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Courte biographie de Voltairine de Cleyre
Voltairine de Cleyre est née le 17 novembre 1866 à Leslie, dans le Michigan.Libre-penseur, son père admire beaucoup Voltaire, notamment sa critique de la religion, ce qui explique le choix du prénom de sa fille. () Le grand-père maternel de Voltairine avait défendu des positions abolitionnistes et participé au « chemin de fer souterrain » (à la filière clandestine) qui aidait les esclaves à fuir jusqu'au Canada. Quant au père de Voltairine, lui-même, il avait émigré de France et était un artisan socialiste et libre-penseur. () Il travaille de très longues heures pour gagner un maigre salaire, sa femme fait des travaux de couture à domicile, mais leurs enfants sont constamment « sous-alimentés » et « très faibles physiquement ». Selon Addie, lune des surs de Voltairine, leur enfance misérable explique le radicalisme de Voltairine ainsi que « sa profonde sympathie et sa compréhension pour les pauvres ». Ces difficultés matérielles contribuent également à multiplier les points de friction entre leurs parents, qui finissent par se séparer.

Lenfer du couvent

Voltairine étudie ensuite pendant trois ans et demi dans un couvent où son père lenvoie pour combattre sa paresse et son absence de bonnes manières. Pourquoi cet homme anticlérical et libre-penseur a-t-pris une telle décision ? Avrich pense quil était exaspéré par la situation économique dans laquelle il se trouvait et ne voulait pas que Voltairine connaisse la pauvreté. Il espérait que la formation acquise au couvent aiderait sa fille à se défendre dans la vie. Cette expérience va influencer toute lexistence de Voltairine. Si elle apprit beaucoup de choses, notamment à parler français et à jouer du piano, ce séjour dans une institution catholique poussa aussi son esprit rebelle dans une direction anti-autoritaire. Dans son essai « Comment je devins anarchiste », elle explique limpact et linfluence durables du couvent sur sa pensée. « Jai réussi finalement à en sortir et jétais une libre-penseuse lorsque jen suis partie, trois ans plus tard, même si, dans ma solitude, je navais jamais lu un seul livre ni entendu une seule parole qui mait aidé. Jai traversé la Vallée de lOmbre de la Mort, et mon âme porte encore de blanches cicatrices, là où lIgnorance et la Superstition mont brûlé de leur feu infernal, durant cette sinistre période de ma vie. () A côté de la bataille de ma jeunesse, tous les autres combats que jai dû mener ont été faciles, car, quelles que soient les circonstances extérieures, je nobéis désormais plus quà ma seule volonté intérieure. Je ne dois prêter allégeance à personne et ne le ferai jamais plus ; je me dirige lentement vers un seul but : la connaissance, laffirmation de ma propre liberté, avec toutes les responsabilités qui en découlent. Telle est, jen suis convaincue, la raison essentielle de mon attirance pour lanarchisme. »

