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À la recherche du paradis perdu
Lu sur ALTERNATIVE LIBERTAIRE 211 - NOVEMBRE 1998 : "Mimo, un quart de siècle d'activités militantes(notamment aux éditions ACL),s'interroge sur l'avenir du mouvement libertaire.À côté des grandes épopées du mouvement libertaire qui peuvent être circonscrites à des périodes historiques précises comme la Première internationale, le développement de l’anarcho-syndicalisme et puis la révolte antiautoritaire de mai 68, on devrait refaire cette longue histoire en tenant compte de la révolution quotidienne dans laquelle se sont jeté corps et âme des figures emblématiques de ce mouvement mais aussi ces centaines de milliers de personnes dont on ne pourra jamais rappeler tous les faits et gestes. En effet, je considère que c’est dans cette présence quotidienne qui a embrassé tous les aspects de la vie individuelle et collective que l’anarchisme a puisé sa force. Et je pense que, c’est à partir de ces activités quotidiennes qu’une culture libertaire s’est incarnée dans diverses régions du monde dans ses aspects multiformes.
C’est, à partir de ce constat, qu’on peut donc affirmer que les libertaires, par leurs diverses pratiques et différentes théories sociales, ont pu contribuer énormément à la transformation ou l'évolution du monde. On peut enfin souligner que depuis plus d’un siècle la culture libertaire est intervenue activement sur des questions telles que la famille, l’éducation, le travail, la santé, l’organisation économique et politique de la société, et le rôle des individus dans celle-ci avec leurs idées de justice et de liberté, ainsi qu’à travers des expressions artistiques polychrome. On peut ainsi ajouter que de Godwin à nos jours, cette culture libertaire a influencé l’Histoire de la pensée humaine, en en constituant une des branches les plus originales en en assumant des formes et contenus toujours nouveaux et souvent imprévisibles.
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Quel avenir ?
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Pourtant cette histoire si riche et par certains aspects émouvante avec ces corollaires de Saints, Martyrs, Poètes et Commandants révolutionnaires qui ont nourri l’imaginaire libertaire des nombreux acteurs comprenant diverses générations, nous amène aujourd’hui à nous poser la question suivante : quel avenir peut-on imaginer pour cette culture libertaire ? Pour ma part, cette question n’est pas ou plus liée au désir militant de voir se développer une force révolutionnaire dans les mouvements sociaux, mais exprime le besoin de faire le point, après vingt-cinq ans de bons et loyaux services, sur ce que représentent réellement les libertaires aujourd’hui. Pour approfondir cette question il faut aller chercher au-delà de ce qui n’est souvent qu’un simple discours idéologique répétitif, dont le contenu actuellement ne semble avoir aucun référant précis.
En effet, en côtoyant quotidiennement les libertaires pendant ce dernier quart de siècle, en lisant leur presse, j’ai pu constater que certains d’entre eux, et je dois dire particulièrement ceux qui sont organisés dans des structures "politiques classiques" (idéologiques précisément), désirent au début de ce nouveau millénaire encore voir resurgir des formes organisationnelles typiques de la fin du XIXe siècle, ou encore comme celle bâtie au début du XXe siècle par la "mythique" CNT espagnole.
En plus, au niveau du discours, on constate aussi que, certains d’entre eux continuent à utiliser des concepts tels que celui de "lutte de classe" et considèrent encore "le travailleur" comme cet interlocuteur indistinct, mais essentiel, pour envisager la transformation sociale souhaitée. Naturellement, à côté de ce "discours", ils s’intéressent toujours activement aux sorts des exploités et des plus démunis, comme le sont par exemple aujourd’hui en France, les sans-papiers et les SDF. D’autre part, ils manifestent régulièrement cette sensibilité en étant acteurs dans tous les mouvements de solidarité qui les soutiennent, et en exprimant leur propre inquiétude face à toute forme d'injustice sociale, décelée ou prévisible, immédiatement autour de soi ou dans une région plus "lointaine".
