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Tradition et modernité du projet libertaire
--> texte paru dans Confrontations, n°15, octobre-décembre 1991
Lu ici : L'écroulement précipité des régimes d'oppression de l'Est -qu'un paradoxal consensus à droite et dans une certaine gauche nommait socialistes alors qu'ils n'étaient au plus que capitalisme d'Etat- nécessite de la part des libertaires quelques rappels et quelques révisions.


Certes, le projet libertaire de changement révolutionnaire ne saurait en aucun cas être associé à l'expérience historique tragiquement autoritaire du léninisme. Preuve en est l'intransigeante critique théorique et pratique que le courant anarchiste a fait des bolchéviques dès 1918. Pourtant, il ne faut pas pavoiser: le pôle libertaire est faible présentement, et surtout, il a été incapable de contrer centralement la dérive autoritaire du mouvement ouvrier au cours de ce siècle. Trop souvent en effet, les libertaires n'ont su opposer aux pratiques staliniennes et assimilées que leur impuissance, ou se sont contentés, au lieu de faire de la politique, de psalmodier les "justes et éternels principes" de la doxa anarchiste. Bien sûr, des courants organisés minoritaires ont tenté (et tentent encore) de maintenir un point de vue libertaire non idéologique et actualisé, cherchant à s'ancrer dans des pratiques de luttes réelles. Cette voie difficile affronte pourtant trop souvent l'isolement et heurte paradoxalement cette même doxa. Une chose est sûr cependant: l'échec des conceptions et pratiques autoritaires ne saurait faire automatiquement le succès des libertaires. L'effondrement du léninisme est une chose, la faiblesse globale des libertaires en est une autre. C'est dire que notre responsabilité est aussi engagée dans la crise de la gauche révolutionnaire, même si, bien sûr, elle l'est à un degré moindre. La lucidité exige ainsi à la fois des continuités et des ruptures par rapport à une certaine "tradition" libertaire qui affectionne par trop l'auto-satisfaction. Sans compter que le discrédit de l'idée de révolution, assimilée de façon réductrice mais efficace à l'échec patent de l'expérience léniniste, rejaillit sur toutes les autres conceptions révolutionnaires, dont la nôtre. Le déficit de la perspective de "changer le monde" concerne ainsi paradoxalement les libertaires, et demande donc des réponses repensées.

Des continuités...

Parmi les principes que l'on ne saurait pourtant jeter avec l'eau du bain et qui gardent toute leur actualité, citons l'exigence éthico-politique de concilier les moyens et les fins, la pratique de l'auto-organisation des dominés, la valorisation de l'action directe et du rapport de force à la base, la dimension de classe du combat libertaire. Ces grands axes d'une politique libertaire marquent en quelque sorte des clivages qui nous semblent déterminants. Et c'est d'ailleurs au nom de ces principes que s'est opérée dès l'origine notre critique du "socialisme réellement inexistant".

Contrairement à ce que proclament trop facilement les tenants d'une conception messianique et mécanique de l'Histoire, tous les moyens ne sont pas bon pour faire "accoucher" (1) le socialisme. L'idée léniniste du parti centralisé et du rapport instrumental aux militants et aux mouvements de masses est ainsi à bannir. On ne saurait viser une société socialiste et autogérée et reproduire au nom de l'efficacité, dans les luttes sociales comme dans l'organisation révolutionnaire, un fonctionnement propre à la société de classe et qui oppose des dirigeants et des exécutants. L'auto-organisation, qui vise à rendre les dominés acteur de leur libération, se comprend donc comme but et comme moyen, sur un mode dynamique. Que ce soit dans les luttes présentes, dans les organisation politiques (libertaire ou "plus large"), dans la conquête de "contre-pouvoirs" au sein de la société capitaliste, comme dans la société future, l'assembléisme, la limitation et le contrôle de la délégation (mandats impératifs et révocables) ainsi que le refus de remettre aveuglément son sort aux mains de spécialistes (avant-gardes, politiciens, techniciens) pour régler ses propres affaires, demeurent des critères incontournables. Les libertaires ont donc toujours critiqué les médiations politiques qui excluaient les dominés du protagonisme social, et dans cet esprit valorisé l'action directe et leur auto-organisation.

