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Trotskysme et stalinisme
--> (Titre original: Stalinisme et bolchévisme)
--> Ce texte, rédigé en 1947, est extrait de : Trotsky, le Staline Manqué de Willy Huhn, Spartacus, Octobre-Novembre 1981, Série B - N.113. Traduit de l’anglais par Daniel Saint-James.
Trotsky prétend qu’en rédigeant sa biographie de Staline il poursuivait un but : montrer «comment une telle personnalité a pu se développer et comment elle a fini par usurper une situation exceptionnelle». Tel est le but avoué. Mais le but réel est tout autre. Il s’agit de montrer pourquoi Trotsky a perdu la position de force qui était la sienne à un certain moment, alors que c’est lui qui aurait du être l’héritier de Lénine, étant plus digne de cet héritage que Staline. Ainsi, avant la mort de Lénine, ne disait-on pas communément «Lénine et Trotsky» ? Ne renvoyait-on pas systématiquement le nom de Staline vers la fin, voire même à la dernière place, des listes de dirigeants bolcheviques ? N’a-t-on pas vu, en telle ou telle occasion, Lénine proposer de ne mettre sa signature qu’après celle de Trotsky ? Bref le livre nous permet de comprendre pourquoi Trotsky pensait qu’il était l'«héritier naturel de Lénine». En fait c’est une double biographie : celle de Staline et de Trotsky.

Toute chose a, au départ, des dimensions modestes. Le bolchevisme de Lénine et Trotsky diffère tout autant du stalinisme que la peste brune hitlérienne de l’année 1933 diffère du national-socialisme de la deuxième guerre mondiale. Mais, vient-on à examiner les écrits de Lénine et Trotsky antérieurs à la naissance du stalinisme, et on découvre que tout ce qui se trouve dans l’«arsenal» stalinien a son correspondant chez les deux autres. Trotsky, par exemple, a, tout comme Staline, présenté le travail forcé comme l’application d’un «principe socialiste». Il croyait dur comme fer qu’un socialiste sérieux ne pouvait contester à l’État ouvrier le droit de faire sentir la puissance de sa dextre à tout ouvrier qui refuserait de mettre à sa disposition la force de travail qu’il représente. Et c’est le même Trotsky qui se dépêcha d’attribuer un «caractère socialiste» à l’inégalité, arguant que «tout travailleur qui en fait plus qu’un autre pour l’intérêt général a, en conséquence, droit à une part plus grande du produit social que le paresseux, le négligeant ou le saboteur». C’est toujours Trotsky qui s’affirmait convaincu que «tout doit être fait pour encourager le développement de l’émulation dans la sphère de la production». Il va de soi que, chaque fois, ces affirmations étaient présentées comme autant de «principes socialistes» valables pour la période de transition. C’étaient, tout simplement, les difficultés objectives qui se dressaient sur la route de la socialisation complète, qui contraignaient à recourir à ces méthodes. Ce n’était pas par goût, mais par nécessité, qu’il fallait renforcer la dictature du Parti à un point tel qu’on en venait à supprimer toute liberté d’action, alors que celle-ci, sous une forme ou sous une autre, est autorisée dans les Etats bourgeois. Et Staline est tout autant fondé à évoquer la «nécessité» comme excuse.

Ne voulant pas avancer contre le stalinisme que des arguments qui, en fin de compte, apparaissent comme l’expression d’une antipathie personnelle contre un concurrent dans les luttes du Parti, Trotsky s’est trouvé obligé de découvrir des différences politiques entre Staline et lui-même, mais aussi entre Staline et Lénine. Ce faisant, il pense pouvoir étayer l’affirmation qu’en Russie comme ailleurs, les choses auraient évolué tout autrement sans Staline.

Mais il ne peut guère exister de différences «théoriques» entre Lénine et Staline puisque le seul ouvrage théorique qui soit signé de ce dernier a en fait été directement inspiré par Lénine et écrit sous son contrôle direct. Si, d’autre part, on admet que la «nature» de Staline «exigeait» la machine centralisée du Parti, il ne faut pas oublier que c’est Lénine qui lui a construit un appareil si parfait. Là encore on ne voit guère de différence entre les deux. En réalité, Staline ne fut guère gênant pour Lénine, tant que celui-ci fut actif, quelque désagréable qu’il ait pu être pour le «numéro deux du bolchevisme».

