L'En Dehors


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Pourquoi toujours dans le désert ?

Cette question anodine a fini par m'exaspérer. Il est vrai qu'on me la posait souvent agrémentée de l'une ou l'autre réflexion du genre « il n'y a que du sable » ou, pire, « il n'y a rien là-bas ». Je ne comprenais pas. Quoi, le Sahara, le réduire à un tas de sable et de pierres ! N'y voir qu'une sorte de salon sado-maso pour occidentaux en mal d'exotisme ! Ils ne se rendaient donc pas compte ? Le Sahara ! Si grand, si beau, si pur, si mystérieux, avec Antinéa-Tin Hinan, les Garamantes, l'Atlantide, l'Escadron blanc, Joseph Peyré, Pierre Benoît, Ernest Psichari, René Caillé, Saint Ex même ! Les Toubous pillards et les Touaregs ... si nobles et ... blancs, plus blancs que blancs ... si, si et si ...

Il n'y a pas de doute. La plupart de mes interlocuteurs ne comprenaient pas ce que j'allais faire dans ce désert inhospitalier, voir dangereux.

D'aucuns se risquèrent même ( en quoi ils trompaient ) à me trouver une âme d'ermite et à suggérer que, sans doute, comme Charles de Foucault, j'y vivais ma catharsis. Mais puis-je le leur reprocher car, quelle idée en effet, d'aller passer ses vacances dans une rôtissoire !

Et, au fond, le savais-je moi-même ce qui, bon an mal an, me ramenait irrésistiblement dans la cuvette torride de In Salah, la désolation, les colonnes d’air tourbillonnant et les mirages du Tadémaït, le piège des dunes de Laouni ou sur les pistes infâmes et cassantes du Hoggar ? Devais-je vraiment boire, à In Ebeggi, cette eau qui contenait des excréments de chèvre et des oiseaux morts ? Or, j’y allais, dans ce désert, j’y retournais, j’y séjournais, je m’en imprégnais et j’appréciais. Il m’est arrivé, perché sur mon dromadaire, d’éprouver si fort le besoin d’exulter, d’exploser de chanter, à tue-tête… que je me laissais pudiquement distancer par mes deux compagnons Touaregs. Et je chantais. Ou je pleurais. Le bonheur n’a pas de préférences. Je vivais le moment présent, pleinement … sachant que … to morrow is another day !..
A dire vrai, à cette époque, je ne me souciais plus guère du « pourquoi ». Je laissais, le plus possible, à mes sens , la licence de me guider. La révolution algérienne, la guerre du Vietnam, les années de lutte et de militance, mes croisades, étaient derrière moi. Bien sûr, on n’est pas parfait. Les meilleurs ont leurs automatismes. J’avais les miens et, croisant de Foucauld, ce « gâcheur de paysages » « qui avait répandu jusque dans le désert les microbes du Christ » je me rembrunissais bien encore un peu. Mais ça n’allait pas au-delà. Il faut se laisser vivre avant de philosopher. C’est ce que j’ai fait…
Les années ont passé. Très vite. Les choses se décantent. A présent c’est moi qui questionne.
Pourquoi cette passion du désert ? Faut-il en chercher la source dans mon besoin insatiable de poésie qui s’est révélé très tôt, à seize ans, quand je dévorais toute la Légende des Siècles de Hugo, André Chénier, Anna de Noailles, Henry de Régnier, Verhaeren, Verlaine, Carême mais aussi et déjà, en 1960, Henri Michaux, Jacques Prével, Jacques Prévert, Marcel Béalu, Géo Norge, Baudelaire, Rimbaud… et que je remplissais, à la main, des cahiers entiers de copies de poèmes ?
A l’aune des émotions esthétiques, ma longue marche vers Tagrera ne valait-elle pas la Légende des Siècles et, inversement, n’ai-je pas, à la lecture de Plume ou d’Ecuador, traversé tous les Tassilis ? Je le crois. La poésie est partout ; encore faut-il se baisser… se mettre en peine, traverser ses déserts ou le désert, vivre, avoir de l’appétit, se servir et manger, sans attendre que l’on vous passe les plats ! Tout est là et mon appétit de désert ne fut sans doute qu’un appétit de poésie et un appétit féroce de vivre, l’exercice intransigeant d’un choix : celui d’être et non pas simplement d’exister. Je le crois de plus en plus.
D’ailleurs, réfléchissons un moment. Y avait-il discontinuité dans ma démarche poétique ou, pour dire les choses plus simplement, étais-je moins poète lorsque, quelque part entre Tamanrasset et Tagrera, je m’empoignais avec ma belle mais rétive chamelle blanche, Belli, que quand je m’échinais, rue Morjan à Anderlecht, à faire dire aux mots, tout aussi rétifs, ce que je savais qu’ils ne diraient jamais ? N’étais-je pas, dans un cas comme dans l’autre, parfaitement vaniteux et futile ? Parfaitement humain aussi? Et oserions-nous jurer que le futile ne participe pas autant de la poésie que de l’humain… Ah ! Etre divinement futile et … une dernière fois… comme disait Artaud « péter de déraison et d’excès » !
Alors ! Pourquoi toujours revenir dans le désert ?