Mais cette insistance sur l'action directe dérive également de la conviction que la conquête par les dominés de pouvoir sur leur vie passe par l'établissement d'un rapport de force dans la société, lors des petites luttes comme dans les combats décisifs. Et ce rapport de force est d'autant plus réel que les dominés agissent, se mobilisent et deviennent protagonistes de leurs luttes. L'anti-parlementarisme libertaire est connu, au risque peut-être de devenir un folklore. Mais son intuition primordiale, outre le fait que le pouvoir réel dans la société échappe au parlement, réside précisément dans sa compréhension du mécanisme d'exclusion qu'il recèle, et dans les illusions perpétuellement renouvelées qui camouflent celle-ci.

Un autre point incontournable à nos yeux d'une politique libertaire tient dans la reconnaissance de la division en classes sociales de la société capitaliste et la volonté de la dépasser. Truisme, dira-t-on, pour des révolutionnaires. Il convient pourtant de rappeler que dans la "mouvance", cette question est étonnamment loin de faire l'unanimité, puisque certains "anarchistes" se satisfont, comme titre à exister, d'une vague philosophie humaniste anti-autoritaire, et oublient le conflit de classes, voire pire, le jugent "archaïque" ou dépassé. Il ne s'agit bien sûr pas de tomber dans un économisme vulgaire, ni de réduire l'appartenance de classe à la dépossession des moyens de production. Il incombe au contraire à une théorie politique radicale moderne de repenser la division en classes sur la base de la série exploitation-domination-aliénation, et de voir que sur cette base, l'opposition entre dirigeants et exécutants traverse la société également en dehors de l'organisation du travail. Ces quatre points formulés ici en termes les plus généraux constituent à nos yeux une base irréductible d'une politique libertaire, les acquis centraux de notre courant, du moins de ses composantes les meilleures.

...et des ruptures

La réaffirmation des grands principes est inconcevable sans faire en même temps le ménage dans la famille libertaire. Outre les tendances a-classistes déjà citées dont nous n'avons que faire, la famille traîne des boulets susceptibles d'expliquer en partie sa difficulté à s'inscrire dans l'histoire. Pour simplifier et pour aller vite, nous en citerons quatre. Le premier n'est pas propre à la tradition libertaire, mais est partagé par l'ensemble des courants révolutionnaires, dont le courant anarchiste. C'est une vision qui conçoit le changement révolutionnaire comme un processus de "table rase", à coup sûr violent, voire impensable sans effusion de sang, associant nécessairement, et de manière romantique, le mythe du Grand Soir et des barricades. Cette conception, qui nous semble datée, remonte au 19e siècle. Elle mésestime les pesanteurs sociales et la complexité des sociétés industrialisées contemporaines, survalorise la centralité étatique, pour s'en emparer (léninisme) ou au contraire pour la détruire (anarchisme). Bref, pour reconquérir une crédibilité, le projet révolutionnaire libertaire doit se débarrasser de cette compréhension surannée du changement social (2) , et repenser le gradualisme anarchiste dans une stratégie de conquête de contre-pouvoir.

Dans l'immédiat, et pour quitter les perspectives lointaines, la famille libertaire conserve une tendance marquée à valoriser le spontanéisme et à déconsidérer l'élaboration de propositions politiques et stratégiques visant à intervenir dans la lutte sociale. Ce penchant s'explique en partie comme une réaction à l'avant-gardisme léniniste. Mais il a surtout montré ses faiblesses dans l'histoire (3) . Une politique libertaire conséquente doit, si elle veut à nouveau avoir prise sur le réel, s'organiser, dépasser cette fameuse crainte de brusquer une trop idéalisée spontanéité des masses, refuser d'abandonner à d'autres le terrain du politique, et assumer sereinement et démocratiquement son rôle d'animation des luttes.

Autre erreur souvent commise, du moins dans certains milieux, celle d'accorder une importance démesurée au "spectacle minoritaire", aux discours et pratiques se voulant "radical". A trop fétichiser l'affrontement pour l'affrontement, la surenchère dans le discours de la radicalité, à privilégier la pureté radicale d'une infime minorité au détriment des pratiques de masse (4) , certains courants libertaires se confinent dans un ghetto qui, s'il pouvait encore faire illusion dans l'après 68, se coupe de plus en plus du monde en la période. Il faudrait peut-être abandonner l'idée que la vraie radicalité d'une lutte, les avances que les gens impliqués accomplissent, se lit essentiellement dans le nombre de vitrines brisées ou dans le tir de balles en caoutchouc par les flics. Cette attitude de fascination ou de complaisance pour l'aspect "militaire" du politique est trop répandue dans la mouvance. Elle conduit, curieusement pour des libertaires, à une conception substituiste de la lutte sociale, où seuls les plus conscients et les plus déterminés sont conviés à l'action. Cette conception tend en effet à exclure la grande majorité des dominés de la lutte, les empêche souvent de prendre en charge leur propre combat, et traduit paradoxalement une logique des plus avant-gardiste.