Pourtant il faut bien qu’il y ait une différence entre léninisme et stalinisme si l’on veut comprendre ce que Trotsky appelle le «thermidor soviétique», à condition, bien entendu, d’admettre qu’il y a bien eu un tel thermidor. Remarquons déjà que Trotsky donne quatre estimations différentes de l’époque où ce thermidor a eu lieu. Dans sa biographie de Staline, il élude cette question. Il se borne simplement à constater que le thermidor soviétique est lié à la «croissance des privilèges de la bureaucratie». Mais voilà : cette constatation nous ramène à des périodes de la dictature bolchevique antérieures au stalinisme, celles où justement Lénine et Trotsky, l’un comme l’autre, se sont trouvés jouer un rôle dans la création de la bureaucratie d’Etat, augmentant les privilèges de celle-ci dans le but de faire croître son efficacité. La lutte pour le pouvoir

Lorsqu’on examine ce qui s’est passé en réalité, c’est-à-dire la lutte acharnée pour le pouvoir qui ne s’est manifestée au grand jour qu’après la mort de Lénine, on en vient à soupçonner tout autre chose qu’un thermidor soviétique. Car il apparaît clairement qu’à cette époque l’Etat bolchevique était déjà suffisamment fort, ou à tout le moins se trouvait dans une situation telle qu’il pouvait, jusqu’à un certain point ne pas tenir compte des exigences des masses russes ni de celles de la bourgeoisie internationale. La bureaucratie montante commençait à se sentir suffisamment maîtresse de la Russie : la lutte pour les «Rosines» [*] de la Révolution entrait dans sa phase la plus générale et la plus aiguë.

Tous ceux qui participaient à cette lutte ne manquaient jamais de rappeler avec insistance qu’il fallait bien recourir à la dictature pour faire face aux contradictions non résolues entre «ouvriers» et «paysans», aux problèmes posés par l’arriération économique du pays, et au danger, sans cesse renouvelé, d’une attaque venue de l’extérieur. Et, pour justifier la dictature, on eut recours à toutes sortes d’arguments.

La lutte pour le pouvoir qui se déroulait au sein de la classe dominante se traduisit ainsi en programmes politiques : pour ou contre les intérêts des paysans, pour ou contre l’affaiblissement des conseils d’entreprise, pour ou contre une offensive politique sur la scène internationale. On échaffauda des théories pompeuses pour se concilier la bienveillance de la paysannerie, pour traiter des rapports entre bureaucratie et révolution, de la question du Parti, etc. Le summum fut atteint lors de la controverse Trotsky - Staline sur la «révolution permanente» et sur la théorie du «socialisme dans un seul pays».

Il est parfaitement possible que tous ces adversaires aient cru en ce qu’ils disaient ; mais — en dépit de leurs belles divergences théoriques — ils se comportaient tous de la même manière dès qu’ils se trouvaient face à une même situation pratique. Bien entendu, selon les besoins de leur cause, ils présentaient les mêmes faits sous des jours tout différents. Ainsi apprenons-nous que lorsque Trotsky courait sur le front — sur tous les fronts — c’était pour défendre la patrie, et rien d’autre. Au contraire, Staline fut envoyé sur le front parce que «là, pour la première fois, il pouvait travailler avec la machinerie administrative la plus accomplie, la machinerie militaire» — machinerie dont, soit dit en passant, Trotsky s’attribue tout le mérite. De même lorsque Trotsky plaide pour la discipline, il montre sa «main de fer», lorsque Staline fait de même, il ne montre que sa brutalité. L’écrasement dans le sang de la rébellion de Cronstadt nous est présenté comme une «tragique nécessité», mais l’anéantissement du mouvement d’indépendance géorgien par Staline comme la «russification forcée qui s’abat sur un peuple, sans égard pour ses droits de nation». Inversement : les partisans de Staline dénoncent les propositions de Trotsky comme erronées et contre-révolutionnaires, mais lorsque les mêmes propositions sont avancées sous le couvert de Staline, ils y voient autant de preuves de la sagesse du grand chef.

Pour comprendre le bolchevisme, et plus particulièrement le stalinisme, il ne sert à rien de suivre et de prolonger la controverse, superficielle et le plus souvent stupide, à laquelle se livrent staliniens et trotskistes. Il est fondamental de voir que la révolution russe, ce n’est pas le seul parti bolchevique. Tout d’abord, elle n’a même pas éclaté à l’initiative de groupes politiques organisés. Bien au contraire. Elle a été le résultat des réactions spontanées des masses face à l’écroulement d’un système économique déjà fortement ébranlé par la défaite militaire. L’insurrection de février commença par des révoltes de la faim qui éclatèrent sur les marchés, par des grèves de protestation dans les usines et par des proclamations de solidarité avec les émeutiers que lancèrent les soldats. Cependant, dans l’histoire moderne, tous les mouvements spontanés s’accompagnent de l’entrée en scène de forces organisées. Dès que le tsarisme fut menacé de mort, les organisations envahirent le théâtre des opérations avec leurs mots d’ordre, mettant en avant leurs buts politiques propres.

