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DEJACQUES Joseph et « L’Humanisphère. Utopie anarchique »
Lu sur Ressources sur l'utopieCet anarchiste du milieu du XIX° siècle, ouvrier comme PROUDHON, est un des rares authentiques prolétaires parmi les théoriciens du socialisme au XIX°s.Il est aujourd’hui bien oublié, même dans certaines histoires de l’anarchisme. Pourtant il eût un rôle actif dans la France de 1848. Sa participation aux fameuses « journées de juin » entraîne sa déportation et l’exil, surtout outre-atlantique. Là bas, aux États-Unis, il continue la lutte, notamment contre l’esclavage . Il est célèbre pour avoir popularisé le terme « libertaire » puisque c’est le nom d’un de ses journeaux . Enfin sa polémique contre l’antiféministe d’un PROUDHON le place comme un anarchiste critique très moderne et très lucide, luttant contre toutes les formes d’oppression. Cet auteur fut relancé dans les années 70 par les situationnistes, qui publièrent un recueil intéressant et assez complet, À bas les chefs !
C’est justement dans le Libertaire qu’il dirige qu’est publiée en plusieurs morceaux la première vraie « utopie anarchiste » comme l’affirme Max NETTLAU, et revendiquée comme telle : « L’Humanisphère. Utopie anarchique » . Cette oeuvre, « exception mémorable » parmi les utopies dit encore NETTLAU dans son Ébauche d’Histoire des utopies, est pourtant peu analysée par les anthologistes de l’utopie, au mieux elle est citée « en passant » ; pourtant c’est « un des plus heureux récits de l’émancipation » .
Dès le préambule, DÉJACQUE annonce la couleur avec emphase : « c’est une oeuvre infernale, le cri d’un esclave rebelle » « c’est un projectile autoricide » ; « puisse la vieille société en craquer dans ses fondements » . Il en appelle de toutes ses forces à l’utopie pour continuer ses combats, comme déjà dans son long poème des « Lazaréennes » intitulé « Mes utopies » écrit en 1852, puisque l’utopie, comme il le rappelle « est un rêve non réalisé, mais non pas irréalisable » (p.131) :
« Blonde utopie, idéal de mon coeur,
Ah, brave encore l’ignorance et l’erreur ».
Le « monde futur », réalisé en 2858 est bien sûr fidèle à l’idéal libertaire ; il est une « photographie d’une société sans FOI ni LOI » où toute autorité est fondamentalement rejetée au profit d’une liberté absolue (sauf quand elle s’en prend aux autres êtres humains) :
« L’autorité c’est l’unité dans l’uniformité
La liberté, c’est l’unité dans la diversité
L’axe de l’autorité, c’est la knout-archie
L’anarchie est l’axe de la liberté. » (p.90)
Le texte utopique de DÉJACQUE est considérablement daté, en premier lieu par le style utilisé, souvent emphatique, parfois alambiqué et précieux. On sent le poète qu’était l’auteur, jouant sur les mots et jouissant des effets produits. Ensuite c’est bien une oeuvre du XIX° par les multiples références aux évènements vécus par l’auteur, notamment ceux de 1848, mais aussi par le ton optimiste, par la croyance dans la notion de progrès, de l’inéluctabilité de l’évolution (malgré des régressions forcément réactionnaires, nuance-t-il) et dans l’idée forte d’une science et de techniques libératrices pour l’homme (Cf. les nombreux exemples de moyens de locomotion modernes et novateurs réduisant le monde en un petit village, et les propositions, déjà, de robots domestiques chargés des tâches ingrates...)