Autre lourd boulet, dans le milieu: celui précisément de privilégier une identité commune à la mouvance libertaire, en opposition au reste de la gauche révolutionnaire. Cette attitude courante comporte le double risque de mésestimer les divergences réelles existant au sein des gens se réclamant de l'anarchisme d'une part, et d'autre part, de se couper par principe de gens intéressants en dehors de la "grande famille". Il serait temps de se débarrasser d'un réflexe infra-politique qui veut que le label "anarchiste" ou "libertaire" suffise à définir des contenus politiques. Il serait peut-être l'heure de repenser les clivages opérants dans nos choix politiques, de dépasser par exemple la réductrice opposition entre valeureux et innocents anarchistes d'un côté, barbares et goulaguiens marxistes de l'autre. S'il demeure des critères de classements politiques, ceux-ci devraient polariser d'un côté les conceptions autoritaires, étatistes et réformistes du changement social, et de l'autre les positions anti-capitalistes et anti-autoritaires mettant en avant l'auto-organisation des dominés. Nous avons plus en commun avec des marxistes non-léninistes qu'avec des anarchistes individualistes niant l'existence de la lutte de classes.

Relativiser l'importance de la "grande famille" anarchiste, c'est aussi comprendre la nécessité de l'alliance, l'importance de "sortir du bois", de finir de penser et d'agir exclusivement "entre nous". La période de crise du mouvement révolutionnaire que nous vivons ne fait que précipiter cette nécessité: la recomposition de forces révolutionnaires ne sera pas l'oeuvre unique des libertaires. A moyen termes, nous devons être capables de porter nos contenus, nos propositions, nos pratiques dans des mouvements plus larges. Nous devons sortir d'une politique de ghetto et devenir crédible au delà du petit cercle de convaincus conscientisés. Et pour ce faire, nous devons travailler avec d'autres dans un ou des regroupements anti-capitalistes autogestionnaires, mais tout en conservant un pôle spécifique libertaire organisé.

Certes, des obstacles se heurtent sur cette route. Si le léninisme comme doctrine globale est définitivement discrédité, les pratiques militantes "quotidiennes" qui en dérivent peuvent se maintenir par inertie. La conception dirigiste de la lutte sociale et l'instrumentalisation des mouvements ne disparaîtront pas aussi vite que les Partis-Etats. Mais dans l'époque de déconfiture des courants révolutionnaires que nous vivons, le danger principal nous semble résider dans une dérive réalistico-pragmatique. Absence à terme de perspectives de ruptures, pertes des référents traditionnels, épuisements dans des pratiques de plus en plus minoritaires, autant de facteurs qui conduisent bon nombre de révolutionnaires issus du courant léniniste à rechercher des nouvelles médiations pragmatiques, notamment institutionnelles (5) , et à flirter avec la social-démocratie traditionnelle ou renouvelée (les Verts). Dans ce contexte, les défis que doit affronter une politique libertaire sont donc de deux ordres. D'un côté, nous devons sortir de la marginalité et viser des pratiques de masses. Et pour se faire, renouveler les médiations, briser le tabou identitaire. De l'autre, il nous faut maintenir la tension de la radicalité et refuser la tentation du réalisme que la période postule comme seul possible. Les ruptures que nous envisageons doivent être pensées dans un contexte, une histoire et des continuités.

De l'organisation...

S'il est une autre question rituelle dans la mouvance anarchiste, c'est bien celle qui tourne autour de l'organisation. Partant d'une critique légitime de l'avant-gardisme léniniste, d'un refus, légitime lui aussi, d'instrumentaliser les mouvements sociaux en se plaçant en extériorité par rapport à eux, certains libertaires, obnubilés par une vision quasi religieuse de la spontanéité des "masses", se trouvent vite conduits, dans les faits, à rejeter toute forme organisée d'intervention politique. La question de l'avant-garde, il est vrai, est un des tabous les plus intouchables que trimbalent depuis toujours les anarchistes. Et pour cause! Peut-on à la fois faire une critique radicale de la délégation et de l'aliénation politique qu'elle enferme inévitablement dans les processus de bureaucratisation des mouvements sociaux et admettre néanmoins que les militants libertaires puissent jouer un rôle central dans les luttes et mouvements dans lesquels ils sont engagés. La contradiction paraît insurmontable à certains esprits, au point que, fuyant le risque d'aborder en face l'incontournable question du pouvoir, ils choisissent de le laisser à d'autres qui, eux, savent s'en servir! Il reste bien entendu la certitude d'avoir raison. Pâle consolation du reste trop souvent rabâchée dans d'inefficaces petits cercles, désormais voués au culte vénéré du drapeau noir et de son glorieux passé, ainsi qu'à la diffusion confidentielle de vérités éternelles distillées sous l'appellation pompeuse de "culture anarchiste".