Avant la révolution, Lénine avait fait remarquer que l’organisation est plus forte que la spontanéité. Mais en insistant fortement sur ce fait, il ne faisait que refléter le caractère arriéré de la Russie, dont les mouvements spontanés ne pouvaient qu’avoir le même caractère. Les groupes politiques les plus avancés eux-mêmes ne proposaient que des programmes limités. Les travailleurs de l’industrie visaient la mise en place de réformes capitalistes comme celles dont jouissaient les travailleurs des pays capitalistes développés. La petite bourgeoisie et les couches supérieures de la classe capitaliste souhaitaient l’installation d’une démocratie bourgeoise à l’occidentale. Les paysans voulaient les terres, mais au sein d’une agriculture capitaliste. Sans doute ces exigences étaient-elles progressistes pour la Russie, mais elles constituent l’essence de la révolution bourgeoise.

Le nouveau gouvernement libéral, issu de la révolution de février 17, voulut continuer la guerre. Mais ce furent justement contre les conditions imposées par celle-ci que se révoltèrent les masses. Toutes les promesses de réformes à l’intérieur du cadre défini de la Russie de cette époque, et avec le maintien des relations de puissance impérialistes, devinrent autant de mots creux. Il était absolument impossible de canaliser les mouvements spontanés dans la direction souhaitée par le gouvernement. A la suite d’un nouveau soulèvement, les bolcheviks prirent le pouvoir. Il ne s’agissait pas en fait d’une «seconde révolution», mais d’un simple changement de gouvernement, effectué par la force. Cette prise de pouvoir par les bolcheviks fut d’autant plus facile que les masses en effervescence ne portaient aucun intérêt au gouvernement existant. Comme le dit Lénine, le coup d’Etat d’Octobre fut «plus facile à réaliser que de soulever une plume». La victoire définitive fut «pratiquement remportée par forfait... Pas un seul régiment ne se présenta pour défendre la démocratie russe... La lutte pour le pouvoir suprême, dans un empire couvrant un sixième de la planète, s’est déroulée entre des forces étonnamment faibles, d’un côté comme de l’autre, que ce soit en province ou dans les deux capitales.»

Les bolcheviks ne cherchèrent pas à rétablir l’ancienne situation pour, ensuite, procéder à des réformes. Ils se déclarèrent en faveur de ce qu’avaient concrètement mis en place les mouvements spontanés, censés être arriérés. Ils se prononcèrent pour la fin de la guerre, le contrôle ouvrier dans l’industrie, l’expropriation de la classe dominante, le partage des terres. Grâce à cela, ils purent rester au pouvoir.

Les revendications des masses russes d’avant la révolution étaient dépassées. Et cela pour deux raisons : d’une part, les revendications de ce type étaient satisfaites depuis longtemps dans la plupart des pays capitalistes et d’autre part, elles ne pouvaient plus l’être dans les conditions qui régnaient alors dans le monde. A une époque où le processus de concentration et de centralisation avait mené presque partout à l’écroulement de la démocratie bourgeoise, il n’était guère possible d’instaurer celle-ci en Russie. Quand il ne saurait plus être question de démocratie du laissez-faire, comment pourraient se mettre en place des réformes des relations capital - travail que l’on associe ordinairement à la législation sociale et au syndicalisme ? De même, l’agriculture capitaliste, au-delà de l’écroulement des anciennes bases féodales et de son entrée dans la production pour le marché capitaliste, s’est lancée dans l’industrialisation de l’agriculture avec comme conséquence son insertion dans le processus de concentration du capital.

[*] Allusion à l’héroïne de la pièce de Beaumarchais, "Le Barbier de Séville" que le Comte Almaviva s’efforce de conquérir par tous les moyens. (N.d.T.)