La libre-pensée

Dès quelle quitte le couvent, Voltairine se met à donner des cours particuliers de musique, de français, décriture et de calligraphie, activité qui lui permit de gagner son pain jusquà sa mort. Voltairine commence parallèlement une carrière de conférencière et décrivaine. Voulant se débarrasser des influences autoritaires de lEglise sur sa formation intellectuelle, elle se lance avec ferveur dans le mouvement pour la libre-pensée, en pleine croissance à lépoque. Selon lauteure féministe Wendy McElroy ce courant « anticlérical, antichrétien, voulait obtenir la séparation de lEglise et de lEtat afin que les questions religieuses dépendent seulement de la conscience et de la faculté de raisonner de chaque individu ». Comme lexplique Avrich, « () anarchistes et libres-penseurs eurent toujours beaucoup daffinités car ils partageaient un point de vue anti-autoritaire et une tradition commune de radicalisme laïciste. » Cest à travers son engagement pour la libre-pensée que Voltairine découvrit lanarchisme - évolution classique à lépoque pour beaucoup de libertaires, en tout cas ceux qui étaient nés aux Etats-Unis. En 1886, Voltairine commence à écrire pour un hebdomadaire libre-penseur The Progressive Age et en devient rapidement la rédactrice en chef. A lépoque elle donne des conférences dans la région de Grand Rapids, Michigan, où elle vit, et dans dautres villes de cet Etat. Elle traite de sujets comme la religion, Thomas Paine (1) , Mary Wollstonecraft (2) (qui était lune de ses héroïnes) et la libre-pensée. Voltairine prend la parole à Chicago, Philadelphie et Boston. Elle participe aussi fréquemment à des tournées de conférences organisées par lAmerican Secular Society (Association laïciste américaine) à travers tout lOhio et la Pennsylvanie. Elle sadresse à des groupes rationalistes, des clubs libéraux et des associations de libres-penseurs. Sa réputation doratrice grandit et ses auditeurs trouvent ses conférences « riches et originales » comme lécrivit Emma Goldman. Elle envoie aussi des articles et des poèmes aux principales publications laïcistes du pays. En décembre 1887, Voltairine commence à sintéresser aux questions économiques et politiques, après avoir écouté une conférence sur le socialisme présentée par Clarence Darrow (3). Écrivant un article à ce sujet dans The Truth Seeker, elle remarque : « Cétait la première fois que jentendais parler dun plan damélioration de la condition ouvrière qui explique le cours de lévolution économique. Je me suis précipité vers ces théories comme quelquun qui séchapperait en courant de lobscurité pour trouver la lumière. » Quelques semaines plus tard, Voltairine se déclare socialiste. Elle est attirée par le message anticapitaliste de ce courant et son appel à la lutte de la classe ouvrière contre lordre économique dominant. Cependant, comme lexplique Emma Goldman, son « amour inné de la liberté ne pouvait se concilier avec les conceptions étatistes du socialisme ». Voltairine se trouve obligée de défendre le socialisme dans des débats avec les anarchistes, à un moment décisif pour lhistoire de ce courant. En effet, le 11 novembre 1887, quatre anarchistes sont pendus par lEtat dIllinois. Ils passeront à la postérité sous le nom des « martyrs de Haymarket ». Leur emprisonnement, leur procès grotesque et leur exécution déclenchent un vaste mouvement de solidarité dans le monde entier ().

« Quon les pende ! »

En mai 1886, lorsque Voltairine entend parler pour la première fois de larrestation des anarchistes de Chicago, elle sexclame : « Quon les pende ! » Elle se trouve momentanément emportée par la vague dhostilité contre les anarchistes, les syndicats et les immigrés qui se répand dans le pays. En effet, la presse entame une violente campagne à partir du 5 mai, le jour suivant la tragédie de Haymarket. Rappelons lenchaînement des faits. Le 1er mai 1886, une grève générale éclate dans les principales villes des États-Unis. Des centaines de milliers douvriers manifestent dans les rues en exigeant la mise en application immédiate de la journée de 8 heures. Le combat pour la réduction du temps de travail a pris de lampleur depuis quelques années dans les principaux centres industriels du pays. Chicago est à lavant-garde de ce mouvement, que les anarchistes dirigent et organisent dans cette ville. La presse bourgeoise les dénonce constamment et les patrons craignent le pouvoir croissant des organisations ouvrières. Le 3 mai 1886, la police de Chicago ouvre le feu sur des grévistes, tuant et blessant plusieurs personnes. Les anarchistes appellent alors à un rassemblement de protestation le lendemain. Le 4 mai, un meeting se tient à Haymarket Square où plusieurs centaines douvriers viennent écouter des syndicalistes radicaux. La police encercle le rassemblement et le déclare illégal. Les flics chargent les travailleurs mais tout à coup quelquun, du côté des manifestants, lance une bombe qui tue un officier de police et en blesse plusieurs autres. Les flics organisent immédiatement une série de descentes et de perquisitions dans les domiciles et les locaux des anarchistes, arrêtant et interrogeant des centaines de sympathisants. Huit hommes sont jugés responsables de lattentat et déclarés coupables de meurtre, même si certains dentre eux nétaient même pas présents sur les lieux. () Deux militants sont condamnés à perpétuité, un troisième à 15 ans, un quatrième se suicide parce quil dénie à lEtat le droit de lui ôter la vie, et les quatre derniers sont pendus le 11 novembre 1887. Voltairine regrette rapidement sa réaction initiale et, peu après lexécution des martyrs de Haymarket, elle se convertit à lanarchisme. (). Lanniversaire de lexécution des martyrs de Haymarket devient une date importante pour le mouvement ouvrier international, et particulièrement aux Etats-Unis. Les cérémonies organisées à cette occasion sont aussi loccasion de se compter et de donner une nouvelle impulsion au combat contre lexploitation. () Beaucoup dauditeurs trouvent les discours de Voltairine particulièrement passionnés et stimulants. Elle prend la parole aux côtés dautres anarchistes célèbres comme Emma Goldman, Alexander Berkman et Lucy Parsons, lépouse dun des martyrs de Haymarket, Albert Parsons, et lune des organisatrices les plus infatigables du mouvement (). Chaque année, Voltairine participe à ces manifestations, même lorsquelle est profondément déprimée ou malade car elle y puise de linspiration et du courage. () « Lannée 1888 marque un tournant dans la vie de Voltairine de Cleyre, explique Avrich. Cest lannée où elle devient anarchiste et écrit ses premiers essais anarchistes, mais aussi lannée où, pendant une tournée de conférences, elle rencontre les trois hommes qui vont jouer un rôle important dans sa vie : T. Hamilton Garside, dont elle tomba passionnément amoureuse ; James B. Elliott, dont elle eut un enfant ; et Dyer D. Lum, avec lequel elle entretint une relation intellectuelle, morale et physique, qui fut plus importante que celles avec Garside et Elliott, mais qui se termina, comme les autres, par une tragédie. »