En fait, ce fétichisme du débat à propos de l'organisation, le plus souvent centré sur la codification formelle d'un fonctionnement, s'approfondit dans les périodes historiques où le mouvement libertaire traduit une incapacité à intervenir dans la société 6 . Il faut certes penser à des formes d'organisation qui rendent possibles une activité autonome et libre. Mais aucune formalisation juridique, pour nécessaire qu'elle soit, n'est susceptible de garantir à elle seule une telle activité, qui ne peut se déployer que dans le risque et le déchirement, à partir de conditions toujours marquées par des contradictions, des possibles, des luttes, bref des rapports de force. Parler d'organisation, hier comme aujourd'hui, c'est d'abord parler de politique et de stratégie; c'est avant tout formuler les problèmes inhérents à une démarche spécifique - radicale et libertaire - de transformation du monde , non de façon idéologique par référence à des "vérités" quasi révélées, mais de façon historique, en examinant, dans chaque contexte particulier, les possibles, les contradictions, les obstacles qui résultent de cette tension permanente entre autonomie et domination.

... comme médiation

Le communisme, disait le vieux Marx, n'est ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler, mais le mouvement réel par lequel s'abolit l'ordre existant des choses. Il faut ainsi admettre que la réalité de ce mouvement est inséparablement celle d'une tension, qui se dépasse pour toujours se reconstituer, entre, d'une part, la conformité "ici et maintenant" d'une pratique et d'une forme organisationnelle à un projet d'émancipation sociale et, d'autre part, la nécessaire prise en compte du fait que l'organisation est aussi (et surtout, puisque c'est en définitive son seul titre à exister) un instrument de lutte, donc une médiation provisoire de transformation du réel. Le révolutionnaire, en quelque sorte, vit de cette tension permanente entre le besoin immédiat de transformer les conditions sociales d'existence et la nécessité de préparer les affrontements futurs. Et c'est lorsque cette tension s'efface que l'activité se réduit à n'être plus qu'une proclamation idéologique, rituelle et dogmatique. Il faut donc aller plus loin et dépasser les termes du vieux débat sur l'organisation et la pratique libertaires. Pour cela, il faut reconnaître la contradiction qui est au principe même de la lutte que mènent les militants libertaires, qui sont à la fois pour l'auto-organisation et organisateurs, à la fois pour la spontanéité et pôle de propositions, à la fois pour la démocratie directe et l'autogestion des luttes et médiateurs actifs entre les gens, sinon médiateurs entre le collectif militant et les institutions que l'on affronte. Assurément, c'est à partir d'une compréhension à chaque fois réajustée de cette dimension contradictoire qu'il faut penser le rôle des militants libertaires comme animateurs anti-autoritaires des luttes sociales.

Le courage du possible

Mais ce n'est pas tout, et de loin. Car après tout, dès lors que nous comprenons l'idée d'un "Grand soir" consécutif à une "prise de conscience généralisée" au mieux comme un mythe mobilisateur et non comme un instrument propre à définir une orientation stratégique et politique, penser l'organisation et ses formes d'intervention ne dit encore rien des raisons de son existence, donc des objectifs qui lui sont assignables dans l'actuelle période où se pose, plus que jamais sans doute, la nécessité de reformuler un projet et de déterminer le type d'alliances, d'unité d'action avec d'autres forces sociales et politiques que sa mise en oeuvre suppose. On peut certes procéder à une énumération des terrains sur lesquels interviennent les libertaires aujourd'hui. Leur présence dans différentes organisations syndicales, dans les mouvements sociaux (anti-militarisme, féminisme, asile, nucléaire, territoire et luttes urbaines, anti-fascisme, solidarité internationale), dans des comités d'action ponctuels atteste la volonté de ces militants de se situer sur le terrain de l'antagonisme qui traverse les différentes dimensions de la vie sociale, d'être partie prenante des luttes qui façonne cet antagonisme, lui donne sa forme et son ampleur au niveau global.