Les bolcheviks et la spontanéité des masses

Les bolcheviks n’ont jamais prétendu qu’ils étaient, à eux tous seuls, responsables de la révolution russe. Ils prennent parfaitement en compte l’existence de mouvements spontanés. Tout naturellement ils mettent l’accent sur le fait évident que l’histoire passée de la Russie — pendant laquelle le parti bolchevique avait joué son rôle — avait permis aux masses inorganisées d’atteindre à une sorte de conscience révolutionnaire vague. Mais ils n’hésitèrent pas non plus à prétendre que, sans leur direction, la Révolution aurait suivi un autre cours pour aboutir, selon toute vraisemblance, à la contre-révolution. «Si les bolcheviks n’avaient pas pris le pouvoir, écrit Trotsky, le monde aurait connu une version russe de fascisme, cinq ans avant la marche sur Rome.» Pourtant les tentatives contre-révolutionnaires, lancées par les forces traditionnelles, ne furent pas brisées par une quelconque direction consciente du mouvement spontané, ni par l’action de Lénine qui, «grâce à son œil exercé, se faisait une vue correcte de la situation» : elles échouèrent parce qu’il était impossible de détourner le mouvement spontané de ses buts propres. Si on tient à utiliser le concept de contre révolution, on peut dire que la seule contre-révolution possible dans la Russie de 17 n’était rien d’autre que ce qu’offrait la révolution elle-même. Autrement dit, la révolution offrit aux bolcheviks la possibilité de créer un ordre social centralisé permettant de maintenir la séparation capitaliste entre ouvriers et moyens de production et de refaire de la Russie une puissance impérialiste.

Pendant la révolution, les intérêts des masses révoltées et des bolcheviks coïncidèrent à un point vraiment remarquable. De plus, outre cette identité temporaire d’intérêts, il y avait une profonde correspondance entre la conception bolchevique du socialisme et les conséquences du mouvement spontané. Trop «rétrograde» du point de vue du socialisme, mais trop «avancée» du point de vue du capitalisme libéral, la révolution ne pouvait qu’aboutir à cette forme logique de capitalisme dont les bolcheviks faisaient la condition préalable à l’instauration du socialisme : le capitalisme d’Etat.

En s’identifiant au mouvement spontané qu’ils ne pouvaient contrôler, les bolcheviks se trouvèrent en position de le dominer dès qu’il se fut épuisé à la poursuite de ses buts immédiats. Et il y avait beaucoup de buts, pouvant être atteints de manières diverses dans les divers domaines. Les différentes couches de la paysannerie avaient à satisfaire des besoins différents, visaient des buts différents, qu’elles atteignirent ou n’atteignirent pas. Leurs intérêts, toutefois, n’avaient aucun lien véritable avec ceux du prolétariat. La classe ouvrière elle-même se divisait en de nombreux groupes, présentait tout un éventail de besoins spécifiques et de conceptions générales. La petite bourgeoisie avait d’autres problèmes. Bref, si spontanément l’union se fit contre les conditions imposées par le tsarisme et la guerre, il n’y avait aucune unité réelle, pas plus dans les buts immédiats que dans la politique à long terme. Les bolcheviks n’eurent aucune difficulté à profiter de ces séparations sociales pour mettre en place leur propre pouvoir, le consolider et le faire devenir plus fort que toutes les forces sociales parce qu’ils n’eurent jamais à faire face à la société dans son ensemble.

De même que tous les autres groupes qui jouèrent un rôle dans la révolution, les bolcheviks allèrent de l’avant, poursuivant leur but propre : tenir le gouvernement. C’était un but à plus longue portée que ceux que visaient les autres groupes. il sous-entendait une lutte incessante ; la conquête, la perte, la reconquête de positions de force. Les couches paysannes se calmèrent après le partage des terres. Les ouvriers réintégrèrent les usines en tant que salariés. Les soldats retournèrent à la vie civile, reprenant leur ancienne condition de paysans ou d’ouvriers : il ne leur était plus possible de continuer à errer à travers le pays. Pour les bolcheviks, commença alors réellement le combat, avec la victoire de la Révolution. Comme tout gouvernement, celui des bolcheviks impliquait soumission à son autorité de toutes les couches sociales. Concentrant lentement dans leurs mains tout le pouvoir, centralisant tous les organes de contrôle, les bolcheviks finirent bientôt par être capables de déterminer la politique.

