L'En Dehors


Quotidien anarchiste individualiste





Crée le 18 mai 2002

Pour nous contacter : endehors(a)no-log.org



Comment publier un article sur le site ?


Comment publier un commentaire à un article ?


Charte du site


D'où venons-nous ?


Nos références
( archives par thèmes )


Vous pouvez nous soutenir en commandant nos brochures :

Les éditions de L'En Dehors



Index des rubriques

Les collaborateurs et collaboratrices de l'En Dehors

Liens

A noter

Recherche

Archive : tous les articles

Session
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?

Du rousseauisme à l’anarchisme au Japon. Kōtoku Shūsui et Ōsugi Sakae

Lu sur Rousseau Studies :
    La fin du XIXe siècle fut une époque de grands bouleversements pour les Japonais. Fermé à toutes relations avec l’étranger pendant plus de deux siècles, le Japon fut contraint en 1853 par les navires du Commodore Perry à s’ouvrir au monde et, surtout, à établir des relations commerciales. Les Japonais furent ainsi mis brutalement en relation avec les mœurs et les idées occidentales. Ils les accueillirent avec enthousiasme pour certains mais aussi avec colère et révolte pour beaucoup. Pour vaincre l’incompréhension suscitée par ces coutumes si étranges et pour faire passer le pays d’un stade féodal à la modernité de l’Occident, le gouvernement japonais dépêcha aux Etats-Unis et dans divers pays d’Europe des samouraïs et des lettrés, afin d’étudier les divers domaines qui allaient être utiles à la restauration du pays. Le droit et les sciences, les techniques et l’art militaire furent les disciplines sur lesquelles les autorités japonaises demandèrent aux étudiants mandatés de ramener le maximum d’informations. Ces diverses actions menées tant à l’intérieur du Japon qu’à l’étranger, aboutirent à la réforme de Meiji, à la chute du shogounat et à la restauration du pouvoir impérial en 1868. Le Japon s’engageait dans la voie qui allait le mener en une centaine d’années à peine à la victoire de Port-Arthur sur les Russes en 1905, à la militarisation des années 30 et à Pearl Harbor et Hiroshima, au monde technologique que nous connaissons aujourd’hui.

    Les étudiants délégués par le nouveau gouvernement exécutèrent leur mission, mais ils introduirent également dans leur pays des idées nouvelles que les autorités auraient aimé voir disparaître. Ainsi, Nakae Chômin (1847-1901) séjourna à Paris en 1873 et, de retour au Japon, l’année suivante, traduisit une partie Du Contrat social de Rousseau et acquit une grande renommée parmi la jeunesse que n’enthousiasmaient pas la voie nouvelle choisie par leur pays et la dureté d’une société fondée désormais sur la seule quête du profit. Nakae eut des disciples et, parmi eux, Kōtoku Shūsui (1871-1911), une des grandes figures de l’anarchisme japonais.

   Il est singulier que les deux anarchistes les plus renommés au Japon aient eu un lien avec la France. Kōtoku Shūsui découvre chez Nakae, non seulement Rousseau, mais aussi les épisodes de la Révolution française et de la Commune. Quant à Ōsugi Sakae (1885-1923), il apprend le français au lycée et traduira plus tard une partie des Confessions de Rousseau. Il est certain que cet intérêt pour la France et cet accès à la langue leur permettront d’aborder plus aisément les divers courants révolutionnaires nés depuis la Grande Révolution de 1789.

   Kōtoku est d’abord attiré par le socialisme et il participe en 1901 à la fondation du premier parti socialiste japonais. Il écrit de nombreux articles anti-impérialistes et pacifistes dans le Heimin Shimbun (Le Journal du peuple), ce qui lui vaut d’être arrêté et emprisonné en 1905. A sa sortie de prison, il s’embarque pour la Californie et revient au Japon en 1906, ayant élargi son champ de connaissances et pris de nombreux contacts avec les révolutionnaires américains. Surtout, Kōtoku a découvert la pensée anarchiste à travers la lecture de Bakounine, Kropotkine et Jean Grave. Il prône à présent l’inanité de la participation à la vie parlementaire et la nécessité de recourir à l’action directe, non pas sous la forme du terrorisme, mais sous celle de la grève générale.