Trois échecs

Garside donnait lui aussi des conférences sur la lutte sociale et lorsque Voltairine tombe amoureuse de lui, elle na que 21 ans. Il rompt rapidement avec elle et ce rejet la frappe cruellement, comme en témoignent nombre de ses poèmes de lépoque. Cette première expérience négative la plonge dans une grave dépression, avivant sa sensation disolement, mais stimulant aussi sa réflexion féministe sur les relations entre les sexes et la façon dont la société réduit les femmes à un simple rôle dobjets sexuels. La relation de Dyer Lum avec Voltairine fut dun tout autre ordre car elle influença profondément son évolution politique et quils construisirent une amitié « indéfectible », selon Avrich. Lum avait vingt-sept ans de plus que la jeune femme et une grande expérience politique. Il avait appartenu au mouvement abolitionniste et sétait porté volontaire pour se battre pendant la Guerre de Sécession afin d « en finir avec lesclavage ». Il connaissait bien la plupart des martyrs de Haymarket et avait milité avec eux. Cétait un auteur prolifique et ils écrivirent à quatre mains un long roman social et philosophique, qui ne fut jamais publié et que lon a malheureusement perdu. Ils menèrent aussi un travail de réflexion politique en commun. A lépoque, des débats très violents opposaient les différentes tendances idéologiques du mouvement anarchiste (). Voltairine et Dyer Lum écrivirent de nombreux articles pour les publications de ces divers courants et avancèrent lidée dun « anarchisme sans adjectifs » (4). () Dans lun des essais les plus connus de Voltairine (« Lanarchisme »), elle défend lidée dune plus grande tolérance dans le mouvement anarchiste, () étendant cette tolérance jusquà lanarchiste chrétien Tolstoi et dautres penseurs très critiqués par les athées du mouvement. () Si les idées de Voltairine de Cleyre et Dyer Lum convergeaient sur de nombreux points, Avrich souligne quils avaient aussi des divergences importantes, notamment en ce qui concerne « la position des femmes dans la société actuelle et ce quelle devrait être ». A ce sujet, Voltairine prend une « position plus tranchée » que Lum. Ils nont pas non plus le même avis sur les moyens de changer la société. Lum pense que la révolution provoquera inévitablement une lutte violente entre la classe ouvrière et la classe patronale, conviction quil tire notamment de la Guerre de Sécession et des effets quelle eut sur labolition de lesclavage. Voltairine penche plutôt pour la non-violence mais comprend ceux qui ont recours à dautres méthodes. Elle désapprouve les différents assassinats commis par des anarchistes au tournant du XXe siècle mais cherche toujours à en expliquer les raisons. Lorsque le président McKinley fut abattu par Leon Czolgosz, elle déclara que la violence du capitalisme et linégalité économique poussaient les gens à utiliser la violence.

