop, en tout cas, pour que dans notre incarnation humaine, nous puissions le supporter. Si bien qu'une sexualité pleinement exprimée possède cet élément sombre, souterrain, profondément triste, du moins en termes humains. Je crois que l'idée de mort est présente, et c'est ce que sentent parfois les femmes ménopausées, un immense désespoir lié à la disparition de la procréation et de l'identité - ce qu'on contrôle aujourd'hui à l'aide d'hormones afin que personne n'ait à ressentir quelque désagréable sensation que ce soit. C'est un aspect de la sexualité qui n'apparaît jamais dans les publicités, et que fort rarement dans la musique pop, mais tout le monde sait qu'il existe. Et en essayant de le trouver, inconsciemment peut-être, il s'exprime sous des formes perverties.


RM: Que le célèbre effet secondaire du Prozac, à savoir la diminution du désir sexuel, soit lié à la répression de la tristesse, voilà une idée que je trouve plutôt intéressante. C'est une hypothèse fascinante. Je suppose que pour moi, toute la notion de sexualité consiste à triompher de l'insatisfaction par une autre insatisfaction. Je me demande sans doute si, pour toi, cela a un rapport quelconque avec " l'instinct de mort " avec lequel tant Freud que Jung ont brièvement flirté, ou du moins avec les formulations complexes d'Au-delà du principe de plaisir de Freud. Dans ce cas, il s'agit indiscutablement d'un marché où le capital ne trouvera pas de débouchés dans la mesure où il ne veut pas être " calmé ". Et peut-être existe-t-il un paradoxe dans la mode du Prozac, car si le bonheur n'est pas sexuel, en promouvant un produit particulier, une pilule censée apporter la satisfaction, le capital perdrait la sexualité comme moyen de promotion. Si les gens ne se préoccupaient pas autant de sexualité, personne n'achèterait une voiture parce que la publicité est faite par un top model. Mais c'est un point de vue probablement naïf. J'ai aussi pensé, à la lecture de tes remarques, à cette notion présente dans la philosophie européenne, à savoir que l'identité n'est pas fixée, comme dans la psychologie du moi américain, mais serait plutôt un système de tendances ou de représentations. Il me semble que le capitalisme, dans le domaine de la sexualité, s'imagine que nous nous comportons de manière spécifique, par exemple qu'un sein va toujours produire un désir pour tel ou tel produit, alors qu'en vérité, la sexualité est toujours un continuum qu'on peut caractériser par des inversions. Si le capitalisme voulait vraiment VENDRE la sexualité, il devrait montrer quelqu'un qui dirait dans une pub : " Des fois, rien ne me fait bander, alors je n'en ai strictement rien à foutre de ce parfum ou de cette voiture. En fait, ce qui m'intéresse davantage, c'est de casser, et puis de maltraiter les gens que j'aime. Des fois, c'est comme ça et rien n'y fait. " Et en dessous du type apparaîtrait le sigle de General Motors. Ce serait l'un des rares exemples de crédibilité en publicité. Est-ce que ton analyse de l'industrie du sexe rejoint ce que je viens de dire, à savoir que la sexualité privée de ses aspects les plus sombres est contradictoire ?