   Les autorités japonaises répriment presque aussitôt son action, en ordonnant la dissolution du Parti socialiste japonais et en sabotant le Heimin Shimbun. Kōtoku n’en poursuit pas moins son travail de militant, traduit des textes, noue des relations avec des anarchistes chinois et accueille ceux que le régime pourchasse. Avec sa compagne Kanno Sugako, il est surveillé nuit et jour et écrit ce texte qui témoigne de sa situation : « Si, parce qu’il y a eu des meurtres politiques, on devait qualifier le mouvement de terroriste, alors il n’y a pas eu de plus fervents partisans du terrorisme que le Mouvement de restauration impériale. Lorsque à cause de l’oppression extrême du gouvernement, des militants perdent non seulement toute possibilité d’exprimer leurs opinions, de se réunir, mais vont jusqu’à être privés de leurs moyens de vivre, ou encore lorsque la vue des pauvres mourant de faim à cause de la monopolisation des vivres par les riches leur est intolérable, s’il ne trouvent aucune solution légale à leur portée pour remédier à cette situation, il y aura toujours de jeunes militants sensibles et ardents pour se lancer dans des actions violentes ». Kōtoku doute alors de la possibilité d’une Grève générale au Japon et radicalise ses positions.

    Le 3 novembre 1907, une « Lettre ouverte des terroristes anarchistes à Mutsuhito, empereur du Japon » est collée sur le porche du Consulat japonais de San Francisco et dans divers autres lieux de cette ville. Elle se terminait par ces mots : « Nous devons renoncer à nos méthodes lentes et inefficaces de discours et d’agitation et nous tourner par tous les moyens vers l’assassinat, massacrant sans considération de rangs ou de statuts quiconque nous réprime ou nous espionne », et par cette adresse directe à l’empereur : « Votre Excellence Mutsuhito, vieil ami ! Pauvre vieil ami, Mutsuhito ! Votre temps est fini. La bombe est près de vous, prête à exploser. Bye votre Excellence, vieil ami ! ». Le gouvernement prit prétexte de ce texte pour arrêter Kōtoku et durcir sa surveillance des milieux anarchistes. Kōtoku est remis en liberté, mais l’ « affaire des drapeaux rouges » en mai 1908 relance la répression. Ce jour-là, en effet, des partisans de l’action directe comme Ōsugi Sakae et Arahata Kanson brandissent des drapeaux rouges ornés des inscriptions « Anarchisme » et « Anarcho-communisme » lors d’un meeting socialiste. Une bagarre éclate avec les forces de l’ordre et Ōsugi Sakae et quatorze militants anarchistes sont arrêtés.

   La tension monte et aux Etats-Unis paraît, en 1909, une brochure mettant en cause la vie de l’empereur et signé par une groupe d’ « adeptes anarchistes de l’assassinat ». Kōtoku et Kanno Sugako sont maintenant entourés de conspirateurs qui parlent de renverser le régime par un attentat. La police découvre chez l’un d’eux du matériel destiné à la fabrication de bombes et élabore le scénario d’un vaste complot contre l’empereur. C’est « l’affaire de la Haute-Trahison » (Taigyaku-Jiken). Kōtoku, Kanno et vingt-quatre autres anarchistes sont arrêtés et condamnés à mort. Douze voient leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité, mais Kōtoku est pendu le 24 janvier 1911 et sa compagne, le lendemain.

   Le pouvoir a joué son va-tout dans cette affaire pour extirper du sol japonais les racines de la pensée socialiste et, plus généralement, pour briser toute philosophie jugée nuisible à l’édifice d’une idéologie nationale, encore toute neuve. Les intellectuels et écrivains de l’époque comme Nagai Kafū ou Mori Ogai exprimeront dans leurs écrits le malaise suscité par cette affaire. En juin 1912 cependant, les socialistes et anarchistes commencent à relever la tête en organisant dans un café de Tokyo une manifestation pour célébrer le bicentenaire de la naissance de J.-J. Rousseau.