Derechef la Russie se trouvait complètement organisée conformément aux intérêts d’une classe bien déterminée : la classe privilégiée du système capitalisme d’Etat naissant. La machinerie du parti

Tout cela n’a rien à voir, ni avec le stalinisme ni avec un quelconque «thermidor». Il n’est question que de la politique menée par Lénine et Trotsky depuis le moment où ils prirent le pouvoir. Dans un rapport au VIe congrès des soviets (1918), on put entendre Trotsky se plaindre : «tous les ouvriers soviétiques n’ont pas compris que notre gouvernement est un gouvernement centralisé et que toutes les décisions prises doivent être sans appel... Nous serons sans pitié contre les ouvriers soviétiques qui n’auraient pas encore compris ; nous les mettrons à pied, nous les éliminerons de nos rangs et nous leur ferons sentir le poids de la répression». Trotsky nous explique aujourd’hui que ces mots visaient Staline, car celui-ci ne menait pas à bien la coordination de ses activités dans la poursuite de la guerre. Nous voulons bien le croire ; mais comme ces mots pouvaient encore mieux s’appliquer à tous ceux qui n’avaient jamais appartenu à la «deuxième élite», ou qui plus généralement n’avaient aucun rang dans la hiérarchie soviétique ! Comme le remarque Trotsky, il y avait déjà «une séparation profonde entre les classes en mouvement et les intérêts de l’appareil du Parti. Même les cadres du parti bolchevique qui se réjouissaient d’avoir à remplir en toute priorité une tâche révolutionnaire exceptionnelle, étaient finalement assez enclins à mépriser les masses et à identifier leurs intérêts particuliers à ceux de l’Appareil, et cela dès le jour du renversement de la monarchie.»

Trotsky se dépêche d’ajouter que les dangers qu’aurait pu entraîner cette situation, étaient contrebalancés par la vigilance de Lénine et par les conditions objectives qui faisaient que «les masses étaient plus révolutionnaires que le Parti et le Parti plus révolutionnaire que l’Appareil». Et pourtant l’Appareil était dirigé par Lénine ! Avant la Révolution déjà, le Comité Central du Parti, et Trotsky nous l’explique dans les moindres détails, fonctionnait de manière quasi réglée et était entièrement entre les mains de Lénine. Après la Révolution, cet état de fait ne fit que se renforcer. Au printemps de 1918, «l’idéal du centralisme démocratique subit de nouvelles révisions, en ce sens que, dans les faits, le pouvoir dans le gouvernement et dans le Parti se trouva concentré entre les mains de Lénine et de ses collaborateurs directs. Ces derniers soutenaient rarement un avis opposé à celui du leader bolchevique et exécutaient en fait tous ses désirs.» Comme la bureaucratie a fait des progrès par la suite, l’Appareil stalinien doit être le fruit d’une défaillance remontant au temps de Lénine. Pour pouvoir faire une différence entre le maître de l’Appareil et cet Appareil, comme il en fait une entre l’Appareil et les masses, Trotsky doit sous-entendre que seules les masses et leur leader le plus avancé étaient réellement révolutionnaires, et que Lénine et les masses révolutionnaires furent trahis par l’appareil stalinien qui, pour ainsi dire, s’est fait lui-même. Trotsky a sans doute besoin de faire cette différence pour justifier ses propres choix politiques, mais elle n’en a pas pour autant un fondement réel. Car à l’exception de quelques remarques faites ci et là sur le danger de la bureaucratisation — équivalent, chez les bolcheviks, de ces croisades que lancent de temps à autre les politiciens bourgeois en faveur d’un budget équilibré — Lénine, jusqu’à sa mort, n’a jamais véritablement critiqué l’appareil du Parti et sa direction, autrement dit, il ne s’est jamais critiqué lui-même. Quelle qu’ait été la politique menée, elle a toujours reçu la bénédiction de Lénine, aussi longtemps que celui-ci resta à la tête de l’Appareil, et il est bon de se souvenir qu’il mourut, toujours à la tête du Parti.