MG: Je ne sais pas avec certitude si je faisais référence à l'instinct de mort parce que je n'ai pas encore lu Freud, mais la notion d'instinct de mort a toujours eu un sens pour moi. Je me suis d'autre part aperçue que j'ai dit une contrevérité dans mon dernier message, quand j'ai affirmé que la mort et la souffrance en tant que composantes de la sexualité n'étaient jamais montrées dans les publicités. En réalité, elles le sont, en particulier dans les publicités pour les cigarettes. À l'époque de la publicité subliminale, les images de mort étaient couramment intégrées aux messages publicitaires pour l'alcool et les cigarettes et peut-être pour d'autres produits également. J'ignore si l'on continue à employer cette technique, mais j'ai vu des pubs pour les cigarettes comportant des images presque macabres, carrément goths pour utiliser le terme de musique rock. Certes, on peut sans doute discuter le fait que la publicité, dans son propre et étrange langage, s'adresse à tout ce qui est présent dans la psyché. Quoi qu'il en soit, et c'est ce que je n'arrive pas à exprimer clairement, je persiste à penser que même si cet aspect " noir " est présent dans la publicité, c'est de façon statique et obsessionnelle, donc superficielle, à la manière du porno, puisqu'on parle ici d'industrie du sexe. Elle n'ira pas au fond du " puits " dont je parlais, l'endroit où, selon moi, va la véritable sexualité : en effet, de brèves images de ce puits ne feraient qu'engendrer la peur. Quant à cet élément statique et obsessionnel, je ne sais pas s'il procède de l'instinct de mort ou de quelque chose d'autre. L'obsession me fascine, mais je ne la comprends pas, et je crois qu'il en va de même pour tout le monde. Tu as raison de dire qu'elle ne veut pas être " calmée ", mais je ne pense pas que cela signifie pour autant qu'elle puisse se vendre. Je crois que le monde créé par la publicité et les magazines de mode est celui du désir, un désir toujours grandissant, toujours plus complexe, et que le désir est le contraire de la satisfaction. C'est comme frotter et frotter encore, et ne jamais parvenir à l'orgasme. Dans son principe, c'est conçu pour des gens qui ne savent pas comment trouver la satisfaction. Mon point de vue sur l'industrie du porno se situe sur le même plan. D'une certaine façon, le porno s'adresse à tout : amour, haine, mépris, nécessité, violence, tendresse, et tout ce que tu voudras. Seulement, il possède ce même côté répétitif et obsessionnel que la pub. Même quand le porno est très noir, il ne plonge pas dans ce puits. Il me semble que l'image publicitaire désopilante que tu as évoquée (" Rien ne me fait bander… ") est plus proche, et cela pour la bonne raison qu'elle accepte les mauvais côtés sans essayer de les modifier, et c'est pourquoi elle ne passerait jamais. À supposer qu'on fasse quand même passer une pub de ce genre, les médias en parleraient, ainsi que du produit, pendant plusieurs années. Et puis, je me rends compte que je n'ai rien dit à propos de ce phénomène que tu as trouvé intéressant, à savoir que le Prozac : a) augmenterait le bonheur ; et b) diminuerait la sensibilité sexuelle. Je ne vois pas vraiment le lien entre les deux. J'y ai simplement pensé parce qu'il y a quelques années, j'ai été trois jours sous Zoloft - je ne l'ai pas toléré plus longtemps. J'en ai pris parce qu'on m'avait dit que c'était bon contre l'insomnie, mais chez moi, cela a produit l'effet inverse. Ça a été très bizarre. Je me sentais plus heureuse, mais d'une manière totalement étrangère. Je restais éveillée toute la nuit, et je me sentais traversée par des courants de bonheur, tout à fait consciente qu'ils n'avaient rien à voir avec moi. J'avais la curieuse impression de flotter à la surface de moi-même, ce qui était plutôt drôle, mais comme si j'étais déracinée, coupée de mes amarres. Je me souviens avoir pensé : pas étonnant que les gens sous Zoloft ne s'intéressent pas au sexe, car le sexe est quelque chose d'enraciné. Mais je pense aussi que même si tout le monde était sous Prozac et que le Prozac diminue effectivement les pulsions sexuelles, le sexe serait toujours présent dans la publicité dans la mesure où je crois que la sexualité et l'attirance sexuelle sont devenues des objectifs tout aussi générateurs d'angoisse que le reste. Les gens s'imaginent qu'ils doivent éprouver et provoquer le désir, et cela qu'ils en aient envie ou pas. (Ce qui a peut-être toujours été vrai pour les garçons, et peut-être que la nouveauté, c'est que c'est également devenu vrai pour les filles.) J'étais un jour avec une fille (sous Prozac) qui était censée être tellement excitée, tellement assoiffée de sexe, et pourtant, quand on s'est déshabillées, son corps m'a montré qu'elle n'en avait strictement rien à faire. En réalité, son corps me disait : " NE ME TOUCHE PAS ", mais elle avait un besoin désespéré de se sentir " sexy ", au point que ses pulsions naturelles, ou plutôt, dans ce cas, son absence de pulsions, demeuraient enfouies en elle. Est-ce que tu as déjà connu ce genre d'expérience ? Qu'est-ce que tu en penses ?


