L'En Dehors


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Attention : école !
Lu sur Oulala.net : "Les émotions contradictoires qu'a suscité chez les Français le port d'un foulard à l'école par quelques jeunes filles présumées musulmanes ont été le prétexte à une avalanche de discours supposés expliquer pourquoi on aurait raison d'aimer ou de ne pas aimer ces comportements. Pour moi, bel agnostique critique et plutôt sceptique quant aux raisons des uns et des autres, les religions sont toutes des systèmes culturels de croyances. Mais alors à quoi rime tout ce tintamarre médiatique, qui n'est au fond que du bruit autour d'un vêtement folklorique ? Si de jeunes Alsaciennes venaient à l'école en coiffes traditionnelles, ou si des écoliers Bretons refusaient d'ôter leur chapeau rond, il n'est pas sûr que les maîtres à penser de nos médias se soient agités aussi convulsivement.

La question du voile, comme celle du string, sa petite cousine par symétrie, apparaît curieusement comme un problème spécifique de l'Education Nationale. Ce qu'elle questionne, par conséquent, c'est l'école. Or c'est précisément la seule question qui paraît exclue de tous les discours à propos de ces tenues vestimentaires problématiques : qu'est-ce qui dans le rôle social de l'école publique fait que le port d'un voile (ou d'un string) y pose problème ?

L'école publique a été instituée sous la IIIe République par le ministre raciste Jules Ferry [1], dans une période de l'Histoire où s'opéra la gestation du capitalisme moderne, à partir du massacre des communards en 1871 jusqu'au déclenchement de la Grande Boucherie en 1914. Il a fallu tout ce temps, jalonné par deux grandioses exploits de la mort collective, baptisé « Belle Epoque » par les bourgeois, traversé par le fracas des attentats anarchistes, pour forger la République en costume trois-pièces qui, réaménagée au goût du jour, continue de prétendre gouverner le pays. Jusque là, les lycées créés par Napoléon étaient réservés à une élite formée de manière militaire à la gestion de la société. Les pauvres, cela allait de soi, n'avaient nul besoin d'accéder au savoir. D'ailleurs en étaient-ils seulement capables ? Or justement, la classe dangereuse commençait à lire, parfois à écrire, et elle développait, en prenant conscience de sa force sociale, des formes nouvelles d'enseignement, grâce aux syndicats révolutionnaires et à diverses organisations du prolétariat. Il y avait péril en la demeure : les pauvres s'instruisaient par eux-mêmes. Face à ce risque d'auto-formation de la classe ouvrière, le nouveau pouvoir bourgeois, qui avait déjà trempé la plume de sa constitution dans le sang de la Commune de Paris, a décidé de placer l'éducation de tous les citoyens dans les mains de l'Etat, en instaurant la scolarité obligatoire. Ainsi faisait-on mine de satisfaire l'appétit de savoir des fils de pauvres tout en ôtant à leurs amis naturels le privilège de leur expliquer à quoi pourraient servir les connaissances acquises. Il s'agissait en fait d'enlever aux organisations du prolétariat la liberté de faire accéder ses enfants à une culture qui échappe au contrôle de l'Etat.

Du point de vue de la société, l'école obligatoire est ainsi devenue son principal organe reproducteur. Cela veut dire que, sans préjudice du plaisir que l'on y prend, l'activité scolaire a pour fonction première de reproduire, génération après génération, la structure de la société. En particulier, sa division en classes sociales et la division du travail qui en constitue la charpente. Il n'y a pas besoin d'être Bourdieu pour comprendre que l'école, dans son ensemble, ne peut faire autrement que reporter d'une génération à l'autre les mêmes catégories sociologiques. Elle a été conçue pour ça. Une école qui remplit bien son rôle est donc une école qui, à la sortie, fabrique autant de nouveaux cadres, ouvriers, techniciens, incompétents, chômeurs, délinquants, qu'il y en avait à l'entrée. C'est pourquoi, en général fils d'ouvrier sera ouvrier et fils d'avocat portera la robe. La façon dont opère l'école pour parvenir à ce résultat est une affaire de spécialistes.

Bien entendu, les professeurs, comme tous les employés de l'Etat, n'ont pas besoin d'être au courant de cette fonction de l'institution où ils interviennent pour bien remplir leur mission. Au contraire, comme les sous-officiers de l'armée, il est même préférable pour la bonne conduite des opérations qu'ils ignorent à peu près tout des stratégies des états-majors. C'est pourquoi le corps enseignant est si peu renseigné sur la réalité de ce qu'il fait.