À côté de cette "sensibilité" que d’aucuns appellent "présence politique", cette solidarité humaine que les libertaires expriment envers ceux qui sont touchés directement par les inégalités et injustices sociales, j’ai aussi constaté, tout au long de ces dernières vingt-cinq années, l’existence et le développement de collectifs et de pratiques sociales qui, désormais, font partie de l’histoire des mouvements "alternatifs" de l’après mai 68, dans laquelle on retrouve de nombreux éléments libertaires ou antiautoritaires. Par exemple, chez les squatters, les écologistes, les punks, les féministes, les autogestionnaires, les antispécistes, etc. Pour résumer ici ce qui devrait être une large discussion et réflexion collective, on peut donc souligner que parallèlement à des mini-organisations "traditionnelles" maintenant haut le flambeau de l’Anarchie, existent ces nouveaux collectifs qui expriment des exigences qui correspondent aux besoins et aux désirs des dernières générations (naturellement d’une partie d’entre elles et surtout de celles nées dans les pays riches et démocratiques). C’est enfin, dans ces nouvelles activités, la plupart part du temps expérimentales, si diverses les unes des autres comme peuvent l’être : la création musicale, la gestion collective de restaurants végétariens, l’antimilitarisme, la recherche personnelle et les démarches collectives pour la libération sexuelle, l’écologie au quotidien, l’édition, les actions contestataires, l’autogestion de radios libres, etc., qu’on peut remarquer davantage la vivacité de la pensée libertaire dans le monde contemporain. C’est, en effet, dans ce "milieu" et à travers ses réseaux que la culture libertaire s’est montrée la plus créative. Et c’est dans ces "réseaux" que naissent et se manifestent ces agents de la transformation sociale qui vont affronter le nouveau millénaire.
Ceci n’est qu’un constat facile à faire.
Pour cela, il faut seulement prendre le temps de jeter un regard un tant soit peu critique sur ce qui s’est passé depuis trente ans autour de cette mouvance libertaire vivant autour de ses réseaux spécifiques qui expriment des besoins particuliers et immédiats. Je me réfère à ce "nouveau mouvement libertaire" qui s’est rendu visible un peu partout en Europe au début des années 70.
En étudiant et en participant à ce mouvement, j’ai aussi constaté que certains chercheurs et/ou militants continuent à s’y intéresser comme un simple appendice du mouvement anarchiste historique. Très peu sont ceux qui pensent qu’il s’agit d’un phénomène en "rupture" avec "l’anarchisme classique" dont ils soulignent l’événement emblématique, la pointe culminante (et par conséquent le début de son déclin) dans les événements de l’Espagne de 1936. En ce qui me concerne, je partage cette idée, non pas en ce qui concerne les valeurs fondamentales de la culture libertaire, ou encore la "sensibilité" propre aux anarchistes en tant qu’individus historiques, car celle-ci exprime aussi bien chez les "pères" fondateurs [je laisse entre parenthèses la question des femmes et donc des mères dans l’histoire de l’anarchisme qui est une question en soi et trop importante pour la réduire à quelques lignes], que chez les acteurs du mouvement d’aujourd’hui, ce même besoin/désir de justice et de liberté. Pourtant, je pense qu’il existe entre eux une différence essentielle et incontournable concernant leurs respectives pratiques quotidiennes. En effet, je considère que c’est elle qui forge l’individu, le collectif et en modifie la perception du monde, son imaginaire et donc les théories sociales qu’il exprime d’une manière plus ou moins structurée.
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Une nouvelle étape historique
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Or, en cherchant dans les innombrables livres publiés ces dernières années qui traitent de l’histoire du mouvement anarchiste, on remarque que la plupart d’entre eux s’intéressent principalement à l'histoire de l’anarchisme "classique". Ces travaux, font ainsi, "naturellement", la part belle aux époques épiques de ce mouvement, à ses "grands personnages", tandis qu'ils s’attardent trop peu sur ce que je considère comme la force de ce mouvement, c’est-à-dire son activité quotidienne. De plus, beaucoup d’entre eux ne considèrent l’anarchisme de l’après 68 que comme un épiphénomène, une résurgence, une nostalgie, une sorte de rêverie centenaire condamnée à s’effilocher avec le temps. On peut dire enfin que, comme d’autres ont pensé qu’avec la chute du mur de Berlin on assistait à la fin de l’histoire (tout du moins celle des conflits entre un idéal capitaliste et l'autre communiste, ou encore entre la démocratie libérale et un système totalitaire, une fin tout à l’avantage des premiers), il y en a eu qui ont considéré que, désormais, l’utopie libertaire (l’utopie ouverte) était morte (1), et avec elle tous les espoirs de ceux et celles qui y croyaient. Cependant, dix ans après cet événement incontournable de l’histoire contemporaine, on constate que d’innombrables questions sociales d’ordre écologique, social, politique et moral restent ouvertes, et, par certains côtés, s’aggravent dans la mesure où, d’un côté la richesse produite par nos systèmes productifs est de plus en plus importante, et de l’autre des milliers d’êtres humains continuent de mourir littéralement de faim tous les jours...
