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L'En Dehors


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Les anarchistes seraient-ils queer sans le savoir ?
Lu sur Le Monde libertaire - Organe de la Fédération anarchiste : "On assiste depuis les années 1990 à un renouveau militant du mouvement homosexuel.En France, l’année 1994 fut marquée par une marche d’affirmation homosexuelle, organisée par l’association Gay Pride, qui a réuni 20 000 personnes à Paris, ainsi que par la création d’un Centre gai et lesbien dans la même ville, tandis que l’année précédente, à Washington, un million de personnes défilaient pour défendre les droits des homosexuel-le-s et des transsexuel-le-s. Parallèlement, dans les discours populaires ou scientifiques se développe une vaste réflexion sur la construction sociale, historique, politique et culturelle de l’homosexualité, de l’hétérosexualité et des genres. L’accent est mis sur la critique des visions hétérocentrée, opprimantes et réductrices des genres. Utilisé d’abord pour désigner les gais et les lesbiennes et critiquer l’hétéronormativité, le terme queer (qui signifie étrange, bizarre, singulier en anglais) caractérise aujourd’hui l’ensemble des contre-discours et pratiques qui veulent en terminer avec l’enfermement dans des catégories ou des identités sexuelles. Se situant dans une optique résolument différentialiste et transnationale, anti-universaliste et anti-assimilationniste, et refusant les savoirs élitistes et tout ceux et toutes celles qui font leur business sur le dos des lesbiennes et des gais, ce militantisme basé sur une dimension politico-sexuelle ne peut qu’attirer l’attention des libertaires. Quelle est l’originalité et la spécificité du militantisme queer ? N’est-il qu’une mode passagère ou peut-il transformer réellement les relations à l’autre, voire la société ? Les anarchistes seraient-ils queer sans le savoir ?

L’émergence de la théorie et des pratiques queer peut se comprendre à la lumière de l’évolution du mouvement homosexuel. En effet, l’acquisition progressive de droits nouveaux pour les homosexuel-le-s (PACS par exemple) s’est faite au prix de concessions : commercialisation de la culture homosexuelle, hégémonie du mouvement gay et lesbien par les hommes blancs et enfermement dans une identité homosexuelle, celle du gay n’aspirant qu’à s’intégrer à la société hétéronormative. On est loin des années 1970 et des mots d’ordre antipatriarcaux et anticapitalistes du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire). La gauche et l’apparition du sida sont passées par là. L’accent mis sur les thèses réformistes pendant les années 1980 a alors marqué un tournant du mouvement homosexuel et a occulté les courants antinormatifs et non identitaires qui réapparaissent actuellement sous le terme queer.

Réappropriation des catégories sexuelles et gender fucking
Dans le même temps, pour saisir l’apparition des contre-discours sur le genre et les sexualités, il faut prendre en compte l’évolution des notions de sexe et de genre. Rappelons que dans les années 1970, la distinction sexe/genre a permis au mouvement féministe de casser le lien entre le sexe biologique et les caractérisations masculines et féminines. Mais, depuis la seconde moitié des années 1980, ce concept de genre est critiqué par des chercheurs car il a conduit à des généralisations abusives qui expliquaient la domination des femmes dans toutes les sociétés par leur assignation à tout ce qui était dévalorisé socialement. Ainsi, en soulignant les différences entre les sexes, le genre ne prend pas en considération les relations de domination entre femmes, ni les rapports de classe par exemple. D’autre part, il continue à diviser et hiérarchiser les êtres humains en deux catégories distinctes. De ce fait, cette binarité ne remet pas en cause la normalité hétérosexuelle. Le queer ambitionne donc de faire éclater les catégories, les identités afin que chacun-e puisse élaborer les identités qu’il lui plaira, ce qui ne manque pas de susciter de nombreuses interrogations.

En effet, par cette déconstruction permanente, ne risque-t-on pas de miner l’action collective ? L’accent mis sur la façon de jouer avec les genres voir de les « niquer » peut-il aller au-delà de la mise en place de simples modes de vie différents ? En luttant contre le pseudo-universalisme à la française, le queer porte-t-il en germe une transformation globale de la société ou ne se limite-t-il qu’à une redéfinition de la citoyenneté actuellement en œuvre en Europe du fait de la remise en cause des Etats-nations comme fondement de la citoyenneté ?