Que diable, il ne faudrait pas prendre les patrons pour des canards sans tête ! Pourquoi eux, qui contrôlent tout dans la démocratie parlementaire qu'ils ont inventée et chargé depuis deux siècles de protéger leurs intérêts, laisseraient-ils l'école favoriser l'éveil de l'intelligence chez ceux dont ils ont besoin comme serviteurs zélés, dociles et diligents ? Il serait vraiment stupide de leur part de contribuer à développer chez leurs employés les outils de la critique qui leur permettraient, non seulement de comprendre par quels manigances on les exploite, mais de surplus d'imaginer comment construire un autre monde où les bourgeois ne seraient plus.

Dans les années soixante-dix, à une époque où les vagues nées du ras de marée de 68 portaient encore une critique de l'école, une équipe de chercheurs s'était partagée en deux groupes : tandis que le premier demandait officiellement à des élèves de rédiger une rédaction racontant une journée scolaire, une seconde interviewait les mêmes enfants dans un cadre extra-scolaire. Le résultat de la rédaction fut assez navrant, la quasi totalité des enfants s'étant contenté de rédiger une sorte d'emploi du temps détaillé. Les interviews, par contre, révélèrent que, pour presque tous, la vie à l'école était vécue sur le mode de la guerre, et que toutes leurs stratégies visaient à en atténuer les effets insupportables [2] . On aurait pu le deviner sans le truchement d'une enquête universitaire : rien n'est si peu naturel pour un enfant que rester assis durant des heures en rangs d'oignons à écouter un adulte parler de choses qui ne l'intéressent pas forcément, remplir sous la menace de punitions des tâches rébarbatives et voir en ses nouveaux copains des compétiteurs, tandis qu'il ne peut s'amuser, rire, voire pisser, qu'à heures fixes, pendant un temps déterminé (curieusement nommé « récréation », comme s'il était entendu que le reste n'était que destruction). C'est pourquoi la première chose qu'on apprend à l'école c'est l'emploi du temps : on y apprend à son corps défendant que le temps de vie est employé par d'autres, réglé par d'autres, pour des raisons que l'on n'a ni à connaître, ni à discuter. Car ce qu'on appelle travailler, but ultime de l'apprentissage scolaire n'est rien d'autre que perdre son temps de vie pour des activités dont on n'est pas maître. Le reste de ce qu'on y apprend est, au fond, secondaire. Evidemment, pour forcer un être humain à s'aliéner ainsi, il faut de la violence. Rien d'étonnant à ce que l'école soit vécue par les enfants comme une guerre contre eux-mêmes (certes, parfois, l'école primaire fonctionne autrement, mais ce n'est que partie remise en attendant la suite).

En tant que système reproducteur de la division sociale, l'école fonctionne comme un crible. Le premier tri qu'elle opère se fait par répartition sociale et géographique : une partie des fils et filles de bourgeois échappe à l'école publique en allant dans des institutions privées payantes apprendre à faire partie des élites dirigeantes, tandis que la majeure partie des enfants du prolétariat se retrouve entre pauvres dans les écoles de quartier où le découpage scolaire leur impose de s'inscrire. C'est ainsi que, sans qu'il soit besoin de lois ségrégatives, on trouve pourtant des écoles d'enfants d'immigrés, de marins, de paysans, d'ouvriers ou de cadres des classes moyennes, selon le lieu de leur implantation.

Le second tri est culturel. Le « bon savoir » étant celui des classes dirigeantes, sa transmission se fait d'abord de manière familiale : les fils et filles de l'élite apprennent à la maison le bon maintien, la bonne diction, le bon niveau de langue, les bons syllogismes, les bonnes règles de conduite. Il suffit alors d'orienter les élèves selon des tests et des examens privilégiant ces connaissances pour les distribuer sans en avoir l'air selon leur origine sociale. Des exceptions, bien sûr, viendront confirmer la règle et les quelques individus venus d'en-bas qui auront fait preuve de dispositions mentales et intellectuelles susceptibles de les faire accéder à des postes d'en-haut justifieront l'idéologie de type darwinien qui sous-tend la formation. Le fait que des éléments issus de « milieux défavorisés » (comme disent les beaux parleurs bien favorisés) puissent grâce à l'école s'élever dans la hiérarchie sociale démontre que la sélection se fait bien par le mérite et que ceux qui en ont plein les poches sont, de toutes façons, ceux qui « réussissent » le mieux. En tout état de cause, que ce soit par hérédité ou par résultat scolaire, ce sont les « meilleurs » qui se trouvent en haut (merci pour eux : on n'échappe pas à son karma).