Naturellement, ce n’est pas ici que je vais m’insurger contre l’ultralibéralisme ou la pensée unique, ce qui est devenu d’ailleurs le leitmotiv d’une gauche plurielle qui se cherche en essayant de redonner du souffle aux divers mouvements sociaux qui naissent régulièrement dans les pays riches.
Néanmoins, je veux souligner que ce refus de l’ultralibéralisme et de la pensée unique n’est certainement pas nouveau, d’ailleurs la presse anarchiste le répète assez souvent lorsqu’elle s’adresse à ses "cousins de gauche" en lui disant : Voyez bien que nous avons raison et depuis si longtemps en vous proposant la seule alternative possible, l'alternative libertaire ? De plus on peut ajouter que depuis quelques années on trouve de plus en plus de personnes qui sont prêtes à écouter ce "message", et probablement "à suivre" ou s’impliquer activement dans cette "alternative". Mais ces personnes demandent aussi qu'on leur donne davantage d’explications sur ce qu’est cette alternative libertaire.
Malheureusement, je dois dire que les réponses qui ont été données jusqu’à présent sont assez décevantes. En fait, lorsque des acteurs du mouvement anarchiste ont publié, ces dernières années, des "programmes" ou des manifestes, ceux-ci contenaient peu ou prou d’idées ou concepts originaux. Pire, souvent il ne s’agissait que de pâles copies des vieux programmes vernis au goût du jour, "prônant" et "croyant" tout simplement aux vertus du "communisme libertaire" ou de l’Anarchie à venir...
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Qui sommes nous ?
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Pour ma part, je pense qu’une des raisons pour lesquelles nous sommes incapables aujourd’hui de préciser mieux ce qui pourrait être une alternative libertaire praticable, est le fait que nous n’avons pas assez réfléchi à l’histoire du mouvement libertaire de ces dernières trente années. En effet, nous n’avons pas beaucoup de textes analysant cette période avec un regard critique.
En réalité, et en ce qui concerne la France, parallèlement à un renouveau d’intérêt pour les idées libertaires, visible dans le monde de l’édition et chez des jeunes militants, quelques travaux ont vu le jour concernant "l’actualité de l’anarchisme". Ces travaux ont été réalisés principalement dans le cadre d’études universitaires, même si, à l’origine, il y a pu y avoir un militant/chercheur, ou un chercheur/militant.
Moi-même, après avoir participé activement à plusieurs initiatives issues du "milieu libertaire", j’ai eu besoin de confronter ce qui étaient "mes idées" sur cette question avec la réalité telle que j’ai pu l’appréhender à travers un travail sociologique. Je viens en effet de terminer cette année (98), une recherche que j’ai réalisée dans la région où je vis depuis 1975, c’est-à-dire la région Rhône-Alpes, une des régions les plus riches de France. L’objectif de ce travail était d’essayer de répondre à ces trois questions : qui sont les libertaires aujourd’hui, que font-ils et quel est leur imaginaire?
N’ayant pas le temps de vous en faire ici un large résumé, je vais vous présenter seulement quelques éléments qui, je l’espère, vont nous permettre d’affiner le débat qui nous voit réunis ces jours-ci.
Je dois avouer avant tout, qu’au cours de ce travail, je n’ai pas fait de grosses découvertes. J’ai constaté, par exemple, à l’instar d’autres militants et/ou chercheurs (ou encore des périodiques libertaires comme Alternative libertaire en Belgique et le Monde libertaire en France) qui ont fait circuler des questionnaires dans le milieu libertaire, qu'une toute petite partie de ces acteurs appartient à la catégorie sociale des "ouvriers" (environs 6 %), et que les chômeurs qui dans les pays riches sont en partie exclus de la répartition de la richesse sociale, ne représentent, dans ce même milieu, que quelque 5%.