L’art de la résistance aux normes sexuelles
Au départ, l’identité naît des normes. Elle peut en cela contribuer pour certains à la prise de conscience d’une oppression spécifique par un reversement de sens, en témoigne les slogans du FAHR : « Nous sommes plus de 343 salopes, nous nous sommes faits enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons » ou « On n’est jamais trop pédé ». Cependant se réclamer d’une identité conduit à bien des dérives : repli de la lutte sur la défense d’intérêt catégoriels, apparition d’un marché gai où l’acceptation de son identité passe par la consommation (bars, saunas, backroom, agences de voyages, etc.), l’hétérosexualiation des gais et des lesbiennes.

Face à ces impasses, la théorie queer revendique non pas une identité mais des identités. La stratégie consiste alors à résister aux marquages identitaires par un processus perpétuel de déconstruction des normes/construction d’identités multiples. Le militantisme queer fonde la résistance sur mouvement et brouille les cartes en mélangeant aujourd’hui les identités pour ôter toute prise aux normes. Contre l’assimilation républicaine, il vise à établir une articulation entre les minorités sexuelles (bi, trans, pédé, gouin-e, etc.) et les minorités ethniques pour transgresser les normes de n’importe quelle communauté : Être Arabe et devenir pédé français intégré ne saurait satisfaire ce mouvement politico-sexuel.
Dans cette optique, le mouvement queer milite pour la création d’espace critiques, diffuses des alternatives au féminin et masculin par des expos, des projections de films, des tracts, des séminaires ou des ateliers. Il revendique la création d’études lesbiennes et gaies, de queer studies à l’université comme cela se fait aux Etats-Unis actuellement et leurs objectifs est de créer les conditions pour que chacun puisse parler en son nom.

Les limites de la queer theory
Au total, si ce mouvement peut apparaître sympathique, anarchistes, nous nous contentons pas d’être queer. On ne fait pas sauter les catégories homme-femme par le simple fait d’adopter de nouveaux modes de vie, de se construire soi-même de nouvelles identités (gouin ou pédette par exemple). Elles sont le fruit de constructions sociales de plusieurs millénaires. D’autre part, la multiplicité des identités ne peut être appréhendée uniquement sous un angle créatif ou ludique. Elles génèrent aussi des contradictions ou des violences auxquelles il est difficile de faire face tout seul.
Par ailleurs, un militantisme fondé sur des considérations tactiques privilégiant la mobilité et non sur des valeurs communes, peut vite tourner en rond et n’être qu’une déconstruction sans fin. Dans ce sens, le concept de genre, s’il faut le critiquer pour mettre l’accent sur sa fluidité, ne peut être pour autant jeté à la poubelle.

Surtout, l’importance mise sur l’image, les représentations, le vécu ou les émotions doit nécessairement s’articuler avec les champs économiques et sociaux pour ne pas sombrer dans le nombrilisme, le comportemental ou la performance individuelle. Il faut ainsi inévitablement prendre en compte la capacité du capitalisme à valoriser les identités. L’accroissement des possibilités d’être et de faire sont ainsi perçu par le capitalisme, qu’on le veuille ou non, comme autant d’idées à exploiter pour mettre sur le marché de nouveaux produits. Il faut prendre donc très au sérieux la disposition du capitalisme à marchandiser le désir et l’encadrer. On peut même dire qu’il repose en grande partie sur le désir. La libération du désir n’a pas entraîner la fin du capitalisme comme le prétendaient les freudo-marxistes des années 1930 aux années 1970 car celui-ci n’est plus relié de nos jours à la famille, la religion ou le conservatisme des institutions. Finalement la non normativité sexuelle apparaît peut-être même comme le bien par excellence puisqu’elle permet le remplacement des formes de coercitions de l’appartenance nationale par un plaisir polymorphe s’assouvissant dans la consommation (achat de vêtements, d’ustensiles sexuels, de places de ciné, etc.).

Sur le plan politique, en voulant créer des espaces qui ne soient plus sous l’emprise du républicanisme français, la théorie queer tend vers un modèle multiculturel de la citoyenneté. Elle participe donc à la redéfinition de la citoyenneté au moment où se produit, dans l’Union européenne, une disjonction entre l’État et la nation. Toutefois, on ne saurait nier son apport dans l’émergence d’un militantisme multiethnique refusant l’hétéronormativité.

En fin de compte, si la pensée queer pêche par l’absence d’une remise en cause globale du système, elle fournit néanmoins des pistes intéressantes. À quand ce genre de réflexion dans les syndicats ?
Guillaume. — groupe Durruti (Lyon)".
Ecrit par libertad, à 22:35 dans la rubrique "Le privé est politique".



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