   Ōsugi Sakae devient alors le principal représentant de l’anarchisme japonais. Influencé par Georges Sorel  et Max Stirner aussi bien que par Kropotkine et Bakounine, il se révolte contre les contraintes imposées par le pouvoir et le conformisme et développe une pensée radicale qu’il tente de mettre en pratique sur le plan personnel : son influence auprès des jeunes gens est très grande. Il est aussi confronté à la révolution bolchevique et traduit un scepticisme bien anarchiste devant la conduite de celle-ci et de ses dirigeants. Invité en novembre 1922 par les anarchistes français à participer au Congrès international anarchiste de Berlin, il se rend en Europe et connaît des difficultés avec les autorités pour obtenir une carte de séjour. Ce motif permet à la police de l’arrêter à Saint-Denis, en mai 1923, lors d’un meeting en faveur de Sacco et Vanzetti. Ōsugi est alors expulsé et confié à la police nippone. Le bouleversement causé par le grand tremblement de terre de 1923 et l’établissement de la loi martiale favorisent son exécution : Ōsugi Sakae, sa compagne Itō Noe et le neveu de celle-ci, âgé de six ans, sont étranglés dans leur cellule par le capitaine Amakasu Masahiko. L’anarchisme japonais était ainsi décapité pour de nombreuses années.

   Des proches d’ Ōsugi Sakae décidèrent toutefois de venger sa mort et Wada Kyūtarō (1893-1928) et Muraki Genjiro se rapprochèrent d’un groupe terroriste dit « de la guillotine » et assassinèrent le frère du meurtrier de leur ami, Amakasu Taro. Wada considéra aussi que le général Fukuda Masatarō, chargé de l’application de la loi martiale lors du grand tremblement de terre, était responsable et complota en vue de l’assassiner. La police fit échouer son action.

   « Notre révolte est une multiplication de notre existence » : cette phrase d’Ōsugi Sakae allait séduire nombre de jeunes révoltés au Japon. Dans son roman Haut le cœur, Takami Jun met en scène la jeune génération qui découvre Ōsugi à la fin des années vingt. L’un des personnages déclare : « Au cours de ma quatrième année de lycée me tombèrent entre les mains les livres d’ Ōsugi Sakae. L’homme passait pour terrifiant ; ses ouvrages aussi : c’est cette réputation même qui me séduisit et m’amena à le lire. Prétendre carrément que je n’éprouvai pas une sorte d’effroi serait mentir ; mais ce qui compte, c’est le choc , l’émotion dont je fus bouleversé devant une si évidente et terrible vérité ». 

Tanguy L’Aminot 

Petite bibliographie pour aller plus loin :

L’Aminot, Tanguy, « J.-J. Rousseau chez les samouraïs : Nakae Chomin », Etudes J.-J. Rousseau, 1, 1987, p. 37-69.

Matsuo, Takayoshi, « Rousseau à la fin de l’ère Meiji », Etudes J.-J. Rousseau, 2, 1988, p. 183-201.

Nagai, Kafū, Interminablement la pluie…, Paris, Maisonneuve et Larose, 1985, XVI +143 p.

Notehelfer, F.G., Kōtoku Shūsui. Portrait of a Japanese Radical, Cambridge, Cambridge University Press, 1971, X + 227 p.

Ōsugi Sakae, The Autobiography, Berkeley, University of California Press, 1992, XX +169 p.

Pelletier, Philippe, Kōtoku Shūsui, socialiste anarchiste, Paris, Editions du Groupe Louis Bertho-Lepetit de la Fédération anarchiste, sans date, 46 p.

Serikawa, Natsuo ; Taniguchi, Jiro, Au temps de Botchan. Bandes dessinées, Paris , Seuil, 2002 et 2003, 2 vol., 248 et 311 p.

Stanley, Thomas A., Ōsugi Sakae. Anarchist in Taishō Japan. The Creating of the Ego, Cambridge, Harvard University Press, 1982, XVIII + 237 p.

Takami, Jun, Haut le cœur, Paris, Le Calligraphe/Picquier, 1985, 427 p.


Et au cinéma :

Eros + Gyakusatsu (Eros + Massacre) de Yoshida Yoshihige (1969).

Lady Snowblood. Love song of Vengeance de Fujita Toshiya.

Ecrit par Cercamon, à 01:14 dans la rubrique "International".



Modèle de mise en page par Milouse - Version  XML   atom