A ces deux données, et à partir de ma recherche, il faut ajouter que certaines personnes qui se déclarent ouvriers, ont effectivement une activité manuelle, mais parmi eux, il y a des artisans (ce qui n’est pas la même chose que manœuvre, ouvrier spécialisé, ouvrier à la chaîne ou caissière dans un supermarché, etc.). Par exemple, dans la ville de Lyon, je n’ai pu interviewer qu’un seul chaudronnier, car personne dans le milieu n’en connaissait d’autres. Celui-ci m’a dit exercer, en effet, cette activité même s’il a un diplôme d’une école supérieur (BTS), mais seulement parce que, grâce à des contrats intérimaires qu’il peut renouveler à sa guise, il se "garantit" quelques "marges de liberté". En réalité, comme ce jeune homme proche des squatters, d’autres personnes que je connais ou que j’ai interviewées, et qui perçoivent le RMI (Revenu minimum d’insertion, une sorte de mini-salaire social mensuel équivalent à 2300 francs français) ont déclaré qu’ils sont effectivement "chômeurs et RMistes" mais qu’ils "choisissent" de l'être, car, même avec ce petit revenu, ou plutôt grâce à lui ils peuvent se dédier à diverses activités. Celles-ci concernent aussi bien la sphère individuelle que collective (études, publications, débats, manifestations, squats individuels et sociaux, engagement dans telle ou telle structure libertaire ou "politique", quand ils ne sont pas à l’origine de collectifs qui soutiennent d’autres groupes sociaux "en lutte" proche ou lointains).
Que les libertaires ne soient pas des miséreux qui essaient de se procurer de quoi vivre (à de rarissimes exceptions près), je l’avais remarqué depuis que je me suis approché de ce mouvement. Nous "savons" tous d’ailleurs que, d’une part ses membres sont issus majoritairement de ce qu’on appelle les couches sociales moyennes, et que maintenant que ces "agents de la transformation sociale" de l’après 68 commencent à vieillir, leurs enfants sont à leur tour des représentants de ces mêmes couches sociales. Certes, quelque-uns d’entre eux refusent le train de vie "imposé" par la société de consommation des pays riches, mais ne restent pas moins des privilégiés face aux sans-papiers, à leurs "frères et sœurs" sans domicile fixe des pays riches et surtout face à ceux et celles qui meurent de faim...
Ce ne sont, comme vous voyez, que des considérations qui n’ont rien de "révolutionnaire", ni d’original. Pourtant, ce constat issu de mon travail, vient valider ce qui n’était jusqu'à présent qu’une opinion personnelle. Il s’agit d’un constat qui n’a rien d’inquiétant en soi, mais je pense qu’il pourrait nous faire réfléchir sur le rôle qui devrait être le nôtre dans le quotidien. Je pense en outre, que nos amis anarchistes devraient aussi en tenir compte lorsqu’ils écrivent des tracts ou des articles où ils s’identifient et/ou s’assimilent aux SDF, aux sans-papiers, aux exploités, etc...
Réfléchir à l’avenir des libertaires et de leur mouvement à partir de ce constat ne signifie pas, pour ma part, vouloir remettre en question leur générosité et leur esprit de solidarité, fruits de cette sensibilité qui est la leur et qui est probablement leur principale caractéristique depuis que princes, nobles, avocats, médecins, gens de lettres ou "simples travailleurs" ont donné leur vie pour la Cause.
Mais, si cette sensibilité, cette générosité et leur présence continuent à être une constante dans leurs pratiques quotidiennes, il est vrai aussi qu’analysant leurs dernières trente années d’histoire on s’aperçoit qu’ils n’ont pas réussi à proposer, d’abord pour leurs structures et ensuite pour l’ensemble des sociétés dans lesquelles ils vivent, un "modèle" ou plus simplement une "idée", une alternative politique libertaire "praticable".