RM: : Au début, j'ai eu l'impression que tu défendais le porno, et je suppose que j'étais d'accord avec le principe. Pour ma part, j'aurais tendance à condamner le porno pour son contenu et non pour sa forme. Je n'ai pas de problème particulier avec ce qui est sexuellement explicite, ni même avec tout ce qui fait appel de manière flagrante et calculée à la pulsion masturbatoire, parce que je pense qu'il s'agit d'une reconnaissance pragmatique de la façon dont la sexualité (masculine) se pratique dans le monde réel, mais je trouve qu'une grande part du porno est cynique, et cela me gêne. J'imagine que c'est une conséquence de l'aspect marketing. Si le porno était gratuit, il serait beaucoup plus intéressant, et c'est pourquoi, par exemple, le porno " amateur " est plus excitant que dix mille bobines de l'acteur porno Ron Jeremy et de son dos poilu en train de baiser une junky sous-payée. Je suppose donc que la conjonction de sexe et de capital est également suspecte, encore que, comme toi, je l'aime davantage que je n'aime la sexualité dans la publicité quand celle-ci s'efforce de coller plus près à une certaine idée fausse de la sexualité. Mais peut-être est-ce tout simplement un discours masculin. J'attends ton avis là-dessus. Pour ce qui est du sexe et des antidépresseurs, j'ai moins d'expérience que toi dans ce domaine, sans doute parce que je n'étais déjà plus sous médicaments à l'époque de l'apparition du Prozac et autres antidépresseurs de la même famille. Après la grave dépression que j'ai faite, due dans mon cas essentiellement à l'alcool, j'ai été mis sous un antidépresseur de la génération précédente, un tricyclique, je crois, du nom de Norpramin. Il ne m'a pas procuré le moindre sentiment de bien-être, mais sous son emprise, je ne désirais plus mourir, ce qui représentait déjà une amélioration. Il n'avait pratiquement aucun effet sur ma sexualité, mais peut-être était-ce parce qu'il ne me remontait pas vraiment le moral, se contentant d'émousser les extrêmes. Toujours est-il que, lorsque j'étais alcoolique, j'ai fait une expérience comparable à celle que tu as décrite. J'éprouvais des pulsions, de puissants désirs amoureux et sexuels, et une fois au lit, plus rien. J'ai l'impression que cet état se rapproche beaucoup d'un moment important du capitalisme américain : à la fois plein de désir et non sexuel.