Cet antagonisme ne se résume cependant pas à une simple addition de luttes sectorielles. La contestation qui traverse le système n'est pas immédiatement lisible, transparente à elle-même. Elle est au contraire le résultat de processus complexes, faits d'unions et de divisions, d'avancées comme de reculs; elle est source d'espoir, mais aussi, parfois, d'illusions. Cette contestation doit donc faire l'objet d'un travail d'interprétation permanent, qui puisse en situer les enjeux par rapport à un projet, un programme et une orientation stratégique. L'anarchisme classique - enfermé dans des schémas idéologiques souvent simplistes - doit sans doute une bonne part de son impuissance à son incapacité à penser le problème de la médiation concrète, "ici et maintenant", susceptible de donner à un projet les moyens de se déployer dans la société et de s'y expérimenter. Nous n'avons pas à choisir entre le renvoi de l'insurrection finale à des jours meilleurs et l'illusoire supposition qu'en une semaine seulement tout le monde sera acquis au projet libertaire que nous défendons. Nous avons au contraire à inscrire notre activité au niveau de l'antagonisme qui travaille la société aujourd'hui. Cette perspective, qui s'inscrit dans ce que Malatesta appelait le gradualisme anarchiste, définit une stratégie orientée vers la conquête progressive (graduelle mais non nécessairement linéaire) par les mouvements sociaux (dont nous sommes une composante, et non la seule) d'espaces d'autonomie et de contre-pouvoir. Elle comporte deux dimensions étroitement liées. L'une, démocratique, vise au maintien et à l'élargissement des pouvoirs de la société civile face à l'Etat et, plus généralement, aux instances de commandement, par l'apprentissage de l'autogestion sociale à tous les niveaux de la société. L'autre, graduelle, définit un cadre d'objectifs anticapitalistes. Sa mise en oeuvre suppose l'élaboration d'un programme de réformes contradictoires à la logique du système, bien que réalisables en son sein.

Des objectifs

Ces deux dimensions, en définitive, constituent, à nos yeux, la clé de voûte de ce que nous pourrions appeler une stratégie des objectifs orientée vers le renforcement de pôles multiples, pluriels dans leur contenu, d'espaces de contre-pouvoir. "En réclamant toujours la liberté intégrale, nous devons favoriser tout combat pour les luttes partielles, convaincus que c'est par la lutte qu'on apprend à lutter. En commençant à goûter à la liberté, on finit par la vouloir entièrement". Ces quelques mots de Malatesta fixent les contours des objectifs à partir desquels une orientation libertaire, claire dans ses valeurs, peut se dégager : droit à l'alternative sociale et à l'expérimentation, lutte sur le terrain des espaces démocratiques, contre l'exclusion sociale sous toutes ses formes, lutte sur le salaire social en faveur d'une sécurité sociale globale, revendications sur le cadre de vie,, notamment l'habitat, solidarité internationale. Ces objectifs, définis à partir de ce qui, dans notre société, est porteur de valeurs, d'antagonisme et de révoltes, dessinent les contours de la constitution possible d'une gauche sociale contradictoire à la logique du système, d'un mouvement de rupture qui tire sa force des propositions de réformes radicales qu'il peut avancer et défendre concrètement sur le terrain des luttes sociales. Cette démarche, gradualiste dans son esprit, se démarque clairement du réformisme social-démocrate, lequel non seulement est un obstacle à la transformation de la société, mais un obstacle aux réformes elles-mêmes. Elle implique cependant que soient définies des alliances larges, tant il est vrai que la lutte sociale est plurielle et que nous ne saurions prétendre, pour cette raison, détenir un quelconque monopole en la matière. L'actuelle période, en tout cas, impose de repenser le rapport à la politique, le contenu et les orientations d'une démarche anticapitaliste. Si nous somme convaincus qu'il faut rompre avec le fétichisme de l'organisation (dans sa version parfois "naïve" de l'anarchisme classique, comme dans sa version léniniste, bien plus dangereuse), il faut aussi savoir mesurer les obstacles qui se dressent sur la voie de l'émancipation sociale. En particulier, il faut rompre avec cette idée - simple en apparence, malheureusement trop souvent simpliste dans son application - selon laquelle le travail politique serait essentiellement pédagogique. Certes, nous savons que l'on peut changer le monde en modifiant les représentations de ce monde. Mais il ne suffit pas d'"introduire dans les têtes" des idées "justes", des "vérités" pour convertir les acteurs dominés dans notre société. Ce qu'il faut combattre avant tout, c'est le principe même de production de ce consentement qui assure l'hégémonie des dominants. C'est en ce sens qu'il faut inscrire notre démarche dans l'antagonisme qui traverse la société, en s'appuyant sur ce qui, dans la pratique effective des dominés, traduit un refus de ce qui est, fût-il partiel, provisoire et mutilé. Assurément, cette voie est encore à trouver, mais elle implique à coup sûr de rompre avec les stratégies rituelles du champ politique où les dominés ne sont plus conviés que par procuration, au profit d'une démarche qui, loin de se replier dans une marginalité frileuse, place au centre de ses préoccupations la question des médiations - y compris institutionnelles - où s'expriment les tensions entre luttes et projet. Penser la politique et la crise de la politique en un moment ou notre pensée politique est en crise justifie aujourd'hui de conserver une spécificité libertaire et un cadre organisationnel propre. Les conditions d'un possible dépassement vers des formes nouvelles et plus larges d'organisation des luttes ne sont pas réalisées. Il faudra donc trouver - avec d'autres que nous, mais pas sans nous - les voies pour que s'approfondisse, à travers des démarches unitaires, la constitution de la gauche sociale comme mouvement effectif de rupture anticapitaliste.