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Écologie sociale et municipalisme libertaire
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Naturellement, je connais l’œuvre de Murray Bookchin et je dois dire que comme beaucoup d’autres libertaires de ma génération, j’ai été influencé et ai été beaucoup stimulé dans ma réflexion à partir de sa lecture. D’ailleurs, l’Atelier de Création Libertaire auquel je participe a publié plusieurs de ses ouvrages en français, et nous avons eu le plaisir d’un discuter avec lui dans des débats à Lyon et ailleurs. D’autre part, j’ai moi-même considéré le municipalisme libertaire comme une alternative politique possible avec ses corollaires ou fondements théoriques liés à l’écologie sociale.
On peut ajouter que les libertaires, et cela au niveau international, sont nombreux à considérer Bookchin comme le penseur qui a donné à l’anarchisme la possibilité de confronter les théories anarchistes "classiques" avec les problématiques du monde contemporain et cela surtout dans les années 70 et 80. Pourtant, si je tiens compte de la situation dans les quelques pays européens que je connais, je dois dire que ceux qui se sentent proches de ses idées ne réussissent pas à les mettre en pratique d’une manière conséquente. En réalité, je connais ici et là quelques groupes qui s’inspirent de l’écologie sociale, d’autres qui essaient d’intervenir d’une manière ou d’une autre dans les affaires de la commune. Mais cela ne représente toujours pas l’ébauche d’un mouvement ou d’une structure qui s’investit sur le long terme. En fin de compte, il ne s’agit que des rares expériences locales et ponctuelles...
Je me suis souvent demandé pourquoi cette idée de municipalisme libertaire n’est pas aussi développée qu'elle mériterait, à mon avis, au sein du milieu libertaire. La réponse que je peux apporter aujourd’hui est que cela est lié à plusieurs questions comme, par exemple, l’idée que les anarchistes se font de la politique et par ce qu’ils entendent par "participation politique", ainsi que la perception qu’ils ont de leur propre avenir, et enfin, par rapport à ce qu’ils désirent-veulent vraiment changer dans leur quotidien. En fait, je pense que nous sommes en face de questions encore tout ouvertes auxquelles à défaut de réponses toutes faites, il faudra dédier quelque temps de notre réflexion...
Pour ma part, après avoir essayé de comprendre qui sont les libertaires et ce qu'ils font, j’ai essayé de comprendre quel est leur imaginaire. (Avant de m’attarder quelque peu sur ce dernier point je voudrais rappeler que c’est l’activité "culturelle" qui prédomine dans leurs initiatives comme la production de périodiques, de livres, de fanzines ; comme l’organisation de débats et de conférences, la création de librairies, centre de documentations, radio libres, etc. Voilà ce à quoi ils se dédient la plupart du temps).
Au cours de mon travail, c’est à propos de l’imaginaire que je crois avoir "découvert" quelque chose qui pourra, éventuellement, nous permettre de réfléchir autrement à notre avenir.
En effet, en faisant un parallèle entre une étude réalisée par un "militant et homme de science qui cherchait la Vérité" à la fin du XIXe siècle et mes propres recherches, je me suis aperçu que les anarchistes d’aujourd’hui ne sont plus des croyants. À la fin du XIXe siècle, en effet, on pouvait remarquer que dans les milieux anarchistes, et les propos recueillis dans le livre d’Augustin Hamon intitulé Psychologie de l’anarchiste-socialiste le montrent clairement, on croyait que l’Anarchie représentait cette nouvelle religion de l’humanité porteuse d’Harmonie sociale, de la complète liberté, la complète émancipation, la parfaite liberté, l’intégrale liberté individuelle et collective, la complète révolution.
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L'ère de la complexité
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Mais aujourd’hui, lorsqu’on essaie de regarder au delà de ce que sont le propos, les slogans que les militants libertaires utilisent comme moyens de "propagande", on s’aperçoit que pratiquement personne d’entre eux ne croit que l’avènement de l’Anarchie résoudra, une fois pour toutes, les nombreuses et complexes questions sociales qu’il nous faut affronter quotidiennement. En plus, même si certains d’entre eux ne le souhaitent que du bout des lèvres, ils savent désormais qu’une Révolution sociale et libertaire (ainsi qu’ils la définissent) n’est de toute manière pas à l’ordre du jour. D’autre part, parfois ils ajoutent honnêtement qu’ils craignent cette révolution par les revers négatifs qu’elle pourrait insuffler dans son mouvement. Et en fin de compte, ils affirment lucidement qu’il faudra désormais toujours se méfier de cette forme de transformation sociale.