MG: Mon sentiment vis-à-vis de la pornographie est relativement neutre. C'est plutôt difficile d'être contre, même si, telle qu'elle est, elle est nuisible. (J'ai vu un jour un documentaire sur les films porno avec des adolescents de l'Europe de l'Est absolument ignoble. On montrait comment les films se tournaient et comment une espèce de tyran sadique martyrisait ces garçons pour qu'ils baisent et se fassent baiser. Il les traitait comme de simples objets.) En fait, je crois que c'est quelque chose que nous aurons toujours en nous. L'aspect marketing est un autre problème… Je me demande si le côté mercantile ne constitue pas une expérience pour certains, peut-être dans la mesure où il crée un sentiment de bruit blanc ou d'espace autour des fantasmes sans doute nécessaires aux onanistes. Je pense que la masturbation est au sexe ce que le rêve est à la vie réelle - ce n'est pas pire, c'est simplement une expérience différente. Mais peut-être que la pornographie amateur (je n'en ai jamais vu) est trop personnelle pour certains, à moins d'avoir le sentiment d'assister à quelque chose de véritablement honteux ou autre mise à nu de la personnalité, ce qu'est le sexe en un sens, me semble-t-il. Je suis sortie avec un type qui était dans le porno. Il disait qu'il aimait uniquement ce qui générait un sentiment de honte ou d'ambivalence dans les visages des acteurs. Il voulait une pornographie convenue avec des personnages convenus, des espèces de fondations génériques sur lesquelles bâtir ses fantasmes, puis que le seul véritable sentiment humain, la HONTE, s'inscrive en lettres rouges dégoulinantes, isolé de tous les autres sentiments. C'est l'une des différences entre la pornographie et la publicité : dans la pornographie, un peu d'humanité peut transparaître, alors que dans la publicité, pas vraiment. Elle est présente, mais codée et revêtue d'une sorte de métal flexible. Le désir et le non-sexuel me semblent être une manière pertinente de décrire le côté marketing de l'Amérique. Lisant cela, je m'imagine une jolie petite fille qui, les mains jointes, lève les yeux, l'air attendrissant. Mais elle a aussi, posé sur l'entrejambe, un petit coffre-fort rempli de vers - une présence dont elle ignore totalement l'existence, sauf à certains moments de semi-concience ! J'imagine aussi cette publicité pour les jeans Diesel où l'on voit un long-courrier bourré de femmes vulgaires d'un certain âge qui, tout excitées, agitent des billets de banque à l'intention de stewards Chippendale tout aussi vulgaires, tandis que deux jeunes filles impubères se tiennent par la main et regardent avec nostalgie par le hublot. Comment, d'après toi, le marketing affecte-t-il la littérature américaine ?


RM: Je pense que répondre à ta question sur le marketing et la littérature, c'est affirmer que le modèle de toutes formes de marketing est le marketing de la pornographie. Toute publicité aspire à la condition du porno où l'on promet le maximum de plaisir grâce au produit orgasme, alors qu'en réalité on en fournit le minimum : fausses valeurs, faux orgasmes, pénis prothétiques, etc. L'intention est la même dans toute forme de marketing, seul change le degré de tromperie. Qui, d'ailleurs, ne diffère pas tellement. Le marketing, en tant que méthode employée par le capitalisme multinational, tend toujours à ressembler au porno idéal, et c'est tout aussi vrai pour les livres. D'une certaine façon, Elisabeth Wurtzel, en posant à moitié nue dans Bitch, en est un parfait exemple. Mais selon ma théorie, comme illustrée dans des commentaires récents sur sexe et capitalisme parus dans un magazine féminin, le meilleur exemple a été le livre Sex de Madonna. Il a été lancé comme un beau livre à tirage limité, vendu à un prix très exagéré pour l'époque, quarante-cinq dollars je crois, et promettait de dévoiler tous les secrets de la sexualité de Madonna. Le marketing a été si agressif que le livre a figuré tout de suite sur la liste des best-sellers, mais en fait, il est profondément cynique, à l'instar de toute la pornographie et de toute l'imagerie fasciste de la photo de mode, et il ne dégage rien de la honte que ton ami appréciait dans la pornographie. (Je voudrais y ajouter un autre sentiment : la joie. Pour ma part, je n'aime la pornographie que lorsque les acteurs paraissent éprouver de la joie, ce qui est extrêmement rare dans le porno, car les hommes sont en général uniquement soucieux de bander, et les femmes font semblant.) À la lumière de l'histoire de Sex, je dirais que toute promotion pour un livre tente de reproduire ce succès commercial. Même dans le domaine de la littérature qui a priori s'opposerait à cela, les armes promotionnelles utilisées par les grands éditeurs sont déployées selon le même schéma, si bien que l'image véhiculée par un livre ne correspond pas à son contenu. La couverture de la première édition en poche de l'un de mes romans constitue un excellent exemple : on montrait de jolis visages, des visages charmants qui n'avaient rien à voir avec l'atmosphère de désespoir bourgeois du livre. On aurait dit Natalie Wood et Elvis Presley. Le pessimisme dont témoigne ma réponse me conduit à me demander si la littérature et ses objectifs survivront à tout ce marketing.