Trois balles dans le corps

Les opinions non-violentes de Voltairine et sa compréhension pour ceux qui utilisent la violence vont être brutalement mises à lépreuve à la fin de lannée 1902. Comme nous lavons déjà dit, Voltairine gagnait sa vie en donnant des cours particuliers. Elle enseignait surtout langlais à des familles et des ouvriers juifs pour lesquelles elle avait le plus grand respect et avec lesquels elle travaillait fréquemment. Un jour, lun de ses anciens élèves, Herman Helcher, lattend dans la rue et tente de lassassiner. Il lui tire une balle dans la poitrine, puis, lorsquelle seffondre, deux autres balles dans le dos. Elle réussit pourtant à se relever et à marcher encore plusieurs dizaines de mètres avant quun médecin, qui heureusement passait par là, vienne à son secours et appelle une ambulance. Elle est dans un état critique et lon craint pour sa vie. Mais quelques jours plus tard, elle commence à récupérer et sa condition se stabilise. Ce quelle fait ensuite scandalise ou met en colère nombre de ses concitoyens, mais lui vaut, à long terme, le respect de pas mal de gens. Convaincue que le capitalisme et lautoritarisme corrompent les êtres humains et les poussent à utiliser la violence, elle réagit, face à cette tentative dassassinat, conformément à ses convictions. Voltairine refuse didentifier Helcher comme son agresseur et de déposer la moindre plainte contre lui. En cela, elle « respectait les enseignements de Tolstoi, qui prônait de rendre un bien pour un mal » (Paul Avrich). Elle écrit ensuite une lettre qui sera publiée par le principal quotidien de Philadelphie, ville où elle habite à lépoque. « Le jeune homme qui, selon certains, ma tiré dessus est fou. Le fait quil ne mange pas à sa faim et nait pas un travail sain la rendu ainsi. Il devrait être placé dans un asile psychiatrique. Ce serait une offense à la civilisation de lenvoyer en prison pour un acte commandé par un cerveau malade. » « Je néprouve aucun ressentiment contre cet individu. Si la société permettait à chaque homme, chaque femme et chaque enfant de mener une vie normale, il ny aurait pas de violence dans ce monde. Je suis remplie dhorreur quand je pense que des actes brutaux sont commis au nom de lEtat. Chaque acte de violence trouve son écho dans un autre acte de violence. La matraque du policier fait naître de nouveaux criminels. » « Contrairement à ce que croient la plupart des gens, lanarchisme souhaite la paix sur la terre pour les hommes de bonne volonté. Les actes de violence commis au nom de lanarchie sont le fait dhommes et de femmes qui ont oublié dêtre des philosophes - des professeurs du peuple - parce que leurs souffrances physiques et mentales les poussent au désespoir. » Après sa convalescence, Voltairine entame une série de conférences sur « Le crime et sa répression », la réforme des prisons et leur suppression. Elle continue à se battre pour que la justice soit clémente envers Helcher. Selon Avrich, « les propos de Voltairine de Cleyre sont largement évoqués dans la presse de Philadelphie ». Les journaux locaux, qui avaient violemment critiqué lanarchisme, adoucissent leur ton lorsquils parlent de Voltairine et elle devient une sorte de célébrité car son attitude lui vaut même ladmiration de certains de ses plus farouches adversaires. La relation entre Voltairine et Dyer Lum se termine au bout de cinq ans lorsquil se suicide en 1893, au terme dune grave dépression. Voltairine, elle-même, se trouva au bord du suicide plusieurs fois, suite à de profondes dépressions et à ses maladies. () Le troisième homme important dans la vie de Voltairine se nommait James B. Elliott et elle le rencontra en 1888. Il militait dans le mouvement pour la libre-pensée et tous deux firent connaissance lorsque la Friendship Liberal League (5) invita Voltairine à venir parler à ses membres à Philadelphie. Voltairine vécut dans cette ville pendant plus de vingt ans, entre 1889 et 1910. Sa relation avec Elliott ne dure pas longtemps, mais elle se retrouve enceinte de lui et met au monde, le 12 juin 1890, le petit Harry de Cleyre. Harry allait être son seul enfant. Elle navait aucune intention dêtre mère et ne voulait pas élever denfants. Selon Avrich, « physiquement, émotionnellement et financièrement, elle ne se sentait pas capable de faire face aux responsabilités de la maternité ». Harry fut élevé par son père à Philadelphie. Si Harry et Voltairine eurent peu de contacts, Harry aima, respecta et admira toujours sa mère. Dailleurs il prit son nom, et non celui de son père, et appela sa première fille Voltairine. ()