« L’Humanisphère » s’inspire de différentes sources. C’est d’abord un texte souvent fouriériste, mais d’un FOURIER poussé au maximum dans un sens anarchiste puisque c’est « d’un phalanstère, mais sans aucune hiérarchie, sans aucune autorité » dont il traite (p. 150). De multiples emprunts sont facilement à retrouver : « harmonie », « série », « travail attrayant », recommandations gastronomiques qui rappellent la gastrosophie, « attractions passionnées » et même le terme de phalanstère qui est l’appellation première de l’humanisphère... Pour DEJACQUE, FOURIER reste un bourgeois, conserve « des préjugés d’autorité » (p.123) mais c’est un « novateur » devant qui le disciple se « découvre » car « son nom restera inscrit dans la mémoire de l’humanité ». La deuxième source est plus anarchiste : il est fait souvent référence au PROUDHON libertaire de 1848, au pourfendeur de la propriété... même s’il n’est « pas totalement anarchiste », s’il n’en a que des « tendances », tant sa tâche antiféminine est indélébile. Cependant il conserve « d’éblouissantes éteincelles ». L’autre grande référence libertaire est COEURDEROY Ernest, autre révolutionnaire de la génération de 48, presque du même âge que DÉJACQUE qu’il connaît, et qui lui aussi a fait « voeu de liberté ». Son appel à la violence subversive des peuples opprimés est même largement repris et accentué par DÉJACQUE dans sa dernière partie. Enfin l’éloge approfondi de l’égoïsme anarchiste rappelle par le ton et le fond les écrits de Johann Caspar SCHMIDT plus connu sous le nom de l’anarchiste individualiste Max STIRNER (p.171-173).
Cette utopie décrit un système « sans gouvernement » favorisant la démocratie et l’expression directes, fondé sur des humanisphères fédérés entre eux afin de réaliser un monde uni et sans frontière « d’humanisphère universel » où l’échange solidaire remplace le commerce. L’humanisphère est donc la cellule de base (5 à 6000 personnes ?), totalement autonome, de forme et d’organisation diversifiées (même si une description est proposée), car la « diversité est condition de l’harmonie » rappelle l’auteur p.156 tant il hait toute uniformité d’apparence et de pensée. Il garantit à tout être humain (homme ou femme ou enfant) la plus grande autonomie individuelle possible : le collectif dans l’urbanisme ou dans la vie sociale et culturelle ne doit jamais écraser les aspirations individuelles mais au contraire les favoriser. Le souci de DEJACQUE de conserver fantaisie (repas, travaux, habillement...), isolement possible (dans l’habitat, les loisirs, l’amour...) est rare chez les utopistes : il prolonge RABELAIS et annonce très fortement l’oeuvre artistique et littéraire de William MORRIS notamment pour l’imagination et le luxe des vêtements et des décors. Il ne s’agit pas d’une utopie triste, ascétique et puritaine, bien au contraire, même si une certaine retenue et pudeur y apparaît souvent. Les repas sont riches et variés, alcool et tabac appréciés... ce qui a dû faire frémir les anarchistes végétariens et hostiles à l’alcool, mais avides de lectures, qui furent nombreux en fin du XIX° et au début du XX°, notamment en Espagne du Sud (Andalousie). L’amour est évidemment libre, la femme là aussi est totalement semblable à l’homme. Mariage et famille ont logiquement disparu. L’éducation est « proudhonienne », ouverte sur le monde et notamment celui du travail, intégrale (intellectuelle et manuelle), libertaire et sans coercition même si une (douce) persuasion existe néanmoins. Le jeune enfant ne se sépare de sa mère qu’après l’allaitement et seulement s’il le désire.
Nous avons donc là la première utopie anarchiste aussi précisément présentée et aussi fidèle à l’idéal affirmé. Historiquement, il s’agit donc bien d’une référence incontournable. Max NETTLAU l’a d’ailleurs très bien compris ; c’est lui qui redonne à l’Humanisphère une seconde jeunesse en le publiant dans le Freiheit de Johann MOST en 1890, puis en demandant à son ami Élisée RECLUS d’en ressortir l’ouvrage à Bruxelles en 1899.

Cf. DEJACQUE Joseph La terreur aux États-Unis pamphlet de 1856
Le Libertaire, journal du mouvement social, 27 numéros de 1858 à 1861
DEJACQUE Joseph Sur l’être humain, mâle et femelle. Lettre à P.J. PROUDHON 1857
FERNANDEZ-RÉCATALA Denis Mémoires du futur. 1991, p.217
DEJACQUE Joseph L’humanisphère -in- À bas les chefs, 1970, p.86&87
Voir notamment COEURDEROY Ernest De la révolution dans l’homme et dans la société de 1852 et dans Hurrah !!! ou la révolution par les cosaques réédité par les éditions Plasma en 1977
Ecrit par libertad, à 23:26 dans la rubrique "Pour comprendre".



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