Essayons de répondre, après quelques précisions liminaires.

Je suis allé huit fois dans le Sahara, entre 1970 et 1994.

En 1970 et 1972, c’était avec Viviane V.
L’année suivante, je suis parti avec un ami suisse du Jura, René Q. Nous voulions aller au Niger. Nous avons échoué à El Goléa. Ce n’était pas mal ; en auto-stop. Mais je restais sur ma faim.
En 1974, je suis donc reparti, avec Patricia. La chance nous a sourit : nous avons non seulement réussi la traversée Nord-Sud de tout le Sahara mais, sur notre lancée, visité le Niger, le Bénin, le Togo, le Ghana et la Haute-Volta (Burkina Faso aujourd’hui) : 10000 km.
Quatre ans plus tard (entretemps j’ai publié mes deux premiers livres de poésie et grimpé le Kilimanjaro ; ce qui explique que je me sois mis « en congé » de désert) je repars à bord d’un vieux minibus WW, avec Gladys, Jeanine et John, jusque Niamey. En 1980, j’ai le « privilège » d’officier comme chauffeur trans-saharien de « l’ineffable Anik » une copine et nous allons vivre à Tamanrasset d’inénarrables journées.
Enfin, en 1983, je suis allé seul à Tagrera (jusque Tam en Renault 4L) et, en 1994, dernier séjour, Lucienne B. m’a accompagné dans le Sahara marocain (Zagora-Foum Zguid).

Je dois ainsi avoir séjourné, au total, quatre ou cinq mois dans le désert. Peu, en somme. J’ajouterai que tous les moyens de locomotion furent bons : avion, bateau, train, automobile, âne, chameau, et même pirogue , au Bénin

Rien de bien extraordinaire…
Certainement pas un exploit sportif. Nulle mise en œuvre ou en scène d’une quelconque extraordinaire « volonté de le faire ». Pas d’efforts titanesques ni de bouleversants « dépassements de soi ». Pas de quoi faire la une de Trek Magazine. (Lisez donc le très beau livre - Ed. Robert Laffont - de Philippe Frey qui a réalisé la première traversée Est-Ouest du Sahara en solitaire, en 9 mois, à pieds et sans aide extérieure !).
En ce qui me concerne, rien de pareil. Ma démarche était autre. Rien vers le surhomme. Rien, même dans les affres de l’effort, rien vers le grimacement du singe.

Alors ? Pourquoi en parler ? J’en parle parce que je pense contribuer ainsi à répondre à la vraie question qui n’est pas et ne devrait pas être « pourquoi toujours dans le désert » mais « le bonheur qu’est-ce que c’est ?

J’en parle, parce que j’ai connu là, dans le Sahara, au fil de mes voyages, et chaque fois fidèles au rendez-vous, des jours entiers d’une plénitude insoupçonnable. Parce que j’éprouvais intimement, dans chacune de mes fibres, l’extraordinaire bien-être que procure la concordance parfaite entre deux états qui, après s’être reconnus, se rejoignent, font route ensemble et s’épousent pour la « grande perte qui est le grand bonheur», celle de tout désir et donc de toute souffrance.

Mais, quelle concordance ? De quoi s’agit-il ? De quoi parlez-vous ? Après vingt ans de réflexion ne pouvez-vous être plus clair ?