Une militante infatigable

A Philadelphie, Voltairine est très active dans divers domaines. Pour les femmes de la Ladies Liberal League, organisation de libres-penseuses dont elle a été lune des fondatrices en 1892, elle met au point un programme de conférences sur des thèmes comme la sexualité, les interdits, la criminalité, le socialisme et lanarchisme. Elle participe aussi à la création du Club de la science sociale, un groupe anarchiste de discussion et de lecture. () Elle organise des réunions publiques qui attirent des centaines dauditeurs désireux découter des anarchistes et des syndicalistes radicaux qui viennent des quatre coins du pays. Elle collecte des fonds, soccupe de la distribution de brochures et de livres, et se consacre à bien dautres tâches pratiques. En 1905, Voltairine et plusieurs de ses amies anarchistes (notamment Natasha Notkin (6), Perle McLeod (7) et Mary Hansen), ouvrent la Bibliothèque révolutionnaire, qui prête des ouvrages radicaux aux ouvriers pour une somme modique et est ouverte à des heures convenant aux salariés. Voltairine de Cleyre voyage deux fois en Europe durant cette période. Pour ses activités de conférencière, elle avait parcouru les Etats-Unis de nombreuses fois, et en tant quorganisatrice elle sétait occupée dhéberger des orateurs étrangers, ce qui lui avait permis de connaître de nombreux révolutionnaires européens. Invitée par les anarchistes anglais, elle se rend en Europe où elle donne des dizaines de conférences sur des sujets comme l « histoire de lanarchisme aux États-Unis », « lanarchisme et léconomie », la « question des femmes » ou « lanarchisme et la question syndicale ». () En Angleterre, elle rencontre des camarades russes, espagnols et français, et noue bien sûr de nombreux contacts et amitiés avec des anarchistes britanniques. A son retour aux Etats-Unis elle commence à écrire une rubrique intitulée « American Notes » pour Freedom, un journal anarchiste de Londres (8). Elle entreprend aussi de traduire en anglais un livre de lanarchiste français Jean Grave (9). Durant toute sa vie, elle traduisit de nombreux poèmes et articles du yiddish en anglais, et traduisit aussi de lespagnol LEcole moderne, un livre de Francisco Ferrer (10) qui contribua à la création et lessor de ce mouvement pédagogique aux États-Unis. Au début du XXe siècle, des dizaines décoles se créèrent pour mettre en pratique les méthodes déducation anarchiste et dapprentissage collectif. Entre 1890 et 1910, Voltairine est lune des anarchistes les plus populaires et respectées aux Etats-Unis, et dans le mouvement anarchiste international. Ses écrits sont traduits en danois, suédois, italien, russe, yiddish, chinois, allemand, tchèque et espagnol. Elle est aussi lune des féministes les plus radicales de son époque, et contribue, avec dautres femmes anarchistes, à faire progresser la dite « question féminine ». En 1895, dans une conférence aux femmes de la Ligue libérale, elle déclare : « (la question sexuelle) est plus importante pour nous que nimporte quelle autre, à cause de linterdit qui pèse sur nous, de ses conséquences immédiates sur notre vie quotidienne, du mystère incroyable de la sexualité et des terribles conséquences de notre ignorance à ce sujet » (). Toute sa vie, Voltairine a combattu le système de la domination masculine. Selon Avrich, « une grande part de sa révolte provenait de ses expériences personnelles, de la façon dont la traitèrent la plupart des hommes qui partagèrent sa vie et qui la traitèrent comme un objet sexuel, une reproductrice ou une domestique. »()