par Le baron noir et rouge | Pierre Quiroul

texte paru dans Confrontations, n°15, octobre-décembre 1991, pp. .

Notes

1 La formule est en elle-même issue d'une conception qui attribue à tort et dans une perspective évolutionniste un sens obligé à l'Histoire. En tant que révolutionnaire, nous nous devons de rompre avec cette chimère d'un socialisme inéluctable. Celui-ci n'est pas le débouché nécessaire de l'Histoire, mais un de ses possibles (parmi d'autres possibles, comme l'intégrisme nationalitaire et religieux, le fascisme ou l'extension de la barbarie capitaliste) que seul l'agir conscient des femmes et des hommes peut faire advenir.

2 "Révolution ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang. la révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l'activité de la société elle-même: l'autotransformation explicite de la société, condensée en un temps bref... La révolution signifie l'entrée de l'essentiel de la communauté dans une phase d'activité politique, c'est-à-dire instituante" Castoriadis.

3 Un seul exemple. Alors que le mouvement de Mai 68 portait implicitement en son sein une forte sensibilité libertaire ou au moins anti-autoritaire, les organisations constituées du courant libertaire ont été très largement incapables, si ce n'est d'hégémoniser, du moins d'avoir du poids dans le gauchisme post-68. C'est bien sûr d'autres courants politiques qui ont profité de cette sensibilité, en la canalisant et en la dévoyant.

4 Un exemple local: la controverse lors de la venue de la dictature Turquie au Comptoir en 1990, entre "autonomes", détenteurs de la juste ligne ès-radicalité, et l'OSL, qui elle avait fait le choix, avec d'autres, d'une manif large, non-violente et assumée par tous. Les autonomes, dont une part se revendiquait de l'anarchisme, avait ce jour là non seulement cherché l'affrontement, mais aussi traité de réformistes et de bureaucrates vendus aux flics tous ceux qui ne pensaient et n'agissaient pas comme eux, dont l'OSL. Le plus triste dans tout ça, c'est que ces vaillants libertaires autonomes défilaient bien sagement au son des discours archéo-staliniens claironnés au mégaphone par des autonomes maoïstes anti-impérialistes...

5 Au nom de l'expérimentation et de la difficulté des temps qu'on vit, des militants gauchistes vont jusqu'à défendre l'idée de participer de façon minoritaire à des exécutifs cantonaux...

6 Cette incapacité n'est pas "congénitale", mais doit être repensée à la lumière des défaites historiques subies au début des années 20, puis dans la guerre d'Espagne, par les courants révolutionnaires non léninistes. Du reste, il convient de ne pas mettre entre parenthèses des expériences politiques aussi intéressantes que celles initiées dès les années 50 en France par la Fédération communiste libertaire (FCL) et par le groupe "Noir et Rouge"; ou ailleurs, en Urugay notamment, où le courant anarchiste s'est véritablement inscrit comme une composante essentielle des luttes sociales. 
Ecrit par rokakpuos, à 06:07 dans la rubrique "Pour comprendre".



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