Si, je le peux. Il s’agit de la concordance de deux musiques, de deux poésies, qui à mon insu et très progressivement, se sont appariées. Deux poésies qui eussent pu demeurer parallèles à l’infini et ne jamais se rencontrer… mais qui s’étaient rencontrées, là-bas, sur cette merveilleuse terre d’Algérie.
Première de ces poésies, poésie-mère, celle du désert qui n’a jamais cessé de me bouleverser au plus profond, et l’autre, celle que je vis ou que j’écris, la mienne, celle aussi qui « m’écrit » , me définit, me détermine, au jour le jour, absurdement, sans projet, « sans plainte, plan ni demande, sans rage, âge ni plaisir » (comme je l’écrivais voici 22 ans dans le texte final de Ligatures & Caillots ), tantôt piteuse et dépenaillée, parfois si fière et arrogante, toujours tellement exigeante !

Poésie. Première toujours, la ronde et blonde, celle du désert, lascive et douce dans ses conjugaisons de sables ou abrupte et sauvage dans ses semis fantasques de roches éclatées sur l’enclume du ciel, cuites dans des chaudrons de basalte incandescents, grignotées, rongées ; une poésie de midis de plomb et nuits de glace, du feu de la soif et de la bonté de l’eau… Une poésie de l’essentiel (j’allais dire : la seule qui vaille) et je le dis ! – qui ouvre tous les espaces pour vous faire ami des dieux dans une débauche de formes minérales officiantes... mais qui ne se prosternent jamais.

Une poésie qui ne satisfait à rien, et surtout pas à un besoin. Poésie de l’acte gratuit et de la débauche. Poésie qui ne répond à aucune question mais qui, à l’heure où l’on voudrait dormir enfin, avec une sorte de cruauté amoureuse que seuls les grands amants connaissent, pose ses questions, obstinément , là où se rejoignent la mollesse de la dune et la verticalité du soleil, comme ça, sans raison, par amour quasi, si ce n’en est !

Une poésie impitoyable par la profusion des espaces qu’elle libère et des vertiges qu’elle induit, des esthétiques qu’elle fonde et déploie. Une poésie cruelle parce qu’elle introduit à l’antichambre des dieux, nous les désigne, frères et bourreaux , indissolublement et dit à Moïse : « Tu nous as menti mais ils sont vivants ».
Une poésie qui acheva d’égarer le pauvre de Foucauld terminant son existence sous l’habit d’un armurier, inventoriant des fusils (c’est pour son dépôt d’armes et de provisions qu’il fut occis par les Sénousistes) et priant que l’Allemand n’arrive à Tamanrasset (1).

Poésie enfin, celle de mon propre chant, que je porte, là, lestée de mes propres déserts et de mes absences, de mes espaces et de mes impasses, de mes passes et de mes étranglements… de cette indicible suffocation de celui qui se sait essentiellement et irrévocablement seul, parce qu’il n’y a qu’une vérité fondatrice : la mort … et parce qu’un soleil fou, aveugle et sourd à nos objurgations, éclaire jusqu’à l’absurde l’absence de sens qui, de toute façon, absout tout, tous et toutes rappelant à notre modestie ces paroles de Qohélet (Ancien Testament) : « Il n’y a qu’un souffle pour tous. L’homme n’a rien que n’a la bête. Tout est vent ».

Mais, pour dire cela, il me reste à en inventer la langue, à en écrire le poème… et ce n’est pas simple…

Alors, fort heureusement, il y a des images. Belles comme des miroirs aux alouettes. Des images bien sages que je vais vous commenter.
Retenez-en l’une ou l’autre afin que, quand à votre tour vous traverserez vos déserts, vous vous souveniez que vous n’êtes illusoirement pas seul.

Christian Erwin Andersen – 20 avril 2003.

(1) Lu entre les lignes, le livre « LA MORT DE CHARLES DE FOUCAULD » du "Petit Frère de Jésus" Antoine Chatelard, est édifiant sur le personnage de Foucauld. Je vous le recommande. Editions Karthala 22-24, boulevard Arago - F 75013 PARIS - 346 PAGES - Prix : environ 27 Euros .

Christian-Erwin Andersen se présente comme "poète & voyageur" - Son site "Le  poète & ses déserts : http://tin01.site.voila.fr/.. . Son adresse :christian.andersen@skynet.be

Ecrit par libertad, à 17:17 dans la rubrique "Le privé est politique".



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