À partir de ces considérations, j’en arrive "naturellement" à la conclusion provisoire suivante. Je pense que, d’un côté les libertaires de l’an 2000 ne sont plus des "croyants", et de l’autre que leur imaginaire n’arrive pas à se débarrasser complètement de ces concepts caractéristiques du mouvement anarchiste classique, c’est-à-dire la lutte de classe, la révolution, l’espoir que la société humaine pourra vivre un jour dans harmonie universelle grâce à des structures et des choix libertaires. Entre parenthèses, je dois dire que les seuls qui y croyaient, je les ai rencontrés dans les milieux écologistes. En effet, dans une étude que je suis en train de terminer pour un colloque qui se tiendra en novembre à Grenoble, sur 630 questionnaires que j’ai reçus concernant qui sont les écologistes aujourd’hui, ils ont été nombreux à parler de l’écologie comme étant susceptible d’apporter cette harmonie possible et nécessaire entre tous les être vivants. Et je crois qu’il est intéressant de savoir qu’ils privilégieraient la "démocratie directe" comme moyen pour y arriver).
Malheureusement, pour les militants qui s’accrochent toujours au drapeau noir, ou rouge et noir de l’Anarchie, le XXe siècle avec ses "révolutions", ses transformations sociales qui ont modelé l’individu qui affrontera le troisième millénaire, avec l’évolution des recherches scientifiques qui ont produit, elles aussi, de véritables ruptures dans les pratiques quotidiennes et dans notre imaginaire, on se retrouve à se poser constamment et de plus en plus la question sur ce que sont en réalité la liberté, l’égalité, la fraternité ou la solidarité, et cela, d’une manière de plus en plus complexe.
Certes, les libertaires comme je l’ai déjà indiqué plus haut, ont contribué à donner à ces concepts un contenu non seulement sémantique, mais aussi (ou surtout, selon le point de vue) à travers leur pratique quotidienne.
Ils l’ont fait à travers cette culture qui est la leur et qu’ils font connaître autour d’eux, jour après jour.
Mais aujourd’hui, à partir d’une relecture critique de leur histoire ancienne et récente et des constats qu’on pourra en tirer, les libertaires devraient chercher à libérer leur imaginaire afin de permettre à leur sensibilité de trouver les moyens adéquats pour continuer à être ces acteurs de la transformation sociale qu’ils sont depuis toujours.
En cela, le municipalisme libertaire comme pratique politique (à définir et justement à mettre en pratique là où nous en avons la possibilité) et l’écologie sociale pourront nous accompagner encore pendant un bout de temps dans nos engagements quotidiens.
Mais c’est surtout en étant toujours prêts à nous intéresser à ce que peuvent être des nouvelles formes d’interventions, de réflexions, d’échanges que nous trouverons, en tant que libertaires, la force de nous engager dans cette utopie ouverte et délicate dont il nous faut continuer à chercher les chemins. Car, avec la fin de l’anarchisme classique et après ces trente dernières années d’activités et de réflexions libertaires avec lesquelles nous avons essayé de nous investir et d’être acteurs dans les nouveaux mouvements sociaux de l’après 68, les libertaires de l’an 2000 devraient désormais penser à un nouveau futur.
Enfin, il me paraît de plus en plus évident que pour envisager ensemble nos idées et nos pratiques, aussi différentes et particulières soient-elles, il nous faut couper avec cet anarchisme qui se pare de slogans "révolutionnaires" et de l’éternelle langue de bois pour masquer le vide et le manque de perspectives qui sont les siens.
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Mimmo Pucciarelli
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(1) Ou en déclin comme l’a indiqué le sous-titre d’un article paru sur Il Mattino de Naples du 13 août 1998.
Les intertitre sont de la rédaction d'Alternative Libertaire.
.CONTRIBUTION AU CONGRÈS DE LISBONNE
SUR L'ÉCOLOGIE SOCIALE
ET LE MUNICIPALISME LIBERTAIRE
Ecrit par libertad, à 22:47 dans la rubrique "Pour comprendre".



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