Chacun sait que la discipline des soldats est la seule force des officiers (rien n'est pire pour un capitaine que des troupes qui n'en font qu'à leur tête). Il en va de même pour les élèves, dont la docilité prouve le respect dont ils sont supposés témoigner vis-à-vis de leurs encadrants, professeurs, surveillants, directeurs ou autres. L'expression de la singularité, dans un tel système, est limitée dans un cadre qui qualifie d'impertinence, d'impudence ou d'impudeur tout excès, plus tard signalé comme preuve d'incivilité. Les enfants de la moderne démocratie d'Etat doivent manifester une conformité aux règles qui n'apparaisse pas contrainte par l'uniforme. Car l'égalité des chances, fondement idéologique de l'inégalité sociale, ne doit résulter ni d'une filiation, ni d'une obligation de type militaire. C'est dire que la marge est étroite. Comme est étroite la voie d'une société où l'affirmation de la liberté va de pair avec sa limitation dans les bornes dictées par le respect des règles, dont la première est qu'on ne touche pas à propriété des maîtres. Il faut donc aux enfants des écoles marcher au pas sans avoir l'air de s'aligner, avoir les mêmes idées sans donner l'impression de répéter des slogans, obéir sans ordre d'obtempérer, renoncer au plaisir sans paraître en souffrir, pour devenir des bons citoyens, respectueux d'un ordre qui se fait sans eux.

Certes, d'autres systèmes éducatifs existent (séminaires, écoles militaires, centres d'embrigadement, etc.) qui servent d'organes reproducteurs à d'autres types de sociétés. Dans les régimes ultra-autoritaires, l'individu doit s'effacer devant l'Etat et n'apprendre qu'à obéir aux ordres. Le port de l'uniforme à l'école est alors le premier renoncement à soi. De tels ordres sociaux, d'une extrême rigidité, sont peu propices au développement des affaires (on l'a vu dans les systèmes dits totalitaires). En revanche, le choix de la libre entreprise, librement concurrente dans des marchés librement contrôlés par les maîtres de l'économie, implique une sélection scolaire qui manifeste une apparence de liberté, incompatible avec la militarisation. A plus forte raison, l'école publique libérale ne peut-elle tolérer aucune infiltration de systèmes ultra-autoritaires, notamment par l'existence en son sein de factions en uniformes, signalant leur appartenance politique, ethnique ou religieuse. C'est là le problème du « foulard islamique » reçu comme élément d'uniforme d'une légion virtuellement ennemie de la démocratie (le port d'un brassard avec une croix gammée, d'une casquette de guérillero ou d'un tatouage à signification ésotérique auraient le même effet). C'est aussi, par symétrie, le problème du string, tenue vestimentaire liée à une perception érotique du corps, exclue de l'école comme subversion de la soumission corporelle aux obligations de l'emploi du temps (l'érotisme appartient à un business parallèle qui n'entre à l'école que clandestinement, dans les échanges furtifs de cassettes pornos, les rêveries masturbatoires secrètes et les sous-vêtements dissimulés).

Quand l'école a pour fonction d'uniformiser les conduites en fonction des besoins des commanditaires de la démocratie d'Etat, elle ne peut tolérer en son sein l'émergence de signes d'appartenance à des hiérarchies concurrentes. Le problème dit du « foulard islamique » est donc celui de l'alliance de l'ordre social avec les institutions religieuses héritées de systèmes pré-capitalistes. C'est un problème stratégique qui concerne les éducateurs en tant que formateurs de la soumission généralisée. L'interdiction ou l'obligation de tel ou tel vêtement n'est qu'une partie des obligations et des interdictions qui forgent les comportements conformes des employés de l'économie. Plus tard, ils auront d'ailleurs à mettre cravate, bleu de travail, bonnet, robe, chemise ou string, en fonction des consignes des employeurs de leur temps de vie annexé par le travail. L'école, comme lieu d'apprentissage de l'esclavage volontaire, aura rempli son rôle.

par Paul Castella

Illustration : Munch Edvard


[1] "Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures" (Jules FERRY,Intervention à la Chambre des Députés, JO 29 juillet 1885).

[2] Ma mémoire personnelle vaut pour moi les meilleures références universitaires. Néanmoins, si quelqu'un dispose d'informations plus précises concernant cette expérience, c'est bien volontiers que je les mentionnerais

Ecrit par libertad, à 23:29 dans la rubrique "Pour comprendre".



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