Les aspirations «démocratiques» de Lénine ne sont que légende. Sans doute le capitalisme d’Etat sous Lénine diffère-t-il du capitalisme d’Etat sous Staline, mais c’est tout simplement parce que le pouvoir dictatorial du Géorgien était plus important, ce renforcement découlant en droite ligne des efforts de Lénine pour mettre sur pied sa propre dictature. Que Lénine ait été moins «terroriste» que Staline, voilà qui est douteux. Comme Staline, il rangeait toutes ses victimes sous l’étiquette de «contre-révolutionnaires». Sans vouloir comparer des statistiques sur le nombre de torturés, d’assassinés sous les deux régimes, il suffit de faire remarquer que, sous Lénine et Trotsky, le régime bolchevique n’était pas encore assez fort pour entreprendre des opérations à la stalinienne, comme la collectivisation forcée et les camps de travail, base de la direction étatique de l’économie et de la politique. Ce ne sont ni leurs conceptions ni les buts qu’ils se fixaient, mais bien leur faiblesse qui contraignirent Lénine et Trotsky à instituer une prétendue nouvelle politique économique (N.E.P.), c’est-à-dire à faire des concessions réelles à la propriété privée, tout en faisant des concessions verbales à la démocratie. La «tolérance» dont firent preuve les bolcheviks vis-à-vis d’organisations non bolcheviques, comme les social-révolutionnaires (S.R.), dans les premières années du règne de Lénine, ne provient pas comme le prétend Trotsky du goût de Lénine pour la démocratie, mais tout simplement de ce que les bolcheviks se trouvaient alors dans l’incapacité d’anéantir immédiatement toutes les organisations non bolcheviques. Les traits totalitaires du bolchevisme de Lénine ne firent que s’accentuer au fur et à mesure que croissaient son contrôle de l’Etat et son pouvoir politique. Trotsky affirme que ces traits totalitaires ont été imposés par l’activité «contre-révolutionnaire» de toutes les organisations ouvrières non bolcheviques, mais c’est bien difficile d’invoquer cette activité pour expliquer le maintien et l’aggravation de ces traits après l’anéantissement de toutes les organisations non-conformistes. De plus, comment retenir cette cause pour expliquer les succès remportés par Lénine lorsqu’il renforça encore les principes totalitaires au sein des organisations extérieures à la Russie, comme l’Internationale Communiste ? Trotsky apologiste du stalinisme

Ne pouvant mettre entièrement sur le dos des organisations non bolcheviques la responsabilité de la dictature exercée par Lénine, Trotsky fait appel à un autre argument. «Les théoriciens qui cherchent à prouver que le système totalitaire, existant présentement en Russie, découle en fait de l’horrible nature du bolchevisme», oublient les années de guerre civile qui «ont marqué le gouvernement soviétique de manière indélébile. Beaucoup d’administrateurs, une couche considérable d’entre eux en tout cas, ont pris l’habitude de commander et d’exiger une obéissance sans condition à leurs ordres». Staline aussi, nous dit-il, «a été marqué par les conditions de cette guerre civile, et avec lui tout ce groupe qui, plus tard, allait l’aider à imposer sa dictature personnelle». Comme de plus la guerre civile était menée par la bourgeoisie internationale, il en résulte que le côté désagréable du bolchevisme, sous Lénine comme sous Staline d’ailleurs, a comme raison principale et fondamentale l’hostilité du capitalisme. Le bolchevisme n’a pu devenir une monstruosité que parce qu’il devait se défendre : voilà pourquoi il a dû recourir au meurtre et à la torture.

Il s’ensuit que le bolchevisme de Trotsky, tout en étalant sa haine de Staline, ne conduit qu’à une laborieuse défense du stalinisme, seule possibilité qu’il a de se défendre lui même. Voilà ce qui explique le caractère superficiel des différences idéologiques entre stalinisme et trotskisme. L’impossibilité où il se trouve d’attaquer Staline sans s’en prendre du même coup à Lénine nous fait comprendre dans quelles énormes difficultés se débat Trotsky en tant qu’oppositionnel. Son propre passé, ses propres théories lui interdisent de faire naître un mouvement qui soit à gauche du stalinisme. Le «trotskisme» se trouve ainsi condamné à ne rester qu’une simple agence de rassemblement de bolcheviks malheureux. Sans doute pouvait-il jouer ce rôle, à l’extérieur de la Russie, vu le combat incessant pour le pouvoir et l’accès aux leviers de commande dans le prétendu mouvement «communiste» international. Mais en fait il ne pouvait avoir aucune importance véritable, n’ayant rien d’autre à offrir que le remplacement d’une élite politique par une autre. La défense de la Russie par les trotskistes, pendant la deuxième guerre mondiale, n’est visiblement que la prolongation de toute la politique menée antérieurement par ces adversaires, jurés sans doute, mais en même temps les plus loyaux, de Staline.