Voltairine et Emma

Il existe de nombreuses similitudes entre Emma Goldman et Voltairine de Cleyre. Toutes deux ont été fortement influencées par lexécution des martyrs de Haymarket, ont beaucoup voyagé pour donner des conférences et organiser des réunions, et ont beaucoup écrit pour des journaux révolutionnaires. Elles ont également combattu pour la libération des femmes dans la société et dans les rangs du mouvement anarchiste. Comme le remarque Sharon Presley : « Voltairine de Cleyre et Emma Goldman eurent des expériences très semblables avec les hommes car leurs amants avaient, ce qui nétait guère étonnant à lépoque, des conceptions très traditionnelles en matière de rôles sexuels. Mais si les deux femmes partageaient les mêmes idées politiques et les mêmes passions dans de nombreux domaines, elles ne furent jamais amies. » () Néanmoins, Voltairine et Emma surent mettre de côté leurs différends personnels à plusieurs occasions et se soutenir mutuellement. Emma vint à laide de Voltairine lorsque celle-ci fut gravement malade et Voltairine défendit publiquement Emma lorsquelle fut systématiquement arrêtée chaque fois quelle prenait la parole dans des réunions de chômeurs pendant la crise économique de 1908. A cette occasion Voltairine de Cleyre écrivit un essai intitulé « En défense dEmma Goldman et de la liberté de parole». Lorsque Emma Goldman créa le journal Mother Earth, Voltairine devint aussitôt une fidèle collaboratrice et une ardente supporter. Après la mort de Voltairine, Mother Earth consacra un numéro spécial à la vie et à luvre de Voltairine et, deux ans plus tard, en 1914, Emma Goldman et Alexander Berkman publièrent un recueil de textes de Voltairine de Cleyre, quils présentèrent comme « un arsenal de connaissances indispensables pour lapprenti et le soldat de la liberté ».

La révolution mexicaine

Gravement dépressive et malade, Voltairine déménage à Chicago en 1910. Elle continue à écrire et donner des conférences, mais elle ne se départ pas dun certain pessimisme historique et éprouve des doutes sur la valeur de sa propre contribution à la lutte pour la libération de lhumanité. « Au printemps 1911, à un moment où elle est plongée dans un profond désespoir, Voltairine reprend courage grâce à la révolution qui éclate au Mexique et surtout grâce à laction de Ricardo Flores Magon (11), lanarchiste mexicain le plus important de lépoque », écrit Avrich. Voltairine et ses camarades rassemblent des fonds pour aider la révolution et commencent à donner des conférences pour expliquer ce qui se passe et limportance de la solidarité internationale. Flores Magon éditait le journal anarchiste Regeneracion, populaire non seulement au Mexique mais aussi dans les communautés mexicaines-américaines dans tout le Sud-Ouest des États-Unis. Voltairine devient la correspondante et la distributrice de ce périodique à Chicago et participe à la création dun comité de soutien pour récolter des fonds et développer la solidarité. Au cours de la dernière année de sa vie elle écrit son remarquable essai sur laction directe et soutint les syndicalistes des IWW. Sa santé saffaiblit considérablement et elle meurt le 20 juin 1812. Deux mille personnes assistent à ses funérailles au cimetière de Waldheim, où elle est enterrée à proximité des martyrs de Haymarket.

Par Chris Crass

(Pour rédiger ce bref résumé de la vie de Voltairine de Cleyre, Chris Crass sest surtout servi du livre de Paul Avrich, inédit en français à ce jour. Cest pourquoi cet ouvrage est cité fréquemment dans le texte ci-dessus. Certains passages étant repris dans larticle suivant du même auteur ( « Traditions américaines et défi anarchiste », p. 15), nous avons conservé uniquement ce qui concernait la vie de Voltairine, en indiquant les coupes effectuées. Ceux qui désirent consulter le texte intégral, en anglais, le trouveront sur le site infoshop.org-anarcha-feminism).