MG: : Je ne suis pas sûre d'être d'accord avec l'idée que le modèle de toute technique de marketing serait le marketing de la pornographie, surtout parce que je ne connais pas assez le marketing, en particulier le marketing de la pornographie. Je n'ai pas l'impression que la publicité aspire à la condition du porno simplement parce que le porno est tellement chargé du poids du sentiment des gens sur le sexe - un poids pesant, confus, obscur -, de même qu'il est strictement limité à un champ d'expériences sexuelles très réduit. Les annonceurs, eux, ne sont pas soumis à de pareilles limites. Ils peuvent faire appel à des niveaux de désir plus élevés et plus légers - pourvoir aux besoins de ta famille, embellir ton univers, te classer dans une catégorie sociale à part, te trouver une âme sœur. À ce que je crois comprendre, les publicitaires aspirent aujourd'hui à la condition de l'art postmoderne. Ce sont souvent des diplômés d'écoles des beaux-arts dotés d'un regard très complexe et très aigu sur la société, de sorte que les annonces pour les produits de luxe constituent souvent des messages ironiques et ingénieux disant à ceux qui les voient que la publicité est une fumisterie, mais qu'on sait fort bien qu'ils sont assez intelligents pour le comprendre. Comme cette pub de Nike qui passait il y a quelques années : Spike Lee apparaît, tenant une chaussure près de son visage, et il dit : " Vous pouvez acheter ça. " On voit alors Michael Jordan (je crois) marquer un panier extraordinaire et on entend la voix off de Spike Lee qui reprend : " Mais vous ne pouvez pas faire ça. " La pub dit ouvertement qu'on sait que vous savez qu'il est idiot de vendre une chaussure en affirmant qu'elle fera de vous un Michael Jordan, et pourtant, le lien avec Michael Jordan a été établi, de même qu'un lien avec une espèce de savoir qui s'étend à celui qui regarde le spot, la conscience de vivre dans un monde bidon et clinquant où l'on saurait marquer des paniers comme Michael Jordan. Personnellement, je pense que c'est pire que le porno qui, comme nous l'avons déjà dit l'un et l'autre, est déjà assez odieux. Le seul lien que je ferais entre porno et publicité, c'est qu'ils se réfèrent à, et jouent sur, des besoins profonds qui sont ensuite traduits en un langage de masse extrêmement creux où nulle profondeur n'est permise, et qui, en un sens, viole le côté humain du besoin. Je ne vois pas bien en quoi cela s'appliquerait à la littérature. Je pense qu'il est difficile de vendre l'écrit (abstraction faite de sa qualité) comme on vend la plupart des produits, car il n'est pas soumis aux mêmes tensions que d'autres médias, la musique par exemple. Il faut être seul pour lire, et puis c'est lent, ça te pénètre lentement. En raison de sa nature même, il est difficile de le traduire dans ce langage de masse superficiel - même quand il s'agit d'un écrit superficiel. Le " marketing ", on le trouve surtout dans la manière dont la publicité et la critique parlent d'un livre, ce que l'éditeur, et l'auteur encore moins, ne contrôlent pas à cent pour cent. Moi aussi, j'ai connu l'expérience du livre présenté sous un jour qui n'avait pas grand-chose à voir avec l'œuvre même. Mon dernier éditeur insistait pour mettre un objet ressemblant à une grosse vis sur la couverture de mon roman, juste en dessous du titre Because They Wanted To afin : a) de faire un jeu de mot très drôle ; et b) de faire croire au lecteur que ça ne parlait que de sexe. Résultat, je suis persuadée que beaucoup de gens ont été déçus. Une autre façon de vendre des livres hautement " littéraires " consiste, je crois, à faire davantage appel au bon vieux côté snob : amener le lecteur à s'imaginer que lire tel livre