La défense du stalinisme à laquelle se livre Trotsky ne se limite pas à montrer comment la guerre civile a transformé les bolcheviks de serviteurs en maîtres de la classe ouvrière. Il préfère nous renvoyer surtout à un fait des plus importants selon lui : «c’est une question de vie ou de mort pour la bureaucratie de conserver la nationalisation des moyens de production et de la terre», ce qui, toujours selon lui, revient à dire qu'«en dépit de la déformation bureaucratique, aussi horrible soit-elle, la base de classe de l’U.R.S.S. reste prolétarienne». Nous pouvons pourtant noter qu’à un certain moment Staline a quelque peu inquiété Trotsky. En 1921, Lénine se tourmentait : est-ce que la N.E.P. est seulement un pas «tactique» ou une «évolution» véritable ? Et Trotsky, sachant que la N.E.P. avait renforcé les tendances au capitalisme privé, n’a d’abord voulu voir dans le développement de la bureaucratie stalinienne «rien d’autre qu’un premier pas vers une restauration bourgeoise». Mais c’étaient là des craintes sans fondement. «La lutte contre l’égalité, les tentatives de mise en place de profondes différences sociales n’ont pu, jusqu’à ce jour, éliminer la conscience socialiste des masses, ni faire disparaître la nationalisation des moyens de production et de la terre, ces conquêtes sociales fondamentales de la révolution.» Staline n’a évidemment rien à voir avec tout cela, car le thermidor russe aurait, sans aucun doute, ouvert la voie à une nouvelle ère de domination à la bourgeoisie, si cette domination ne s’était pas déjà montrée dépassée dans le monde entier. Le résultat : le capitalisme d’Etat

Avec cette dernière remarque de Trotsky nous touchons enfin au fondement même de ce que nous discutons ici. Nous avons déjà dit plus haut que le résultat concret de la révolution de 1917 n’avait été ni socialiste ni bourgeois, mais capitaliste d’Etat. Selon Trotsky, Staline aurait voulu détruire la nature capitaliste d’Etat de la société russe pour y substituer une économie bourgeoise. Telle serait la signification du thermidor russe. Le déclin de l’ordre économique bourgeois dans le monde entier, seul, empêcha et empêche Staline de réaliser cet objectif. Tout ce qu’il put faire, ce fut d’imposer la dictature haïssable de sa personne à la société construite par Lénine et Trotsky. En ce sens, c’est le trotskisme qui a vaincu le stalinisme, même si Staline règne toujours au Kremlin ! !

Toute cette argumentation s’appuie sur l’identification entre capitalisme d’Etat et socialisme. Si certains de ses disciples ont récemment découvert qu’il est impossible de continuer à défendre cette identification, Trotsky, lui, n’en a jamais démordu. Car c’est là, en fait, l’alpha et l’oméga du léninisme et, plus généralement, l’alpha et l’oméga de tout le mouvement social-démocrate mondial, dont le léninisme n’est que la partie la plus réaliste ; réaliste s’agissant de la Russie. Ce mouvement entendait et entend encore par «Etat ouvrier» le règne du Parti, et, par socialisme, la nationalisation des moyens de production. Or, au fur et à mesure que le contrôle politique du gouvernement venait s’ajouter au contrôle de l’économie, on vit se dessiner clairement la domination totalitaire sur la société dans son ensemble. Le gouvernement assurait sa domination totalitaire par l’intermédiaire du Parti, qui restaurait la hiérarchie sociale, étant lui même une institution hiérarchique.

Cette conception du «socialisme» commence maintenant à être déconsidérée, mais seulement en prenant comme point de départ l’expérience russe et — à un moindre degré celle d’autres pays. Avant 1914, on entendait par prise du pouvoir — pacifique ou par la force — la prise en main de la machine gouvernementale. On remplaçait un groupe d’administrateurs et de législateurs par un autre. Si on se place du point de vue économique, il s’agissait de supprimer l’«anarchie» du marché capitaliste en lui substituant une production planifiée sous le contrôle de l’Etat. Et, comme, par définition, l’Etat socialiste était un état «juste«, contrôlé par les masses au cours d’un processus démocratique, il allait de soi qu’il ne pourrait y avoir aucune circonstance où les décisions de cet Etat puissent être en contradiction avec l’idéal socialiste. Telle fut la théorie qui suffit pour organiser des fractions de la classe ouvrière en partis plus ou moins puissants.

La théorie du socialisme que nous venons d’exposer naissait de l’exigence d’une planification économique centralisée dans l’intérêt de tous ceux qui se trouvent en bas de l’échelle. Le processus de centralisation qui se développait avec l’accumulation du capital était par conséquent considéré comme une tendance socialiste. L’influence croissante du «travail» (labor) dans l’appareil d’Etat était saluée comme un pas en direction du socialisme. Mais en réalité, le processus de centralisation se montrait tout autre chose qu’une auto-transformation en propriété sociale. Il n’était que le processus de dissolution de l’économie du laissez-faire et correspondait à la fin des cycles économiques traditionnels, régulateurs de l’économie. Avec le début du XXe siècle le capitalisme change de caractère. Il entre dans des conditions de crise permanente qui ne peuvent plus trouver leur solution dans l’automatisme des relations de marché. Réglementations monopolistiques, intervention de l’Etat, politique économique internationale ont transféré le fardeau de la crise sur les épaules des pays les moins privilégiés du point de vue capitaliste, au sein de l’économie mondiale. Toutes les politiques économiques sont devenues des politiques impérialistes. Par deux fois elles ont atteint leurs sommets en déclenchant des conflits mondiaux.