Notes du traducteur.

1.Thomas Paine (1737-1808). Journaliste et pamphlétaire britannique, il prit parti dabord pour lindépendance des colonies britanniques, lorsquil émigra en Amérique, puis pour la Révolution française. Député du Pas-de-Calais en 1792, il refuse de voter la condamnation à mort de Louis XVI. Il est emprisonné sous la Terreur et libéré après le 9-Thermidor. Sa critique des gouvernements établis et de lEglise, son plaidoyer pour la République, en font lun des pionniers de la libre-pensée, même sil nétait pas athée. Principaux ouvrages : Théorie et pratique des droits de lhomme, Le Sens commun, Le Siècle de la raison. 2. Mary Wollstonecraft (1759-1797). Ecrivaine britannique qui défendit dans ses écrits la Révolution française et légalité pour les femmes. Epouse de lanarchiste communiste William Godwin et mère de la future Mary Shelley. En français : Défense des droits de la femme, trad. M.T. Cachin, Payot. 3. Clarence Darrow (1857-1938). Avocat et orateur. Il défendit les anarchistes de Haymarket puis des socialistes ou des syndicalistes comme Eugene Debs ou « Big Bill » Haywood. 4. Autrement dit, sans étiquettes. Cf. p. 15, larticle « Traditions américaines et défi anarchiste » de Chris Crass, dans ce même numéro. 5. A lépoque le mot anglais liberal signifiait agnostique, sceptique, rationaliste voire athée ! 6. Natasha Notkin, militante révolutionnaire russe. 7. Perle McLeod (1861-1915), militante anarchiste dorigine écossaise qui aida beaucoup Voltairine après la tentative dassassinat dont cette dernière fut victime. Elle déclara à un journaliste : « Nous sommes pour tuer le système, pas les hommes. Rien ne sert de tuer les présidents ou les rois. Ce quil nous faut liquider, ce sont les systèmes sociaux qui rendent possible lexistence des présidents et des rois. » 8. Freedom, Fondé en 1886, ce journal existe toujours et paraît tous les 15 jours. 9. Jean Grave (1854-1939). Cordonnier, autodidacte, il dirigea plusieurs journaux anarchistes (Le Révolté, La Révolte et Les Temps nouveaux) et vulgarisa les thèses de Kropotkine. Interventionniste pendant la Première Guerre mondiale, il continua à militer après 1918, malgré lhostilité dont il était lobjet chez ses camarades antimilitaristes. Quelques titres parmi des dizaines : Le Machinisme, LIndividu et la société, La Colonisation, La Conquête des pouvoirs publics, La Société future, La Société mourante et lanarchie, Le Mouvement libertaire sous la Troisième République, etc. 10. Francisco Ferrer (1859-1909). Pédagogue et anarchiste espagnol. Fusillé pour avoir « inspiré idéologiquement » linsurrection de 1909 contre lexpédition militaire espagnole au Maroc. Son innocence fut reconnue trois ans plus tard 11. Ricardo Flores Magon (1873-1922). Journaliste, il lutte contre la dictature de Porfirio Diaz et fonde le Parti libéral mexicain en 1905. Il évolue vers lanarchisme après 1908. Emprisonné aux Etats-Unis en 1905, 1907, et 1912 pour son action militante, il est finalement condamné en 1918 à vingt ans de prison, en vertu dune loi sur lespionnage (!) et meurt dans le terrible pénitencier de Leavenworth. En français : Propos dun agitateur, trad. M. Velasquez, 1993, LInsomniaque.

Le texte ci-dessus est extrait de "Ni patrie ni frontières", bulletin de traductions et de débats. Si tu désires collaborer à ce bulletin, émettre des critiques, proposer des textes à traduire, ou en traduire toi-même, tu peux écrire à :

yvescoleman@wanadoo.fr

ou :

Yves Coleman (sans autre mention) 10, rue Jean-Dolent 75014 Paris Téléphone : 01 45 87 82 11.
Ecrit par libertad, à 23:24 dans la rubrique "Pour comprendre".



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