fera de lui une personne sérieuse confrontée à des problèmes sérieux, ou encore quelqu'un de plus profond ou de plus intelligent. Je ne crois pas que la littérature soit opposée à cela. J'ai lu récemment une critique dans la New York Review of Books qui, bien qu'enthousiaste, consacrait un paragraphe à fustiger le fait que l'auteur du livre avait laissé un magazine publier une belle photo d'elle à côté de sa nouvelle. Le critique concluait que la nouvelle avait survécu à la présence de la photo, et qu'il s'agissait d'une bonne nouvelle même si la photo constituait une grave erreur. Il me semble que son message pourrait se résumer à : c'est un livre littéraire pour des littéraires qui ne dégradent pas la pureté de la littérature par des photos séduisantes et vulgaires. Aimer ce livre fera de vous une personne sérieuse à l'âme noble - comme moi. Que penses-tu de la télévision et de son influence sur la littérature ? Crois-tu qu'elle existe ?


RM: Je ne sais pas trop quoi penser de la télévision en général. Elle me paraît n'être qu'un média incroyablement stupide, un immense gaspillage, l'équivalent en art du revêtement vinyle dans la construction ou plastique dans l'ameublement. Elle ne fait rien, ou très peu, pour la culture, et les gens qui travaillent pour elle ont tendance, je l'ai remarqué, à faire preuve d'un mépris stupéfiant pour leur public. En fait, je n'ai pas la télévision, rien qu'un moniteur pour passer des vidéocassettes, aussi je ne goûte à ses joies que pendant mes voyages. Et puis, surtout, la télévision donne l'impression d'être dépassée. C'est l'équivalent du chemin de fer à l'âge des jets, en particulier quand on considère à quelle vitesse va l'Internet. Il y a assurément des parallèles à établir avec l'objet de notre discussion, car : a) une grande partie des sites web sont consacrés à la pornographie (non pas à la pornographie gratuite, mais à la porno américaine fondée sur le profit) ; et b) l'Internet se dirige tout droit, et à une vitesse alarmante, vers la centralisation de notre discours national occidental, principalement financé par les coefficients de capitalisation des actions Internet. Et c'est donc une fois de plus le capital qui nous pousse vers un modèle de satisfaction immédiate sur le web (en autorisant cependant quelques opinions politiques différentes soigneusement cantonnées dans un ghetto) et qui sera bientôt téléchargeable. Il n'est donc pas surprenant que nombre des plats présentés sur ce menu soient pornographiques. La Toile, dans l'ensemble, est soit pornographie, soit publicité : sites luxueux et clinquants de grosses sociétés et sites personnels consacrés à toutes sortes de perversions sexuelles. La question est de savoir à quelle sauce la littérature est mangée dans ce contexte. Comme tu l'as dit, on doit la savourer lentement, en silence, loin de toutes les promesses de l'économie de marché. J'ai une grande confiance en ce que le langage écrit peut accomplir quand on le veut, quand on lui lâche la bride. Alors que le modèle de la publicité fondée sur l'angoisse (c'est-à-dire partant du principe qu'on va acheter tel produit par crainte de ne pas l'avoir, ce qui générerait l'angoisse) est une espèce de désir infantile qui, comme l'a dit Lacan, dépasse toujours l'objet. Cela nous laisse, nous les écrivains, en dehors du cercle homogène de cette centralisation, pareils aux gosses affamés du village qui regardent les tourtes refroidir sur le rebord des fenêtres des riches et des puissants…
Correspondance par e-mail entre Rick Moody et Mary Gaitskill Traduit de l'anglais (USA) par Michel Lederer
Ecrit par , à 21:38 dans la rubrique "Pour comprendre".



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