Dans une telle situation internationale, reconstruire un système économique et politique écroulé, c’est essentiellement l’adapter aux conditions nouvelles. La théorie bolchevique de la socialisation répondait à cette nécessité de manière remarquable. Pour rétablir la puissance de la nation russe, il fallait faire de manière radicale ce qui, dans les nations avancées, avait été le résultat d’un processus évolutif. Il fallait combler le fossé entre l’économie russe et celle des puissances occidentales. L’idéologie socialiste ne servait que de paravent. L’origine socialiste dit bolchevisme rendait celui-ci tout à fait adapté à l’instauration du capitalisme d’Etat en Russie : ce sont les mêmes principes organisationnels qui avaient fait du Parti une organisation bien huilée, qui ont été utilisés avec succès pour faire régner l’ordre dans le pays.

Il va de soi que les bolcheviks étaient convaincus d’édifier en Russie, sinon le socialisme, du moins ce qui s’en rapprochait le plus puisqu’ils menaient à son terme un processus qui, dans les nations occidentales, n’était qu’une tendance principale du développement. N’avaient-ils pas aboli l’économie de marché, dépossédé la bourgeoisie, mis la main sur le gouvernement ? Pour les ouvriers russes, toutefois, rien n’était changé : ils ne voyaient qu’un nouveau groupe de patrons, de politiciens, d’idéologues qui régnaient sur eux. Leur situation se mit à ressembler à celle des travailleurs des pays capitalistes en temps de guerre. Le capitalisme d’Etat est une économie de guerre et, d’ailleurs, tous les systèmes économiques hors de Russie se transformèrent aussi en économies de guerre, en autant de capitalismes d’Etat adaptés aux nécessités impérialistes du capitalisme moderne. Les autres nations n’imitèrent pas toutes les innovations du capitalisme d’Etat russe, elles ne retinrent que celles qui correspondaient le mieux à leurs propres besoins. La deuxième guerre mondiale eut comme résultat un développement nouveau du capitalisme d’Etat à l’échelle planétaire. Les particularités des diverses nations, leurs situations spécifiques sur l’échiquier mondial sont à l’origine de la grande variété de processus de développement du capitalisme d’Etat.

En s’appuyant sur ce fait bien réel que le capitalisme d’Etat et le fascisme ne se sont développés et ne se développent nulle part de la même manière, Trotsky affirme que les différences entre bolchevisme, fascisme et capitalisme sont faciles à voir. Mais il ne s’agit là que d’accentuations arbitraires de différences superficielles dans le développement social, avancées pour les besoins de la cause. Dans tous les aspects fondamentaux, les trois systèmes sont identiques et ne représentent que des étapes différentes d’un même développement : chercher à renforcer par la manipulation de la masse de la population, grâce à un gouvernement dictatorial plus ou moins autoritaire, le règne des couches privilégiées que ce gouvernement protège, et rendre ce dernier capable de jouer sa partie dans le concert de l’économie internationale, par la préparation de la guerre, par la conduite de celle-ci, par l’utilisation des profits qui en résultent.

Trotsky ne pouvait pas se permettre de voir dans le bolchevisme un simple avatar de la tendance mondiale vers une économie fascisante. En 1940, il défendait toujours l’opinion que le bolchevisme avait, en 1917, évité la venue du fascisme en Russie. Il devrait pourtant, de nos jours, être tout à fait clair - et en fait cela aurait dû l’être depuis longtemps - que tout ce que Lénine et Trotsky ont réussi à empêcher, c’est d’utiliser une idéologie non marxiste pour masquer une reconstruction fasciste de la Russie. En ne servant que les buts du capitalisme d’Etat, l’idéologie marxiste du bolchevisme s’est tout autant discréditée. Pour tout point de vue qui veut dépasser le système capitaliste d’exploitation, trotskisme et stalinisme ne sont que des reliques du passé.



Paul Mattick
Ecrit par Rakshasa, à 21:15 dans la rubrique "Pour comprendre".



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